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THE DAILY BEAST

Où sont passés les fabuleux œufs de Fabergé des Romanov ?

La famille impériale russe fit fabriquer par Fabergé des œufs de Pâques délicatement ouvragés et ornés de pierres précieuses. Mais après la mort tragique des souverains, leurs trésors étincelants furent dispersés.

Allison McNearney

Allison McNearney

Allison McNearney est journaliste pour The Daily Beast.

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Copyright The Daily Beast - Allison McNearney

C'était le cadeau de Pâques qui éclipsait tous les autres. Suivant la tradition de l'Église orthodoxe russe, le tsar Alexandre III commanda un œuf délicatement ouvragé pour l'offrir à son épouse à l'occasion de cette fête religieuse, en 1885. Mais ce n'était pas un œuf décoré ordinairement. C'était le tout premier œuf Fabergé, un objet novateur et raffiné conçu par l'orfèvre et bijoutier Pierre-Karl Fabergé.

Lorsqu'en ce jour de Pâques, Maria Feodorovna, la tsarine, ouvrit l'œuf tout de blanc émaillé, elle rencontra toute une série de charmantes surprises. En premier lieu, elle trouva à l'intérieur une boule en or. Celle-ci s'ouvrait pour révéler une superbe poule en or avec des yeux rouges en rubis. La poule était articulée à mi-hauteur, découvrant une miniature de la couronne royale ornée de diamants et un petit œuf délicat en rubis. La création de Fabergé séduisit tellement le tsar et la tsarine que la famille impériale transforma ce cadeau en une tradition annuelle, reprise ensuite par l'héritier d'Alexandre III, son fils Nicolas II. Chaque année, les œufs offerts gagnaient en complexité et en créativité.

Mais ce que la famille impériale des Romanov ne savait pas en ce jour de Pâques, c'est que seulement 32 ans (et 49 œufs) plus tard, le monde qu'elle connaissait et sur lequel elle régnait allait s'effondrer dans la violence, emportant avec lui les membre de la famille et sept des rares créations de Fabergé. Le début de la saga remonte en fait à 1842, lorsqu'un orfèvre russe du nom de Gustave Fabergé décida de fonder sa propre maison. Il donna son nom à sa bijouterie, avec un accent pour lui donner une touche d'élégance supplémentaire. Sous la houlette de son fils, Pierre-Karl, la maison Fabergé atteignit le sommet de sa renommée.

Karl, ainsi qu'on l'appelait, marcha dans les pas de son père. Il fit son apprentissage d'orfèvre et voyagea dans toute l'Europe pour trouver l'inspiration au contact des collections d'art les plus réputées de France et d'Italie. Le jeune Fabergé avait beaucoup d'ambition pour la bijouterie familiale. Sous sa direction, la maison Fabergé se spécialisa dans le grand luxe, créant des pièces inestimables, bijoux, objets d'art et autres œuvres de prix pour les plus grandes familles russes de l'époque. Dans la période la plus faste de son atelier, Fabergé employait plus de 500 artisans talentueux pour l'aider à réaliser ses créations et il fut nommé orfèvre officiel de la cour impériale russe. Dans un numéro de 1949 du New York Times, le critique d'art William Germain Dooley décrit le bijoutier comme un "fabricant de fantaisies ornées de pierres précieuses". L'article poursuit avec la description des pièces magiques qui sont nées de ces fantaisies : "Comme si, venus tout droit d'un monde de conte de fées, ces objets se transformaient en paons d'or prêts à se pavaner, en œufs révélant, coquille après coquille, des miniatures ornées de pierres précieuses représentant voitures et couronnes royales, des bouddhas en quartz rose à la langue de rubis qui pouvaient hocher leur tête de calcédoine".

Alors que les œufs de Fabergé ne représentent qu'une petite fraction du travail produit par l'atelier, ils incarnent le summum des créations ingénieuses et somptueuses de l'artiste bijoutier. Après l'Œuf à la poule, Fabergé bénéficia d'une entière liberté artistique pour ses cadeaux annuels aux souverains, la seule contrainte étant de devoir inclure chaque fois un élément de surprise. Et une chose est sûre, il sut remplir sa mission. Il y eut des œufs qui contenaient de superbes jouets miniatures en état de marche, comme le train mécanique en or et platine à cinq wagons de l'Œuf au Transsibérien et l'Œuf au paon en cristal qui s'ouvrait pour révéler un arbre en or abritant un paon pouvant se pavaner et déployer sa traîne.

Quant à l'Œuf au muguet, c'est un superbe ovale rose et vert orné de pierres précieuses et perché sur quatre pieds en or. Lorsqu'on appuyait sur un bouton dissimulé en forme de perle, trois portraits apparaissaient au sommet, celui de Nicolas II et ceux de ses deux filles aînées, Olga et Tatiana. Certains œufs renfermaient des copies du yacht tant aimé de la famille impériale ou de leur palais d'été favori. Mais l'œuvre la plus coûteuse est l'Œuf d'hiver, représentant un total de plus de deux millions de dollars actuels. Sculpté dans du cristal de roche, cet œuf, orné de platine et de diamants pour figurer un paysage hivernal féerique, repose sur une pièce en cristal évoquant un bloc de glace en train de fondre. Ouvert, cet œuf glacé révèle un bouquet de fleurs ornées de pierres précieuses, image d'un printemps fastueux. Ces réalisations, qui exigeaient au moins une année de fabrication, mais souvent plus, offraient chaque année des surprises plus créatives, des présentations plus éblouissantes. Mais tout bascula le 8 mars 1917.

Le peuple russe était las de sa famille impériale et de son train de vie luxueux ainsi que du gouvernement de plus en plus inefficace et coupé de la réalité du tsar Nicolas II. À cela s'ajoutaient les pertes humaines abyssales de l'Armée rouge, pertes subies par la population, pendant la Première Guerre mondiale.

En ce jour de fin d'hiver, des manifestations à travers tout le pays firent tomber le gouvernement. Quelques jours plus tard, Nicolas II accepta d'abdiquer et sa famille dut quitter son luxueux domaine et fut envoyée dans une ville éloignée, dans le centre du pays, où elle fut assignée à résidence, dans des conditions austères. Quelques mois plus tard, en novembre, les Bolchéviques de Lénine, encore plus extrémistes, s'emparèrent du pouvoir détenu par un gouvernement provisoire. La fin des Romanov était proche. Le 16 juillet 1918, les Bolchéviques décidèrent qu'il était temps de s'occuper de l'ancienne famille impériale une bonne fois pour toute. Ils emmenèrent Nicolas, son épouse Alexandra et leurs cinq enfants ainsi que plusieurs domestiques dans la cave où ils les exécutèrent tous. Quant à Fabergé, c'était un homme à abattre en raison de sa proximité avec l'élite du pays. Son orgueil et sa joie, la Maison Fabergé, fut saisie et nationalisée (après des années de bataille juridique, la famille a regagné ses droits sur le nom en 2007 et, en 2009, elle a recommencé à créer des collections de bijoux).

Le bijoutier s'exila avec sa famille en Suisse, où il mourut quelques années plus tard de ce qu'un chercheur a qualifié de "cœur brisé". Avec la chute de la dynastie des Romanov, les collections d'art impériales souffrirent des pillages. Les magnifiques œufs de Pâques, sauf un envoyé à l'étranger par l'impératrice douairière Maria Feodorovna, furent emmenés à Moscou et oubliés dans un recoin de l'armurerie du Kremlin. Il fallut attendre l'arrivée de Staline au pouvoir pour qu'ils revoient la lumière du jour, mais, cette fois, à des fins commerciales. Staline décida de vendre les trésors culturels de la Russie afin de trouver des fonds pour financer les opérations de son gouvernement. Au départ, la nouvelle élite russe, comme les passionnés d'art du monde entier, ne se rendit pas compte de la véritable valeur de ces superbes œufs. Alors que le nom d'œufs de Fabergé suffit aujourd'hui à inspirer une admiration universelle, à l'époque de la révolution russe, ils étaient pratiquement inconnus.

"[Fabergé] avait entouré leur production de secret, refusant même de révéler à ses clients royaux, Alexandre III et Nicolas II, les petites surprises qu'il dissimulait à l'intérieur des œufs", écrivait Rita Reif dans le New York Times en 1997. "Ses clients impériaux étaient également discrets. Ils n'ont jamais parlé de ces œufs au peuple russe et ils les conservaient dans leurs appartements privés, hors de la vue des visiteurs du palais". Même s'il a fallu plusieurs années pour que le monde de l'art comprenne vraiment leur valeur, les œufs de Fabergé ont fini par trouver preneurs, s'envolant pour plusieurs millions dans les ventes aux enchères et s'éparpillant aux quatre coins de la planète. Quelques-uns des premiers achats sont arrivés aux États-Unis, dans les mains de collectionneurs célèbres comme Marjorie Merriweather Post et Malcolm S. Forbes. Tout un groupe d'oeufs font désormais partie de la collection de la famille royale britannique, tandis que d'autres ont trouvé leur place dans différentes collections publiques et privées de premier plan, partout dans le monde. Mais à l'occasion de ces déplacements, huit œufs ont disparu sans laisser de trace. Plusieurs n'ont jamais été revus depuis leur mise au rebut initiale au Kremlin, laissant craindre la possibilité de leur destruction.

D'autres auraient été vendus mais leur emplacement est depuis longtemps inconnu. Un seul des œufs manquants est réapparu et sa découverte a été une surprise équivalente aux trésors que ces œuvres dissimulaient. Il y a quelques années, un ferrailleur anonyme du Midwest américain a déniché dans un marché ce qu'il a pris pour une babiole décorative d'excellente facture. Il l'a achetée 14 000 dollars, pensant pouvoir la vendre avec un bénéfice de 500 dollars à un acheteur qui la fondrait pour en retirer les pierres. Mais lorsqu'il leur proposa, ses acheteurs lui dirent qu'il avait surestimé la valeur des matériaux. En 2014, dans l'espoir de trouver comment se débarrasser de cet achat coûteux, il décida de rechercher sur Internet le nom gravé à l'arrière d'une petite horloge dissimulée à l'intérieur de l'œuf, Vacheron Constantin. Le résultat fut une vraie surprise. Il avait acheté sans le savoir ce que l'on appelle le Troisième Œuf impérial, une œuvre d'art inestimable, désespérément recherchée par les experts et évaluée à près de 33 millions de dollars. Il décida bien entendu de le conserver. Depuis cette découverte incroyable, seuls sept œufs Fabergé manquent encore à l'appel. Il est possible que certains aient disparu pour de bon, perdus dans les vagues de destruction des guerres et de la révolution.

Mais qui sait ? Certains de ces œufs sont peut-être encore là, cachés dans l'attente du chasseur d'œufs de Pâques chanceux qui saura en retrouver un. Il sera délicatement ouvragé, en métaux précieux incrustés de pierres qui le sont tout autant. Et un ressort, un bouton dissimulé ou tout autre mécanisme permettra de l'ouvrir et révélera… une surprise !

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