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Crédits Photo: Patricia De Melo MOREIRA / AFP
5G Huaweï communication smartphone

Technologie

Peut-on se passer de la 5G dans un monde qui s'y convertit en masse ?

Des élus ont signé une tribune dans le JDD afin de demander un moratoire sur le déploiement de 5G. En s'opposant à cette technologie, la France risque-t-elle de se mettre en position de faiblesse par rapport aux pays qui adoptent la 5G ?

Pierre  Ledru

Pierre Ledru

Pierre LEDRU travaille dans les télécoms depuis plus de 30 ans. Après une expérience de 10 années, expatrié comme assistant technique aux autorités locales des Télécoms au Yémen, il devient formateur puis formateur-développeur à l’institut de formation Alcatel-Lucent. Il possède une grande expérience de la téléphonie et a suivi toutes les évolutions de la ToIP.

Il est également acteur amateur de théâtre et appartient à la troupe du théâtre de la griffe.

Il est notamment l'auteur de Téléphonie sur l'IP (ToIP).

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Atlantico : 68 élus signent dans le JDD une tribune dans laquelle ils demandent un moratoire sur le déploiement de la 5G. Ils citent des arguments environnementaux et sanitaires, et un autre plus abstrait : "l'utilité réelle de la 5G est loin d'être aussi évidente que le prétendent les opérateurs de téléphonie mobile ou le gouvernement". Au-delà de la vitesse de connexion pour les particuliers, quels sont les avantages de la 5G au niveau industriel ?

Pierre Ledru : A chaque technologie nouvelle, un certain pourcentage de la population s'oppose au seul motif qu'elle est nouvelle. L'esprit humain a peur de la nouveauté. Pour la 5G, on nous dit que nous serons envahis par les ondes – alors que nous sommes bombardés en permanence par des ondes naturelles beaucoup plus dangereuses. Quant au respect de l'environnement, il y aura certes plus d'antennes, mais ça ne sera pas plus moche que des centaines d'éoliennes au large des côtes.

La 5G offre une vitesse de déplacement des informations plus rapide, un débit plus important – c'est à dire un volume de données transportées plus important – et plus de sécurité. Tout cela est particulièrement intéressant pour les objets connectés, dont le nombre va croissant. Autre exemple : le développement des véhicules autonomes nécessite des échanges d'informations sans latence avec des volumes très importants, pour des raisons de sécurité. Après, le véhicule autonome est-il important dans la vie de chacun ? On peut en douter, mais en tout cas, il est là.

La 5G est évidemment un atout, comme toute technologie de communication qui évolue au fil de l'eau. On apporte à chaque fois une pierre à l'édifice. Si on prend l'exemple du réseau ferré, nous sommes passés de locomotives qui roulaient à 40km/h à des trains qui atteignent 500km/h. Ce développement est inéluctable car on a besoin de déplacer beaucoup de monde très vite : la 5G répond au même principe, mais avec des données au lieu des passagers.

La 5G est aussi importante pour le cloud computing, qui est en train d'absorber un tas d'équipements qui jusqu'à présent se situaient chez les utilisateurs. Cela entraîne des besoins importants de communication directe entre les serveurs et les utilisateurs, qui ont souvent des équipements mobiles.

Une vidéo du port de Shanghai a largement circulé sur les réseaux sociaux. On y voit des robots décharger des conteneurs à grande vitesse, 24h/24 et 7 jours sur 7, grâce nous dit-on à la 5G. En s'opposant à la 5G, la France risque-t-elle de se mettre en position de faiblesse par rapport aux pays qui s'en équipent ?

Il y a toujours un risque, c'est pour cela que je ne pense pas que la France renoncera à la 5G. Cela dit, une trop forte automatisation va conduire inéluctablement à des suppressions d'emploi. On a beau dire qu'on les remplacera par d'autres emplois, ces derniers se remplacent d'eux-même par l'informatique. J'ai l'impression que la France aimerait ralentir les choses pour bien se préparer à ce qui va se passer, c'est-à-dire une transition très rapide qui va tuer un certain nombre d'emplois, en espérant que l'on aura la capacité de former des gens à des nouveaux métiers. C'est un discours que l'on entend sans arrêt, mais la formation arrive très lentement, et la plupart du temps trop tard.

On pourrait donc prendre beaucoup de retard en n'implémentant pas la 5G tout de suite, car il y a tout un pan de l'industrie qui pourrait être affecté, et l'emploi autour.

Mais il y a aussi un risque que d'autres pays, en développant la 5G avant la France, augmentent leur compétitivité et récupèrent ces emplois...

Tout à fait. A partir du moment où on automatise, on supprime l'être humain qui est une charge essentielle dans le coût d'une prestation. Si cette prestation voit son prix divisé par deux, beaucoup de sociétés délocaliseront leurs activités vers ces pays à bas coût et automatisés. C'est ce qui s'est passé avec le développement de l'informatique : au départ, l'Europe de l'Ouest et en particulier la France étaient largement en avance dans le développement de l'informatique, et les autres pays ont formé des gens qui sont devenus tout aussi compétents mais 2, 3, 10 fois moins chers. Il y a donc des pans entiers de l'informatique qui se sont déplacé de l'Europe de l'Ouest vers l'Asie. On en vient à la même conclusion : j'automatise, donc je supprime la masse salariale, donc je diminue mes coûts.

Plutôt que de s'opposer à la 5G, ne faudrait-il pas au contraire mettre l'accent sur son développement afin d'éviter de prendre du retard sur son développement avec le risque que l'on se retrouve, dans quelques années, dépendant d'autres pays pour son déploiement ?

Je parlais ce vendredi, avec une personne travaillant au développement de la 5G chez Nokia à Lannion. 402 emplois R&D vont y être supprimés d'ici un an sur 800. Tous ces postes seront recréés pour la plupart en Inde, ou d'autres pays où cela coûtera beaucoup moins cher de développer la 5G de Nokia. Toute la R&D à Lannion va tout simplement disparaître. Et il s'agit d'un des derniers pôles de R&D dans les télécoms en France. La conclusion est donc claire : s'il n'y a plus de R&D, il n'y aura plus de développement. D'autant que pour avoir de la R&D, il faut un industriel derrière. Cet industriel s'appelait Alcatel mais a été bradé au fil des 30 dernières années et n'existe pour ainsi dire plus. Les spécialistes de la R&D dans la 5G en France sont en train de disparaître pour être remplacés par des spécialistes de pays à bas coût. C'est inéluctable.

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