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Pouvoir d’achat : crise de 2008 + Covid-19 = 15 ans de perdus pour les Français
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Dépression

Pouvoir d’achat : crise de 2008 + Covid-19 = 15 ans de perdus pour les Français

En 2024, le pouvoir d'achat des ménages en France pourrait bien être inférieur à celui de 2010. Il venait tout juste de retrouver ce niveau en 2019... avant le choc dû à l'épidémie de Covid-19.

Denis Ferrand

Denis Ferrand

Denis Ferrand est Docteur en économie de l’Université Pierre Mendès-France de Grenoble, Directeur Général de Coe-Rexecode depuis décembre 2008. Il est l'auteur de perspectives économiques mondiales 2014-2015 de Coe-Rexecode. Il est également directeur de la Conjoncture et des Perspectives.

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Atlantico : Comment expliquer que le pouvoir d'achat du revenu par ménage en France en 2024 sera, selon vos prévisions, inférieur à celui de 2010 ? 

Denis Ferrand : Quand vous regardez la courbe du pouvoir d'achat, vous vous rendez compte qu'il y a un moment particulier où nous avons eu une très forte baisse du revenu disponible brut par ménage. Il s’agit de la période de 2010-2013, c’est à dire celle du choc fiscal. À l’automne 2010, il y a eu un tournant fiscal qui a été prolongé jusqu’en 2013 et qui s’est traduit par un recul du revenu des ménages pendant toute cette période.

Sur l’année 2008-2009, le PIB avait reculé mais le revenu avait été protégé et a continué de progresser pendant la crise. Il avait été protégé par l’intermédiaire d’interventions budgétaires très importantes qui avaient creusé les déficits. Comme il y avait eu les problèmes de finances publiques européennes en sortie de crise, il y a eu des corrections budgétaires qui se sont traduites par un choc fiscal très important. Ce choc fiscal n’a donc pas forcément permis de faire repartir la croissance : il a surtout eu pour effet d’arrêter la progression du revenu disponible brut réel des ménages et même de le faire reculer entre 2010 et 2013. Au total de 2010 à 2019, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut de l’ensemble des ménages a progressé de 0,8 % par an en moyenne. Mais comme dans le même temps la progression du nombre de ménages a également été de 0,8% par an, vous avez un revenu par ménage qui a strictement stagné entre 2010 et 2019. Il a même reculé entre 2010 et 2013.

En 2019, le niveau du revenu réel par ménage de 2010 n’était même pas tout à fait retrouvé (-0,2 %). Le temps de digestion du choc fiscal a été extrêmement long. 

Tout ceci fait qu’en 2019, en moyenne, nous avons le même niveau de revenu réel que l’on avait en 2010. Mais ceci reste une moyenne par ménage. Or, il y a toujours une dispersion autour de la moyenne. Quand il est écrit « 0 » sur 10 ans, cela veut évidemment dire que tout le monde n’a pas fait 0 : certains ont gagné, d’autres ont perdu, et cela n’est pas surprenant.

Finalement, le ressenti de progression du revenu est une stagnation par ménage. Ce qui signifie que pour certains, il y a eu un recul du revenu réel qui est intervenu. Cette stabilité globale du revenu par ménage va se poursuivre à nos yeux d’ici 2024, quand bien même nous avons fait l’hypothèse que la progression du nombre de ménages sera désormais beaucoup plus faible. 

Ce qui apparaît de manière  sous-jacente dans cette courbe orange, c’est que le revenu disponible brut des ménages va continuer de progresser mais à un rythme moins rapide que celui que l’on a connu entre 2014 et 2019. 

Cette moindre progression du revenu réel va être atténuée en quelque sorte par une moindre progression du nombre de ménages. 

La population française a progressé de 0.4% par an sur les dix dernières années, le nombre de ménage a affiché une progression deux fois plus importante. 

D’ici 2024, la population française sera en hausse de 0.3% par an, et l’on imagine que le nombre de ménage progressera de 0.5%. Donc il y a toujours plus de ménages qu’il y aura de population, mais l’écart va être moindre. Nous avons surtout devant nous une économie qui risque d’avoir une croissance moins soutenue. Or, ce qui fait fondamentalement le pouvoir d’achat du revenu à moyen terme, c’est l’évolution de la croissance de l’activité, il n’y a pas de mystère. 

Quel a été l'impact du coronavirus sur ces prévisions ? 

C’est ce que nous avons en bleu sur notre courbe : l’effondrement du PIB puis la récupération qui intervient derrière. Il faut ainsi regarder l’impact du coronavirus : est-ce que cela a un impact sur la démographie ? Je ne sais pas. Mais en tout cas, cela risque d’avoir un impact sur notre capacité à produire de la croissance. Ce que l’on constate, c’est que le rythme tendanciel de la croissance s’affaiblit après chaque passage de récession en France. Nous avions une croissance tendancielle qui était de 1.1% en moyenne sur la période 2013-2019, mais nous ne serions pas surpris qu’elle tombe à 0,7% après la récession due au Covid. Moins de croissance du PIB fera moins de croissance du revenu ou au mieux, une stagnation du revenu réel par ménage. 

Quels mécanismes peut-on imaginer pour empêcher la baisse du pouvoir d'achat des ménages français ? 

Ce qui fait le pouvoir d’achat à long terme dans une situation équilibrée, c’est la croissance de l’économie. On peut avoir un discours prônant la décroissance, mais dans ce cas il faut accepter que la conséquence d’une décroissance du PIB soit la décroissance du revenu réel. Mais je doute fort que le corps social soit prêt à accepter les conséquences de ce que veut dire moins de croissance de l’activité économique. 

S'il y a moins d’activité économique, ce qui est le synonyme de la décroissance, il y aura moins de revenus, c’est automatique. On peut revendiquer la décroissance, mais lorsque nous sommes dans une zone qui a connu de la déprise économique, dans laquelle on a déjà connu un recul du pouvoir d’achat, une telle perspective est à même de ramener beaucoup de monde à brève échéance sur des rond-points. 

Quand on regarde le mouvement des Gilets jaunes, c’est un mouvement fondamentalement pro croissance, c’est un mouvement qui aspire à la progression du pouvoir d’achat. Il peut être en même temps sensible aux enjeux environnementaux mais souhaiter également une progression de son pouvoir d’achat. On a devant nous une très grande conflictualité qui se dessine. D’un côté, des aspirations à la décroissance, revendiquées de plus en plus par certains, souvent parmi les mieux dotés. Ceux-ci peuvent très bien imaginer un peu de décroissance, mais ne peuvent pas imaginer ce que veut dire la décroissance pour d’autres, qui eux ne peuvent pas accéder à un niveau de dépenses qui risque de s’avérer de plus en plus inatteignable si la croissance vient à se dérober durablement. 

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