Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Crédits Photo: Odd ANDERSEN / AFP

Tovaritch

Poutine, l'influence russe et l'extrême gauche européenne

La stratégie d'influence de la Russie en Occident ne date pas d'hier. Tout au long du XXe siècle, elle a utilisé différents canaux d'influence, certains résolument classiques, d'autres moins.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

Voir la bio »

Atlantico : Comment la Russie, dans l'Histoire, a tenté d'influencer ou a influencé les politiques occidentales pendant et après la Guerre froide ? Quelles sont les grandes lignes de cette stratégie d'influence ?

Cyrille Bret : Les stratégies d'influence de la Russie à l'égard de l'Occident ont emprunté des canaux conventionnels et d'autres qui le sont moins. Le premier canal, résolument conventionnel, c'est la presse, les médias. En France, déjà au XIXe siècle, les journaux vantaient les investissements russes: en Italie, c'est le journal Unita qui officiait; en France, L'Humanité et d'autres journaux spécialisés étaient dévoués à la tâche. Puis il y a d'autres vecteurs d'influence classique, comme les intellectuels ou les artistes, à l'instar d'Yves Montand ou Léo Ferré qui jouaient un rôle. Après il y a eu des canaux moins conventionnels, comme le développement d'une diplomatie culturelle très active (tournée de balais, d'orchestres...). Evidemment, cette stratégie d'influence est complémentaire d'une stratégie de rapport de force avec l'Occident en période de Guerre froide.

On sait que la Russie a influencé des partis d'extrême gauche en Occident avant et après la Guerre froide, comme en témoignent notamment les dons d'argent au Parti communiste américain pendant la période soviétique. Quels autres exemples illustrent cette stratégie de soutien et de financement des partis d'extrême gauche pour influencer la politique d'un pays pendant et après la Guerre froide en Europe ?

Il faut faire une distinction dans les partis d'extrême gauche. Le parti soviétique d'Urss est anti gauchiste depuis l'avènement du pouvoir stalinien. Les partis trotskistes n'étaient pas alliés à l'Urss. Durant le XXe siècle, le Kremlin a animé et financé tout un réseau de partis alliés à travers l'Europe et a structuré une grande partie de l'échiquier politique français et européen autour de cette alliance. Au fur et à mesure que l'influence communiste se développait, certains partis de gauche se sont également développés, refusant la tutelle russe. La meilleure illustration de la politique d'influence de la Russie, ce sont les partis alliés en Europe occidentale et en France, le PCF et le PCI qui ont reçu des subventions.

A lire aussi sur notre site : "Il n'y a pas que Trump ou l'Alternative Right : comment Poutine a aussi parié sur l'extrême gauche"

 

Aujourd'hui, que reste-t-il de cette stratégie d'influence russe sur les partis ? Est-ce que la Russie a conservé des liens avec certaines organisations en Europe ? Quel est le poids réel du Kremlin aujourd'hui ?

Aujourd'hui, la Russie, au lieu d'animer un réseau d'alliances, influence les partis populistes et d'extrême droite à l'est et à l'ouest de l'Europe en portant des thèmes qui lui sont favorables comme l'euroscepticisme (et c'est visiblement fédérateur lorsque l'on voit Front national en France, ou encore le Parti social-démocrate en Slovaquie). Cela prolonge l'action "poutinienne" d'affaiblissement de l'Union européenne. Deuxième thème porté par le Kremlin : l'anti américanisme. C'est l'exacte continuité de la Guerre froide : la Russie essaye de rallier tous ceux qui, à tort ou à raison, se méfient de l'influence et de l'hégémonie américaines. La méfiance s'étend évidemment à la communauté internationale structurée par les Etats-Unis. Dernier point : l'opposition à la démocratie libérale. Poutine est aujourd'hui la figure de proue de la "démocrature": un système dans lequel les élections ont bien lieu mais où les contrepouvoirs sont affaiblis et les minorités non protégées. C'est exactement ce qu'on voit en Hongrie, en Slovaquie et bientôt en Bulgarie. Et pourquoi pas en France si le FN remporte les élections.

Ne pourrait-on pas dire que la stratégie d'influence du Kremlin s'est déportée pour passer du financement des partis à une stratégie de communication globale, à l'instar du financement de médias comme Russia Today ou Sputnik News ?

Actuellement, la stratégie d'influence russe est très pauvre. Tout simplement car elle n'emprunte plus que le canal de communication avec des médias comme Russia Today. C'est effectivement impressionnant surtout lorsque l'on voit les investissements dans ces domaines, mais en revanche, si on compare l'influence culturelle et intellectuelle de la Russie de maintenant à celle que l'Urss  pendant les Trente Glorieuses, on voit que cette influence s'est appauvrie. Aujourd'hui, il n'y a plus que le bras médiatique armé du Kremlin qui sert à influencer la politique occidentale. Cette stratégie est résolument classique mais contrairement  à ce que le Kremlin prétend, la Russie n'a rien à offrir au monde comme système politique ou idéologique à l'heure actuelle. Elle gagne en visibilité, surtout depuis trois ou quatre ans, mais elle perd en influence profonde.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !