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New York Times médias
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©Alastair Pike / AFP

Fronde des éditiorialistes

Quand le New York Times entrevoit les lendemains difficiles que préparent les guérilleros de la justice sociale pour la gauche américaine

De nombreux éditorialistes comme Bari Weiss, Andrew Sullivan, Matthew Yglesias ou Glenn Greenwald ont quitté leur rédaction et dénoncé le conformisme, l'auto-censure, l'aversion aux faits d'une grande partie des médias progressistes. Que révèle cette vague de départs ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Bret Stephens, éditorialiste au New York Times, écrit, en date du 16 novembre 2020, un éditorial qui donne à réfléchir. Figure respectée de la gauche intellectuelle - au sens où l'on entendait le mot avant le déferlement de la "Cancel Culture", Stephens (né en 1973) se demande ce qui a bien pu pousser, ces derniers mois, sa consoeur éditorialiste au New York Times, Bari Weiss (née en 1984) à rompre sa relation professionnelle avec le journal; mais aussi le très respecté Britannique Andrew Sullivan (né en 1963), figure inclassable, militant conservateur du mariage homosexuel, ancien rédacteur en chef de The New Republic à quitter l'Intelligencer); ou bien Glenn Greenwald  (né en 1967), éditorialiste "en semi-exil" au Brésil, à mettre fin à ses contributions à "The Intercept"'; tout comme Matthew Yglesias (né en 1981) à quitter Vox. Nous avons affaire à des éditorialistes clairement engagés au parti démocrate, non exempts de polémiques les concernant - ainsi quand Matthew Yglesias avait pris le parti des militants hostiles qui venaient faire le siège de la maison de Tucker Carlson, journaliste sur Fox News, l'une des plus respectées figures du conservatisme républicain populaire que l'on appelle aussi "trumpisme". Et pourtant tous ces éditorialistes ont en commun d'avoir dénoncé le conformisme, l'auto-censure, l'aversion aux faits d'une grande partie des médias progressistes. 

Surtout, ajoute Stephens, "Ce mois de novembre, Donald Trump a une fois de plus stupéfait une grande partie de l'establishment progressiste en faisant dramatiquement mentir les sondages pour se retrouver à 80 000 voix d'une nouvelle victoire au sein du Collège Electoral". Or, ajoute-t-il, "il vaut la peine de se demander s'il y a un lien entre les deux - c'est-à-dire entre la vue toujours plus étroite du monde qui caractérise la gauche et la fréquence toujours plus marquée avec laquelle les gens de gauche sont supris par le monde tel qu'il est". A vrai dire, le diagnostic est dévastateur: "Autrefois la gauche craoyait que la vérité pouvait être établie en se confrontant à des points de vue opposés. Maintenant elle croit que c'est en éliminant ces points de vue opposés. (...). Autrefois elle comprenait, comme Walt Whitman, que nous contenons une foule de points de vues. Maintenant la gauche est dualiste: nous sommes soit privilégiés soit relégués; soit blancs soit de couleur; soit raciste soit anti-raciste, soit oppresseur soit opprimé. (...) La vieille gauche progressiste faisait attention à la complexité, à l'ambiguïté, aux zones grises. Le sens de la complexité induisait une proportion de doute, y compris de doute sur soi. La nouvelle gauche est caractérisée par sa tendance à réduire le monde à des éléments tels que la race, la classe, l'appartenance sexuelle, sans qu'il y ait de place laissée à l'ambiguïté ni au doute. La nouvelle gauche est une usine à certitudes". 

Faisons la part du toilettage du passé. La vieille gauche n'était pas toujours aussi exemplaire que ce que prétend Stephens. Il fut un temps où elle refusait de reconnaître les crimes du communisme. On n'oubliera jamais comme "le Monde" avait salué l'entrée des Khmers Rouges dans Phnom Penh.  Et on a vu la gauche, dans les années 1980-1990, dans l'ensemble du monde occidental, abandonner la cause des classes populaires sans beaucoup d'états d'âme. Cependant, Stephens porte le bon diagnostic pour aujourd'hui. Autrefois, on pouvait être de gauche avec des figures comme Albert Camus, Raymond Aron ou Pierre Mendès-France. Jean-Paul Sartre apparaissait à beaucoup pour ce qu'il était; un fumiste qui avait autant le don de la fomule qu'il était de mauvaise foi. Le problème de la gauche d'aujourd'hui, c'est que les petits Jean-Paul y sont légion, qu'ils ont perdu tout sens de l'humour et sont capables de se coaliser, tels de modernes Gardes Rouges, pour pratiquer des lynchages psychologiques ou physiques. 

Stephens a l'honnêteté et l'intelligence d'identifier l'impasse dans laquelle le Parti démocrate américain s'est enfoncé. La gauche n'a pas perdu seulement les classes populaires; les résultats de l'élection américaine montrent que son logiciel est dépassé: 20% des Noirs, 45% des Latinos, presque 50% des femmes ont voté Trump. La gauche progressiste a perdu non seulement le peuple mais aussi le sens du réel. Et cela a des conséquences dramatiques sur la vie démocratique. Depuis leur défaite contre Donald Trump en 2016, les Démocrates ont passé leur temps à faire au président américain un procès en illégitimité au lieu de s'intéresser à la société et à ses fractures. Il n'y a plus de débat possible entre conservateurs et progressistes. La gauche s'obstine à vouloir un affrontement entre des "élites éclairées" et des catégories populaires auxquelles on ne laisse pas d'autre choix que de se soumettre au monde fasciné par les élites ou disparaître. Au lieu de se souvenir que la démocratie aurait besoin d'une social-démocratie puissante, intégratrice, brassant les classes sociales comme le conservatisme est capable de réunir ce que Benjamin Disraeli appelait "les deux nations", les riches et les pauvres, la gauche progressiste actuelle s'obstine à qualifier de populisme, de racisme, d'obscurantisme, ce qui s'oppose à elle - et qui est le plus souvent populaire, patriote et plus attentif au réel que bien des diplômés votant démocrate. 

L'éditorial de Bret Stephens témoigne d'une douloureuse prise de conscience. Que la justice américaine donne raison aux plaintes de la campagne Trump concernant des fraudes ou que Joe Biden s'installe à la Maison Blanche, le réveil sera dans tous les cas difficile pour la gauche américaine. Un Biden mal élu, considéré comme illégitime par une moitié de la population, obligé de composer avec un Sénat (vraisemblablement) républicain et une Cour Suprême à dominante conservatrice: ce serait, autant qu'une reconduction de Trump, un scénario cauchemardesque pour tous les représentants de la "Cancel Culture", tous les "wokes" qui avaient rêvé d'un Grand Soir américain. Le départ régulier de personnalités intellectuellement plus honnêtes que les autres des grands titres de la presse américaine, c'est beaucoup plus qu'un signal faible. C'est l'annonce d'une avalanche !    

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