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La culture du riz implique que la gestion de l'eau soit envisagée au niveau de la communauté.

Plus on est de fous, moins y a de riz !

Pourquoi les asiatiques sont-ils beaucoup moins égocentriques ? Réponse : le riz

C'est bien connu, dans la société chinoise le collectif prend le pas sur l'individuel. Les raisons à cet état d'esprit sont nombreuses, et il en est une peu connue : la culture du riz. En effet, celle-ci implique que la gestion de l'eau soit envisagée au niveau de la communauté, ce qui en Occident n'a que très rarement été le cas.

Cyrille Javary

Cyrille Javary

Cyrille J-D Javary est un sinologue, écrivain, conférencier et consultant en culture chinoise ancienne et moderne. Il est né en 1947, s’est rendu 68 fois en Chine (premier voyage en1984) après un séjour de deux ans à Taiwan (1980-1982).

Il a publié une quinzaine d’ouvrages sur différents aspects de la culture chinoise, notamment une traduction du livre fondateur du mode de penser chinois Yi Jing, le Livre des Changements (Albin Michel 2002) qui a considérablement renouvelé le regard sur cet ancien Classique. Pour mieux faire connaître ce grand livre du Yin & du Yang, il a fondé en 1985 le Centre DJOHI : « association pour l’étude et l’usage du Yi Jing » qu’il dirige toujours et qui a organisé, en juin 2014 à Paris, le premier colloque international consacré au Yi Jing.

 

Ouvrages publiés récemment : 

Cent mots pour comprendre les Chinois (Albin Michel 2008)

L’esprit des nombres écrits en chinois. Symbolique & emblématique (Signatura 2009)

Dans la Cité Pourpre Interdite, promenade Yin-Yang (Picquier Poche 2009)

Les Rouages du Yi Jing, introduction au Livre des Changements (Picquier Poche 2010)

Les trois Sagesses chinoises : Taoïsme, Confucianisme, Bouddhisme (Albin Michel 2011)

La Chine nouvelle Être riche est glorieux avec A. Wang (Larousse Petites encyclopédies 2012)

La souplesse du dragon. Fondamentaux de la culture chinoise (Albin Michel, janvier 2014)

Le Yi Jing (Lexio poche Ed. du Cerf, novembre 2014)

Confucius, vieux sage ou maître actuel ? coffret 3 CD audio.  Fremeaux Associés janv. 2015 

L’esprit du Yi Jing dossier de la revue Planète Chinois n° 23 mars 2015

La sagesse de Confucius Ed. Eyrolles (avec 16 fiches portraits des disciples) janv. 2016

L’esthétique des défunts  in « esthétique du quotidien en Chine » sous la dir de D. Elisseeff  2016

Yin Yang, emblème de la pensée chinoise coffret 3 CD audio. (Fremeaux sept 2016) 

« coup de cœur de l’Académie C. Cros. sept. 2017

La souplesse du dragon. Fondamentaux de la culture chinoise (Albin Michel, poche mars 2017)

 

Dernier ouvrage paru :

Yin-Yang, la dynamique du monde Albin Michel  (2018) postface de Danièlle Elisseeff

 

Il a collaboré régulièrement aux magazines : Chine Plus (pour lequel il a interviewé deux fois J-P Raffarin), Ultreïa, le Monde des Religions, Génération Tao, Sciences Humaines, Philosophie magazine, Historia, etc.

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Atlantico : D'après une étude publiée par Science magazine (voir ici), la culture du riz dans les régions asiatiques serait une des explications potentielles au fondement de la communauté, et à la moindre part d'individualisme dans ces sociétés. En raison de la façon dont le riz est cultivé, cela impliquerait des notions de collectivité et de collaboration. Concrètement, comment la culture du riz peut-elle cimenter une communauté ?

Cyrille Javary : La culture est très spécifique. Chez nous, avec un climat aussi tempéré que celui que connait l'Europe, un paysan est à même de cultiver pratiquement tout ce qu'il souhaite, du maïs au blé, en passant par exemple par l'avoine. En Chine, et plus globalement dans l'ensemble de la région asiatique, ce n'est pas le cas : pour pouvoir cultiver le riz, il faut être à même de pouvoir inonder, à un moment où à un autre, la rizière. Et cela, c'est quelque chose que le paysan ne peut pas faire quand il le veut, ni comme il le veut puisqu'il faut d'abord inonder la rizière du dessus, puis la sienne, et enfin celle du dessous, qui appartient – comme celle d'au dessus – à d'autres paysans. Dès lors, la culture du riz se fait fondamentalement de façon collective. D'autant plus que l'irrigation ne se fait pas par la pluie, comme c'est le cas chez nous, et qu'elle nécessite une organisation particulière qui vient coiffer les différentes organisations villageoises.

Autrefois, l'irrigation était un privilège impérial en Chine. On connait même un proverbe qui prétend que quiconque gouverne l'eau gouverne la Chine. Ce qui rejoint le fait que l'idéogramme "gouverner" est basé sur le signe assigné à l'eau, auquel sont rajoutés plusieurs signes qui signifient "rassemblement de possibilités". L'eau et l'irrigation sont fondamentales pour la Chine, et c'est la raison pour laquelle quand Mao Zedong a traversé le Yangtsé à la nage, en juillet 1966, il ne faisait pas une démonstration de santé mais bien de force. Le message derrière cette prouesse était le suivant : "je contrôle les flux aquatiques, donc je contrôle la Chine".

L'une des raisons qui pousse Français et Chinois à bien s'entendre à ce point, cependant, est que les deux peuples sont aussi individualistes l'un que l'autre. A ceci près que les Chinois ont appris à jouer collectif, du fait de cette culture politique de la rizière. Ils savent que l'intérêt général doit toujours primer sur l'intérêt individuel, et c'est quelque chose que nous autres Gaulois avons du mal à accepter. Dans les cultures asiatiques, on a cette sensation d'appartenance communautaire qui prime et pousse les individualistes à accepter ce qui va parfois à l'encontre de leur désir personnel. Cela a été un terreau merveilleux pour le communisme, et c'est quelque chose qui s'exprime encore dans le fait que les Chinois n'ont pas de prénom. En vérité, ils fonctionnent davantage avec un système de postnom. En Europe, pour décliner une identité, on commence par le prénom qui prévaut sur le nom. En Chine et dans la sphère culturelle chinoise, on commence par le nom de clan, puis on poursuit sur un caractère distinctif vis-à-vis des autres membres du clan. Et ces noms de clans sont portés par la majorité. Il n'est pas rare de rencontrer des villages monopatronymiques : tout le monde a le même nom. C'est ainsi qu'à Shaoshan, ville natale du président Mao, on trouve encore 75 % des 500 000 habitants qui portent Mao comme patronyme. Et ces noms de clans étant très réduits – environ 400 différents pour 1 milliard 400 millions de Chinois, dont 20% recouvrent 80% de la population – on se retrouve avec 100 millions de Chinois qui s'appellent Lin, c'est-à-dire "forêt", parce que leur ancêtre habitait à l'orée de celle-ci.

Le rapport à l'eau apparaît essentiel dans le développement de ces traits de sociétés. Dans quelle mesure, cependant, l'industrialisation pourrait porter un coup à cette nécessité de travailler ensemble ?

A mon sens, plus que l'industrialisation, c'est la modernité qui a porté un coup aux traditions chinoises – et pas que. La modernité est un tsunami qui attaque toutes les traditions, comme on peut le remarquer en Europe, mais aussi en Afrique, sur le continent Américain, et sur les terres d'Asie. Et, nécessairement, cette prérogative impériale de la gestion de l'eau se transforme. Les paysans, artisans du décollage de la Chine dans les années 80, sous l'égide de Deng Xiaoping, ont vu leurs revenus augmenter énormément à partir de ces années. Bien vite, ils se sont convertis à une économie de marché, laquelle les a obligés à payer leur eau. Ce qui a mené les revenus florissants de 1980 à stagner durant les 10 premières années du nouveau millénaire. Ce n'est qu'en 2010 qu'un certains nombres d'impôts fonciers, payés par ces mêmes paysans depuis près de 2000 ans, ont été supprimés. C'était, certes, mettre un terme à tout une période de l'histoire, mais c'était un coût nécessaire pour qu'ils puissent supporter le coût et les dégâts parfois impliqués par la modernité.

Toujours dans le cadre de cette étude, les chercheurs se sont penchés sur l'importance de la représentation de soi : contrairement aux Américains ou Européens, les populations asiatiques auraient davantage tendance à se dessiner plus petits que les autres – l'étude à fait le constat sur des cercles représentant l'individu et d'autres cercles pour les relations. Le sens de l'individu est-il véritablement moins fort à l'Est qu'à l'Ouest ?

Je suis loin d'être persuadé qu'il s'agisse d'une question de conscience de soi. Je pense plutôt qu'il s'agit d'une notion de confiance de soi à l'intérieur d'un groupe. Ce que nombre d'entre nous oublient régulièrement, c'est que la Chine (et c'est valable pour l'ensemble de la sphère culturelle chinoise) a toujours été un pays surpeuplé. Jules César soumettait 500 000 Gaulois, soit. A la même époque, le premier recensemment chinois avait lieu : ils étaient déjà 68 millions. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ce n'est pas quelque chose qui s'est arrangé depuis. Les pays dont la population atteint une telle ampleur ne se gèrent pas de la même façon que des pays à la population plus modeste ; sur le même modèle qu'une famille nombreuse qui ne se gère pas comme une famille plus petite.

Le fait est qu'au sein de populations pareilles, le regard des autres a une place autrement plus importante que chez nous. C'est une des raisons pour lesquelles Confucius a à ce point développé le principe de rituel et de protocole, qui nous apparaîtrait sans doute comme de l'hypocrisie, mais qui en Chine est le meilleur moyen d'exprimer sa personnalité sans faire (trop) perdre la face aux autres. Une anecdote concernant ces aspects raconte comment Confucius a congédié un politicien verreux et corrompu qui souhaitait s'entretenir avec lui. Le domestique le lui avait fait savoir, et Confucius avait demandé à ce que ledit politicien soit informé du fait qu'il était malade et ne pouvait recevoir qui que ce soit. Le domestique s'éxecuta, et aussitôt que le politicien tourna le dos, Confucius se mit à jouer de la musique aussi fort qu'il lui était possible. Evidemment, personne n'aurait pu y trouver quoique ce soit à redire : il était tout à fait dans son droit de jouer de la musique. Cependant, ce faisant, il exprimait au politicien qu'il s'était contenté de l'éconduire, et lui a ainsi témoigné son mépris.  C'est le sens du rite. Il faut être extrêment délicat, car quiconque exprime trop son individualité finit par gêner le groupe, et s'en mordra les doigts. Les Chinois ont d'ailleurs un proverbe très explicite à ce sujet :  "C'est sur le clou qui dépasse que l'on tape."

Cette attitude de retrait est appelée yin, et est estimée toujours préférable à l'attitude yang, laquelle est son penchant inverse. Les Chinois ont su développer un art martial, le Ju Tao (prononcé Rudao), que les japonnais appellent Judo, basé sur l'attitude yin. Dès lors que l'on est confronté à quelqu'un de plus fort que soi, il convient de reculer pour faire chuter l'adversaire avec sa propre force. L'humilité est toujours la meilleure stratégie, quelle que soit la solution. C'est pourquoi la réponse la plus polie à un compliment, en Chine, n'est pas merci, mais "nali", qui signifie "où ça ?", avec le sous-entendu qui va avec : je ne suis pas digne d'un tel compliment, qui le mérite donc ?

Néanmoins, peut-on véritablement réduire cet aspect à la seule culture du riz ? Quelles sont les autres pistes qui mériteraient d'être explorées ?

Je crois que nous avons d'ores et déjà commencé à explorer quelques unes de ces pistes, notamment en nous penchant sur l'ampleur de la population, et ce que ce nombre a pu représenter dans le développement culturel chinois, et asiatique. On voit rarement un Chinois seul, et finalement ça n'est pas si anodin.

Certes, la culture du riz – qui au demeurant ne concerne pas toute la Chine – n'est qu'un des aspects de toute une constellation qui a amené à cette perception individuelle typique de la sphère culturelle Chinoise, et établir une relation de cause à effet directe serait simpliste. Cependant, c'est un élément essentiel, au vu de la place qu'occupe le riz dans le monde asiatique (et tout particulièrement la sphère culturelle chinoise). Jusqu'à fort récemment, 90% de la population était paysanne. Et à la différence de toutes les autres cultures natives du continent Eurasien, la Chine est la seule qui habite toujours son pays originel, dans lequel elle cultive les mêmes céréales depuis que celles-ci font partie du patrimoine de l'humanité, soit depuis environ 10 000 ans. Cela a tellement marqué la population que quand elle rencontre une nouvelle notion, abstraite, il est récurrent qu'elle la définisse selon des critères paysans. Et ce en médecine comme en politique. Tout est analysé selon un champ sémentique paysan.

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