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"Les économies développées fonctionnent mieux lorsque les inégalités de revenus sont minimales", selon une note de Bill Gross, directeur de PIMCO.
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Altruisme ?

Pourquoi les gestionnaires de fonds d'investissement commencent à sérieusement se préoccuper de la croissance des inégalités

La bourse de Wall Street est actuellement agitée par l'inquiétude croissante de plusieurs gestionnaires de fonds face à la hausse des inégalités outre-Atlantique. Accroissement qui provoquerait une baisse de la productivité.

Gérard Thoris

Gérard Thoris

Gérard Thoris est maître de conférence à Sciences Po. il a notamment rédigé une Analyse économique des systèmes (Paris, Armand Colin, 1997), contribue au Rapport Antheios et publie régulièrement des articles en matière de politique économique et sociale (Sociétal, Revue française des finances publiques…).

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Atlantico : Plusieurs gérants de fonds d'investissement se sont récemment inquiété de l'accroissement des inégalités outre-Atlantique comme le rapporte Justin Lahart dans le Wall Street Journal (lire ici). Ces déclarations peuvent étonner quand on sait que la profession n’est pas particulièrement tournée vers l'idéologie du partage. Comment expliquer l'émergence d'une telle angoisse parmi les professionnels de Wall Street ?

Gérard Thoris : Dans son article, Justin Lahart renvoie à une note de Bill Gross, directeur de PIMCO. Ce dernier estime que "les économies développées fonctionnent mieux lorsque les inégalités de revenus sont minimales". A défaut d’avoir la note d’origine, on peut essayer d’imaginer ce qui a pu pousser plusieurs dirigeants de fonds de pension à soutenir ce point de vue.
 
Intellectuellement, l’argument renvoie indirectement aux travaux de John Rawls sur les fondements contractuels de la démocratie. Si un individu a le choix de s’incarner dans un système socio-économique, nous dit Rawls, il choisira celui qui lui assure le maximum de niveau de vie avec les écarts de niveaux de vie les plus faibles. Ce faisant, le stimulant des inégalités fonctionne comme un moteur pour générer les initiatives productives et la prise de risque. Parallèlement, l’échec à s’insérer dans une telle société est amorti par la couverture sociale. Ce que semble dire Bill Gross est que l’on a trop lâché la bride du côté des inégalités de revenus. Dans le même temps, malgré l’Obamacare, les services sociaux ont pu réduire leurs prestations et les mailles du filet de sécurité ont pu s’élargir.
 
Pour se concentrer sur l’accroissement des inégalités de revenus, celle-ci s’est manifestement accrue à la charnière des années 1970. On peut relever au moins deux explications. La première, c’est que lorsque la croissance économique est faible, disons 2 % par an, il n’y a plus de place pour des augmentations collectives de salaires. Si l’on accorde une augmentation collective de 2 %, il n’y a plus de place pour les augmentations individuelles et donc pour assurer à ceux qui font des efforts, de productivité, de mobilité professionnelle, de formation, un surcroît de rémunération. La France a ignoré ce principe de base de la distribution dans une économie qui a atteint un certain degré de maturité de sorte que, aujourd’hui, les écarts de salaire en bas de l’échelle sont extrêmement réduits. Mieux, les salaires les plus faibles sont subventionnés par la puissance publique sous la forme de prise en charge collective d’une partie des cotisations sociales obligatoires.
 
La seconde explication vient de la théorie des incitations. Un opérateur sur machine est bien obligé de se concentrer sur son travail. A défaut, il risque un problème de qualité qui se retournera contre lui grâce à un système complet de traçabilité. Il n’en est pas de même pour nombre de salariés qui disposent de marges de liberté pour l’exercice de leur travail. Il a donc fallu organiser un système d’incitations pour que les PDG fassent leur travail de PDG plutôt que d’aller jouer au golf ! Si l’on cherche une version plus académique de ce dilemme, on pourra toujours relire J. K. Galbraith. Ces derniers ont donc lié leur rémunération à des paramètres comme la valeur patrimoniale de l’entreprise. Evidemment, les dirigeants du Comité exécutif ont demandé à être traités de la même manière. Mais, de façon tout aussi évidente, il était impossible de faire descendre ce système jusqu’au dernier des opérateurs. Certes, la France a promu la participation des salariés au capital, mais les sommes en jeu sont sans commune mesure. Cela explique sans doute pourquoi nombre de cadres supérieurs estiment désormais que, comme le dit James Chanos, fondateur de Kynikos Associattes, "le jeu n’est pas juste".
 
Mais il reste au moins une troisième explication. Nous pourrions avoir perdu une partie de la recette d’Henri Ford. Déjà, il était moins favorable à une augmentation des salaires qu’à un partage anticipé des bénéfices. Cela renvoie au point précédent. Mais, parallèlement, il estimait que le prix proposé au consommateur devait entrer dans son budget. En d’autres termes, il multipliait les efforts d’ingéniosité pour diminuer le prix de revient des produits et élargir le nombre de clients. Certes, nombre d’industries fonctionnent sur la base de la baisse du coût de production, y compris en s’installant dans des pays à bas salaires. Mais nombre d’industriels omettent de répercuter cette baisse de coût sur le prix payé par le consommateur. Pour Henri Ford, la baisse des prix s’est toujours traduite in fine par une augmentation finale des bénéfices. Ainsi, ce qui inquiéterait Wall Street, c’est la baisse des profits qui résulterait de prix de vente trop élevés ! Si tel était le cas, ils seraient devenus long termists !
 

Faut-il en déduire qu'il existe un "seuil critique" d'inégalités à ne pas franchir pour une économie nationale ?

Il y a évidemment un seuil d’égalité qui rend possible le vivre ensemble sans avoir besoin de constituer des guettos ! C’est d’ailleurs le rôle du salaire minimum que de limiter les inégalités par le bas de l’échelle. Tous les pays développés ont une procédure ou une autre de fixation des bas salaires. Ainsi, les Anglais ont instauré un salaire minimum lorsque le closed shop a cessé de fonctionner. La difficulté, de ce côté, c’est de maintenir assez de stimulants pour ouvrir des perspectives professionnelles, y compris en changeant d’entreprise ou de secteur d’activité.
 
Il y a parallèlement un seuil d’inégalité qui rend aigre. Mais ici, il convient de faire attention. Dans l’opinion commune, Adam Smith avait déjà noté qu’il y a une certaine admiration du mode de vie des riches. Les revues consacrées à en faire la démonstration ne manquent pas de lecteurs et de lectrices. Dans le même esprit, les rémunérations des sportifs professionnels n’ont jamais vidé les stades. Ce n’est donc pas dans le niveau, même très élevé, des rémunérations des dirigeants qui pose problème.
 
Pour faire des conjectures, il a été régulièrement noté que les inégalités proches sont plus insupportables que les inégalités extrêmes. Alors, il suffit de faire l’inventaire de ces inégalités pour faire parallèlement l’inventaire des récriminations contre les inégalités. Pour prendre un exemple typique, les emplois qualifiés sont à Paris mais les cadres supérieurs ne peuvent s’y loger à moins d’être eux-mêmes des héritiers ! Evidemment, les cadres très supérieurs ont accès aux bonus et autres stocks options et ils n’ont aucun problème pour trouver le logement qui sied à leur statut. A l’autre extrême de l’échelle des revenus, l’accès aux biens se fait partiellement en dehors de la sphère marchande (logement social, transports gratuits, allocations diverses). Le sentiment d’inégalité se nourrit de la capacité ou non à d’optimiser cet accès.
Le problème se pose-t-il de la même manière en France ? Dans quelles proportions ?

En France, l’accroissement des inégalités de revenu disponible n’a pas connu la même évolution que dans les pays anglo-saxons. On l’a dit, le SMIC français est tellement élevé que plus personne ne peut l’atteindre sans être subventionné par l’Etat ! Par contre, les dirigeants se sont largement appuyés sur l’internationalisation des entreprises pour avancer l’idée d’un marché mondial des dirigeants et en tirer des conséquences avantageuses pour leur propre rémunération. Par contre, contrairement aux Etats-Unis, le faible niveau général de la profitabilité de l’économie française fait qu’il y a peu à attendre d’une modification macroéconomique du partage de la valeur ajoutée. Déjà, le président Nicolas Sarkozy avait poussé sans succès dans cette voie. Il avait repris le principe d’un partage des profits en trois tiers : un tiers pour les actionnaires, un tiers pour l’entreprise – autofinancement – et un tiers pour les salariés – participation aux résultats. Mais tous les rapports officiels sur le sujet – nous sommes en France ! – ont conclu à l’impossibilité d’accroître substantiellement la rémunération globale des salariés. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire pour améliorer le pouvoir d’achat, au contraire. En stimulant la concurrence dans les secteurs protégés, on pourrait obtenir une baisse des prix qui profiterait directement aux consommateurs. Celle-ci ne serait pas nécessairement obtenue par une baisse des profits, mais par une hausse de la productivité.
 

Quels seraient les moyens de "ré-équilibrer" les niveaux de revenus sans perturber l'équilibre économique ?

Si l’on prend la question de manière générale, il est évident qu’il y a assez peu d’outils efficaces pour influencer la constitution des revenus. On a trop oublié que le niveau maximum des revenus que s’octroient les dirigeants relève aussi de leur comportement réservé par rapport à l’argent et de leur capacité à regarder leurs salariés dans les yeux ! Cela relève d’un système de valeurs qui s’est sérieusement étiolé ces dernières décennies. Il en est de même pour la capacité de la fiscalité à reprendre une partie de cette rémunération. Ce n’est sans doute pas un hasard si les taux d’imposition marginaux confiscatoires dans les pays anglo-saxons (Etats-Unis, Royaume-Uni) ont été socialement supportés jusqu’à la charnière des années 1980, date charnière dans ce changement des valeurs.
 
Dans ce monde globalisé, la référence devient asiatique. Au moins en Inde et en Chine, l’acceptation sociale des inégalités est grande. Il serait hasardeux d’attendre un retournement des valeurs vers plus de modestie face à l’enrichissement personnel. Comme ce même monde globalisé permet d’échapper aux règles administratives (limitation de la rémunération des PDG des entreprises nationalisées en France) et fiscales, il y a peu à attendre de l’action gouvernementale.
 
Le découplage social est certainement une réalité pour longtemps. Il est sans doute sans importance majeure pour la croissance aussi longtemps que l’ascenseur social fonctionne. Or, celui-ci ne dépend pas seulement de l’accès au diplôme, mais aussi de l’accès au capital, ce que la France n’a pas bien compris, a contrario des Etats-Unis. Pour rebondir sur les réflexions de J. Rawls, le futur de l’emploi, qui passe par une nouvelle phase d’accumulation du capital, ne se dessine pas au travers de prélèvements obligatoires élevés, sinon il y n’y aurait pas de chômeurs en France !
 

De manière plus générale, bon nombre d'institutions économiques internationales ont remis en cause des théories considérées jusqu'ici comme valides (pratique de l'austérité, ouverture illimitée des frontières...). Est-on en train d'assister à un revirement généralisé de la pensée économique ?

S’il devait y avoir un revirement généralisé de la pensée économique, ce serait pour réévaluer les pratiques politiques issues du keynésianisme. Les politiques de relance n’ont jamais été utilisées dans un contexte keynésien avant la crise de 2008 et elles se sont terminées dans un déluge de dettes publiques sans effet majeur sur la croissance. Or, quant aux dettes publiques, Keynes les ignore presque complètement dans la Théorie générale ! Certes, il note que les politiques de diminution de déficit budgétaire ou de remboursement des dettes ont un effet dépresseur sur l’activité économique, ce que nous rappelle P. Krugman. Mais ni l’un ni l’autre ne disent comment diminuer le poids de la dette sur les comptes publics et sur les feuilles d’impôts ! La science économique officielle est muette et elle préfère ne pas considérer un peu sérieusement l’hypothèse d’une remise générale des dettes publiques. Si les peuples de l’Europe du Sud ont supporté assez pacifiquement une succession de plans de rigueur, cause directe ou indirecte d’une baisse du PIB pouvant atteindre 25 %, il n’en sera sans doute pas de même en France.

Quant à l’ouverture des frontières, elle n’a eu aucun impact sur ce que l’on appelle traditionnellement le secteur protégé. Or, dans l’Union européenne, la crise est d’autant plus violente que ces secteurs n’ont pas été réformés. Il n’y a aucun changement de paradigme à ce sujet, ni à l’OCDE, ni au FMI ! Par contre, les concurrents étrangers jouent le rôle de bouc émissaire à nos problèmes internes. Or, c’est lorsqu’on a besoin d’un bouc émissaire que l’heure des règlements de compte approche. Il ne faut donc pas trop jouer avec le principe du libre-échange même si l’on est en droit de négocier sa réciprocité. 
 
Propos recueillis par Théophile Sourdille

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