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L'anglais est une langue phonétiquement très difficile, beaucoup plus que l’espagnol.
L'anglais est une langue phonétiquement très difficile, beaucoup plus que l’espagnol.
©Reuters

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Pourquoi les Français sont-ils meilleurs en espagnol qu’en anglais ?

Une enquête publiée par le ministère de l'Éducation nationale révèle que les élèves français en fin de scolarité ont un niveau plus faible en langues étrangères que les élèves des autres pays européens. Toutefois, ils tirent leur épingle du jeu en espagnol, affichant de bien meilleurs résultats qu'en anglais.

Claude Hagège

Claude Hagège

Claude Hagège est linguiste, professeur honoraire au Collège de France et lauréat de la médaille d'or du CNRS.

Il est l'auteur de Contre la pensée unique (Odile Jacob, 2012)

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Atlantico : Une enquête réalisée par le ministère de l'Éducation nationale sur les compétences linguistiques montre que le niveau général en langues des élèves français est plus faible que celui de leurs homologues européens. Quand on se penche de plus près sur l’enquête, on constate que les Français sont meilleurs en espagnol qu’en anglais. Comment l’expliquer ?

Claude Hagège : Le fait que l’anglais leur soit moins accessible que l’espagnol peut s’expliquer par trois raisons.

D’une part, le français est une langue à vocation mondiale plus que toutes les autres langues de l’Europe, sauf l’anglais. Il vient en deuxième position en degré de diffusion mondiale, certes très loin derrière l’anglais. Il est parlé sur les cinq continents, et par conséquent cette présence du français dans de nombreux pays pourrait être l’une des raisons pour lesquelles les élèves, conscients de la chose, investiraient peut-être moins d’efforts dans l’apprentissage de langues étrangères. Il ne faut pas oublier que le français est beaucoup plus diffusé à l’échelle mondiale que l’espagnol, même si en volume de locuteurs, il est moins parlé. Le critère adopté ici n'est évidemment pas le nombre de locuteurs (selon ce critère, le français viendrait en dixième ou onzième position dans le monde), mais le degré de diffusion.

La deuxième raison est d’ordre phonétique. L’anglais est une langue phonétiquement très difficile, beaucoup plus que l’espagnol. Les voyelles sont d’une grande complexité, les consonnes moins, mais les diphthongues (type de voyelles qui changent de timbre en cours d’émission) le sont aussi très fortement. L’espagnol est beaucoup plus familier, car c’est une langue romane. Malgré l’existence de l’accent tonique sur certaines syllabes contrairement au français qui n’a aucun accent tonique sauf sur la dernière syllabe, les voyelles sont claires et simples, elles ne changent jamais de timbres en cours d’émission, et donc l'espagnol ne présente pas les énormes difficultés phonétiques de l’anglais.

Troisième raison, l’anglais, contrairement à sa réputation, est aussi une langue très difficile sur les plans autres que phonétiques. Il a une morphologie simple si on entend par là l'absence de déclinaison des noms et la relative simplicité de la conjugaison des verbes (sauf pour les verbes forts dits irréguliers). Mais si on parle des expressions comme celles qui ont des adverbes à la suite de verbes et qui en changent totalement le sens, à ce moment-là, la langue devient très difficile. Par exemple, « to call someone out » signifie « mettre quelqu’un dehors » et analysé mot à mot, « dire quelqu’un hors de ». Ce n’est plus compréhensible. Autre exemple, « to do someone in » ou « to do someone on », littéralement « faire quelqu’un dedans » ou « faire quelqu’un sur », signifie en fait « tuer ». Dans ces cas-là, le sens n’est absolument pas déductible de l’analyse des éléments constituants.

Contrairement à sa réputation, l’anglais est une langue difficile, tant du point de vue phonétique que de l’orthographe qui est profondément illogique. Ce n’est pas une langue romane comme l’espagnol, c’est une langue germanique.

Les compétences en espagnol des élèves français peuvent-elles aussi s’expliquer par une proximité géographique et culturelle avec l’Espagne ?

Les Français ont, avec les Espagnols, une plus grande familiarité, du fait de leur culture latine commune. En effet, l’aisance en la langue espagnole est une des conséquences de la proximité historique et culturelle avec la France. Nous sommes plus proches de cette culture que de la culture d’origine germanique. De plus, la culture anglo-américaine est, à l’origine, plus étrangère à la nôtre, même si aujourd’hui, elle devient de plus en plus familière du fait de la diffusion mondiale et de l’insupportable pression qu’exercent les États-Unis sur le reste du monde.

Avons-nous physiologiquement plus de mal que les autres à maîtriser des langues étrangères ?

Il n’y a pas vraiment d’inné dans l’apprentissage des langues, c’est un phénomène social qui n’est pas lié à des données biologiques. En revanche, on peut dire que la phonétique française a un spectre, c’est-à-dire un ensemble de vibrations mesuré en Hertz, un peu moins élevé que celui de l’anglais. Les sons du français comportent des formants plus étroits, allant moins haut dans les aigus et moins bas dans les graves que la plupart des langues européennes. Cela pourrait être une explication de la plus grande difficulté d’audition, et de donc de production des langues étrangères.

Est-on voué à toujours assez mal maîtriser l’anglais ou peut-on changer les choses, notamment grâce à des méthodes d’apprentissage différentes ?

Il est peu probable que cela évolue. Je suis totalement opposé à l’insupportable impérialisme anglo-américain. Par conséquent, même si on faisait des efforts, je serais d’accord seulement s’ils étaient en faveur de la diversité des langues : italien, espagnol, russe, arabe, chinois, etc. Et non pas en faveur du seul anglais. Je suis favorable à deux deuxièmes langues, c’est-à-dire, les familles choisissant majoritairement l’anglais à cause de la pression énorme qu’exercent les États-Unis, une autre langue différente de l’anglais. Je m’oppose fermement au progrès de l’anglais seul !

Il faut promouvoir la diversité et par là même le français pour résister face à l’hégémonie du monde anglo-américain. La promotion du français implique en effet celle de la diversité des langues, comme cela est montré dans le livre "Contre la pensée unique" (Éditions Odile Jacob).


Propos recueillis par Célia Coste

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