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Quand la justice couchée se lève, c’est pour mieux ramper
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Mise au point

Quand la justice couchée se lève, c’est pour mieux ramper

Le magistrat Philippe Bilger évoque dans son dernier livre "20 minutes pour la mort" la rapidité avec laquelle fut jugé Brasillach. L'occasion de s'interroger sur la justice de notre pays... et sur ses manquements.

Christian Millau

Christian Millau

Grand reporter, critique littéraire notamment pour le journal Service Littéraire, satiriste, Christian Millau est aussi écrivain.

Parmi ses parutions les plus récentes : Au galop des hussards (Grand prix de l'Académie française de la biographie et prix Joseph-Kessel), Bons baisers du goulag et aux éditions du Rocher,  Le Petit Roman du vin, Journal impoli (prix du livre incorrect 2011), Journal d'un mauvais Français (21 avril 2012) et Dictionnaire d'un peu tout et n'importe quoi (Rocher, 2013)

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Paul Léautaud m’a dit un jour : « On devrait tuer un juge de temps en temps pour rappeler aux autres le vrai rôle de la justice ».  Sans doute pensait-il à ces magistrats exemplaires qui, à l’exception d’un ou deux, avaient prêté serment au maréchal Pétain et prononcé dix neuf condamnations à mort suivies d’une exécution avant de sanctionner, dans un bel élan patriotique, les partisans de Vichy, les fascistes, les miliciens, bref tous ceux qui se réclamaient de l’Etat qu’ils avaient si docilement servis. Un nouveau tableau de chasse encore plus sanglant que le précédent avec 7000 condamnations à mort dont 767 parvenues à leur terme.

Parmi ces nobles figures se trouvaient le 1er  janvier 1945, quand s’ouvrit à Paris le procès de l‘écrivain pro-nazi Robert Brasillach, le président de la Cour de Justice Joseph Vidal et le commissaire du gouvernement, Maurice Reboul, dont les compétences étaient unanimement reconnues. Celui qui défie la loi du silence et de la servitude, n’est pas un nostalgique de la collaboration ou un provocateur à l’idéologie nauséabonde. Philippe Bilger porte la robe rouge de l’avocat général qui, au nom de la République, défend les intérêts de la société et veille au respect de la loi. Le poète français qui, il y a soixante-six ans, à neuf heures trente du matin au fort de Montrouge est tombé, lié au poteau, les yeux ouverts, sous des balles françaises, était coupable. Coupable d’avoir choisi, par un idéalisme aveugle, la mauvaise cause. Coupable d’avoir écrit dans « Je suis partout » des articles insensés à la gloire de l’Allemagne nazie et versé dans un délire antisémite aussi fou que celui d’un Céline, la syntaxe en moins. Philippe Bilger qui vient de publier 20 minutes pour la mort au Rocher, en est convaincu.

Le poids des mots

Son propos, dans ce livre fort et magnifique, n’est pas de défendre l’indéfendable. Brasillach était coupable : oui, mais de quoi ? A aucun moment, il n’eût de sang sur les mains. Contrairement à ceux qui, grassement payés, construisirent le mur de l’Atlantique avant de le démolir, il ne tira le moindre avantage du camp où il s’était rangé. Cela fut reconnu au procès mais que faites-vous des « mots qui tuent », s’exclama le procureur ? C’est sur cette dernière phrase qu’on l’expédia vers la mort. Des mots assurément haineux, souvent ridicules mais dont il ne fut jamais prouvé qu’ils aient eu un effet quelconque, à l’inverse de ceux écrits à la Gestapo par les milliers de délateurs qui signalaient la présence d’un Juif dans une chambre de bonne ou indiquaient aux miliciens la cache d’un résistant. Et qui pourrait prétendre que les Allemands eurent besoin d’un Brasillach pour remplir leurs trains de la mort ?

Pire encore, il y a au centre de ce livre, le procès rigoureux d’un simulacre de procès où tout était écrit d’avance, où l’inculpé était déjà mort avant d’être exécuté et où il ne fallut pas plus de vingt minutes au tribunal et aux jurés pour boucler leur sale affaire. Que ce soit un grand magistrat qui déballe ce souvenir poisseux ne rehausse en rien l’honneur de la magistrature. Tant que l’on ne pourra mettre en cause la responsabilité des juges, la justice, toutes les fois qu’elle se noircit les mains, pourra continuer à se les laver en toute sérénité. Qui la réclame cette mise en cause de leur responsabilité ? Un nommé Philippe Bilger.

 

 

Le dernier livre de Christian Millau s'intitule Journal Impoli, un siècle au galop 2010-1928 (Le Rocher Littérature, 2011).

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