Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
High-tech
©

Duel au sommet

Quel avenir pour la vie éternelle ? Le match “Mystère de Pâques et de la résurrection” contre fantasmes d’immortalité de la Silicon Valley

Pâques commémore la résurrection de Jésus et célèbre la promesse pour les chrétiens d'une vie éternelle malgré la mort. En concurrence sur ce terrain depuis quelques années avec le transhumanisme, le christianisme critique fortement un progrès technique devenu sans limites.

Frédéric Louzeau

Frédéric Louzeau

Né en 1968, ingénieur des mines et spécialiste en physique nucléaire, Frédéric Louzeau est prêtre du diocèse de Paris depuis 1998. Docteur en philosophie et en théologie, il préside la Faculté Notre-Dame au Collège des Bernardins depuis 2007. Il est également membre ordinaire de l’Académie pontificale de théologie à Rome. Il a publié L’Anthropologie sociale du Père Gaston Fessard (PUF, 2009).

Voir la bio »

Atlantico : A l'heure où Google ouvre des universités pour tenter de créer un être en perpétuelle évolution, perfectible et modifiable jour après jour par lui-même, que fêtent les chrétiens du monde entier le jour de Pâques ? Pourquoi s'agit-il de l'événement le plus important de l'année spirituelle du croyant ?

Frédéric Louzeau : Ce que nous voyons avec le transhumanisme est le symptôme d’un mouvement de fond des sociétés modernes, quelque chose de la modernité qui s'est radicalisée. A partir du XVIème siècle, on a progressivement transformé l'espérance chrétienne, celle du Royaume de Dieu, qui est l’espérance d'une libération du mal, du péché et de la mort, pour rentrer dans la pleine communion avec Dieu. Cette espérance s’est sécularisée sous la forme de l'idée de progrès indéfini. 

Le progrès, tel que nous le comprenons aujourd'hui comme capacité indéfinie de l'homme à maîtriser toujours plus sa situation, est une traduction terrestre, séculière, d'une espérance qui d'abord fut chrétienne, une espérance dans la victoire définitive de Dieu sur les forces du mal. Cette espérance a donc été progressivement transposée sur la Terre, et nous la retrouvons non seulement dans le mouvement transhumaniste, mais aussi sous toutes les formes que prend l'application du mythe du progrès. 

Par ailleurs, la transformation de l’espérance en progrès indéfini a rencontré un autre mouvement, celui qui a promu une maîtrise totale de l'esprit humain sur la matière, sur la nature. Cette maîtrise est passée par le développement de plus en plus impressionnant des pouvoirs techniques de l'homme. Il s'agit dès lors pour lui de maîtriser toujours davantage la nature, le corps et la matière. Depuis au moins trois siècles, ce mouvement a pris une ampleur considérable. 

L’humanité est arrivée aujourd'hui aux limites profondes de ce double mouvement. Je voudrais en noter deux qui me semblent très importantes. D'abord, la crise écologique qui est une crise majeure. Ici, le projet de progrès indéfini rencontre une limite fondamentale qui est la planète elle-même. La Terre est trop fragile pour ce que l'on veut lui faire faire, et elle ne peut plus soutenir le projet du Royaume de Dieu. Il semble qu'aujourd'hui, il nous faille quatre ou cinq planètes pour réaliser le programme que nous avons. 

L'autre limite est plus ancienne, ce qui fait qu'on s'y est peut être habitués malheureusement sans qu'elle ne s'estompe : la poursuite du progrès s'est toujours accompagnée de disparités sociales et économiques terribles. Qu’il s’agisse d’inégalités entre les peuples ou à l'intérieur même d'un peuple. 

Si on veut le dire autrement, notre style de vie actuel est insoutenable pour la planète dans laquelle nous vivons, et continue à laisser des millions et des millions de personnes sur la marge. Ce développement ne concerne au fond qu’un petit nombre au détriment de presque tous. 

Ces deux limites, sociale et environnementale, sont telles qu'il est essentiel aujourd'hui que le projet moderne se réinvente, si l'on ne veut pas que cela aboutisse tout simplement à une destruction de l'humanité et de son environnement. 

Si l'on veut éclairer le problème du transhumanisme avec l'événement qu'est Pâques, on pourrait dire que l'homme est d'une certaine façon en train de se bâtir un nouveau tombeau. C'est-à-dire de faire de la Terre, mais aussi de la condition humaine telle que nous la connaissons, marquée par le mal et la mort, un tombeau pour l'individu. L'immortalité que prétendent obtenir les projets transhumanistes est une immortalité qui nous laisse dans la condition humaine telle que nous la connaissons aujourd'hui. C'est un prolongement indéfini (qui a donc trait au projet plus général de progrès indéfini) de l'expérience que nous faisons de la vie humaine, comme une sépulture définitive. 

Cette prétention est pulvérisée par l'annonce du mystère pascal du Christ. Car ce que nous annonçons à Pâques, c'est une victoire définitive du Christ, non seulement sur la mort (seul objectif du transhumanisme), mais aussi sur le péché. Ce que le Christ a obtenu sur la Croix, par son sacrifice, c'est une victoire sur le péché et la mort et il vient, dans sa résurrection, communiquer cette victoire à tous ceux qui la désirent, à tout ceux qui la cherchent et la demandent. L'humain qui embrasse le Ressuscité change de vie, au contraire du transhumain ; il abandonne la haine, le mensonge et la violence, ce que les augmentations techniques ne pourront jamais lui procurer mais que la résurrection lui donne. 

C'est pour cela que c'est dans la nuit du Pâques que les adultes sont baptisés, et que les chrétiens déjà baptisés professent à nouveau leur foi. C'est le jour où les chrétiens changent de vie pour vivre comme le Christ. Là où le transhumaniste, mettant son espoir dans le progrès, reste dans l'état dans lequel il est aujourd'hui et pour toujours. 

La vie éternelle, pour un chrétien, commence dès aujourd'hui par cette communion, c'est-à-dire une vie simple, transformée par le Christ ressuscité, et qui au-delà de la mort corporelle, débouche sur une communion définitive et pour toujours, dans un autre monde, le monde de Dieu, le monde du Père. 

Cette question de l'éternité promise par la technologie révèle un autre point d'ombre dans le projet transhumaniste : entre notre société où nul n'est immortel et celle dans laquelle des gens sont  censés vivre plusieurs centaines d'années, voire à jamais, on ne nous parle jamais de l'état de transition. Pour avoir accompagné des malades qui ont des prothèses, comme un bras après la perte de celui-ci, ou encore un anus artificiel, il faut savoir que ces gens sont atteints dans leur corps très profondément. Outre les souffrances physiques que l'on pourrait tenter d’atténuer, il y a une souffrance psychique sur laquelle la morphine ne fait rien. Je me demande ce que deviennent les êtres humains dans le projet transhumaniste, au fur et à mesure qu'on leur greffe des organes de plus en plus perfectionnés, que ce soit pour guérir ou pour augmenter leurs capacités. Ces mouvements transhumanistes sous-estiment totalement la dépression, ou plutôt le choc que ces prothèses ou organes techniques insérés dans l'homme provoquent sur eux. On voit cette réalité chez les malades d'aujourd'hui, et il faut bien affirmer que c'est tout sauf anodin.  

Que veut dire l’Église quand elle affirme que le Christ nous a donné la vie éternelle "par son sacrifice" ? Ne pourrait-on pas imaginer une vie sans souffrances, voire débarrassée de la mort elle-même ?

C'est une des questions les plus profondes de la foi chrétienne. La résurrection est une venue du Christ qui nous rejoint pour nous apporter ce qu’il a acquis sur la Croix. Une des choses les plus importantes à comprendre dans le mystère de la Croix est la suivante : alors que le Christ est injustement condamné, alors qu'il fait face à la haine du monde contre lui, il ne se rebelle pas ; il ne choisit pas la vengeance, mais demande le pardon de ses bourreaux, demeure uni à son Père. Car le Christ a choisi d'affronter la haine du monde sans pécher, sans céder lui même à la haine du monde. L'épitre aux Hébreux, un texte du Nouveau Testament, a cette expression ahurissante : "  par les souffrances de sa croix, le Christ a appris l'obéissance ". Ainsi, l'humanité du Christ a-t-elle acquis une sainteté parfaite à travers l'expérience de sa Passion. Son humanité a été rendue parfaite par l'épreuve de la souffrance, et c'est cette perfection que vient nous donner le Christ. Si nous acceptons le Christ, il nous donne la force d’assumer notre existence où il y aura haine, tentations et obstacles, avec un cœur saint et miséricordieux. Cette vie miséricordieuse, c'est celle dont témoignent les Saints tout au long de l’Histoire. 

Pouvoir vivre toutes les difficultés de la vie, les souffrances et la folie du monde, dans une existence miséricordieuse et bienfaisante, c'est cela que nous apporte le Christ en ce jour de Pâques, et qu'aucune thérapie, ni aucune technique ne peuvent nous donner. 

La résurrection nous annonce non seulement que la mort est vaincue, que le péché est vaincu, que nous rejoindrons Dieu après notre mort, mais que la logique de haine de ce monde n'a plus le dernier mot. 

En quoi Jésus, le "Dieu fait homme", est-il pour les chrétiens à l'opposé de l'homme-Dieu qui voudrait aujourd'hui se créer lui-même ? Comment se positionne l’Église vis-à-vis des courants de pensée transhumaniste ?

Le transhumanisme, c'est l'enfermement dans notre condition de pêcheur. Cette condition pécheresse (le fait que le mal habite le cœur de chaque homme) ne peut être guérie par des solutions techniques ou économiques. Et pourtant, le projet de Dieu est que nous en guérissions dès maintenant. 

En attendant la vie éternelle promise par les Évangiles après la mort, dans quelle mesure la science, la technologie et la médecine nous rapprochent-elles d'une forme d'éternité ici-bas ?

Imaginons que ce projet transhumaniste soit repris par les grands criminels ou les chefs de l'Etat Islamique : on peut voir ce qu'a de terrifiant une telle perspective. On éterniserait la violence, la volonté de tuer l’impur ou l’impie... Le projet transhumaniste, contrairement au projet chrétien, ne promet aucune transformation de fond de l'humanité. L'humanité reste ce qu'elle est ; elle est seulement prolongée dans le temps, sans que le cœur de l'homme soit guéri. 

L'annonce de Pâques, c'est que la situation de mort dans laquelle nous sommes, celle d'un homme portant en lui sa propre mort et son propre péché, n'est pas définitive. Le Christ ressuscité vient mettre un terme à cette extension sans but et nous fait rentrer en communion avec lui, ayant lui même communié avec nous en se faisant homme jusqu’à l’extrême. 

Le sujet vous intéresse ?

À Lire Aussi

De la GPA au transhumanisme, faut-il se résoudre à vivre dans un monde où ce qui est faisable sera fait ?Transhumanisme : entre l'homme réparé, l'homme augmenté et l'homme enlisé dans la pauvreté, saurons-nous échapper à un remake de la concurrence mortelle entre Homo Sapiens et Neandertal ?

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !