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Le film est loin de prétendre à la vérité objective et de faire le procès d'une France raciste.
Le film est loin de prétendre à la vérité objective et de faire le procès d'une France raciste.
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Justice cinématographique

Roschdy Zem n'a pas (encore) "sauver" Omar

Le film « Omar m'a tuer », réalisé par Roschdy Zem, sort en salles mercredi 22 juin. Souvent présenté comme le « récit d'une erreur judiciaire », il est pourtant loin de prétendre à la vérité objective et de faire le procès d'une France raciste.

 Santiago

Santiago

Santiago est blogueur.

Il tient la bibliothèque en ligne catallaxia.net et écrit de temps en temps pour le webzine La catallaxine.

 

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Pour son deuxième film en tant que réalisateur, Roschdy Zem s’attaque à « l’affaire » Omar Raddad, ce jardinier condamné au début des années 90 pour le meurtre de son employeuse, dans le Var. Affaire judiciaire et médiatique encore récente (et bientôt de nouveau d’actualité), la tâche ne s’avérait ainsi pas facile, quoi qu’il fasse.

Heureusement l’acteur-réalisateur, qu’on a vu par deux fois incarner des policiers en 2010, ne devient pas un provocateur manichéen dès qu’il passe derrière les caméras. Se basant sur la lecture du dossier, puis sur Pourquoi moi ? d’Omar Raddad lui-même et Omar, la construction d’un coupable de Jean-Marie Rouart paru en 1994 (choix qui ne fait aucun mystère sur le fait qu’il défendra la très confortable thèse de l’erreur judiciaire), il nous a ainsi livré un film sachant s’arrêter à des limites intelligemment fixées, bien qu’à humaniser une affaire on tende toujours un peu à en orienter la perception.

Un film, pas une contre-enquête

Première de ces limitations volontaires : ne pas prétendre dire la vérité. Alors que le projet initial était bien centré sur l’homme plus que sur l’affaire, si en étudiant un peu les faits et devant l’ampleur des zones d’ombres du dossier, il lui est très vite apparu qu’il fallait élargir le propos, pas question pour autant de donner des leçons à la justice. On suivra alors Jean-Marie Rouart (rebaptisé Pierre-Emmanuel Vaugrenard) et sa charmante assistante (elle, plus incrédule) partis un peu en amateurs s’attacher – au départ avec pour seule base l’intime conviction du futur Immortel – à montrer les incohérences de la version de l’accusation, mais sans prétendre trouver le vrai coupable, pas même du côté de la famille de la défunte : Me Kiejman, avocat de cette dernière, en sort rassuré. 

Omar Raddad, dans le film, n’est pas non plus exempt de toute aspérité : on nous le montre jouer au casino, se défendre d’aller voir des prostitués (comme tous les clients honteux du monde) ou refuser d’aller à une reconstitution. Il n’en reste dans l’esprit du spectateur que le doute et l’empathie pour l’accusé, mais c’est là l’essentiel. Le réalisateur s’étonne d’une condamnation sur la base d’éléments pour lui si faibles : « on acquitte, pour défaut de preuves, pour moins que cela, aujourd’hui », nous assurait-il.

Il n’y aura pas de procès de la justice française

Ensuite, on ne trouvera non plus aucune intention de faire le procès de la France, avec ce film esthétiquement réussi et fort d’une interprétation parfaite de Sami Bouajila dans le rôle de cet immigré marocain cloîtré dans une innocence qu’il clame sans qu’on l’écoute et enfermé derrière les barreaux de la langue française qu’il ne maîtrise pas malgré six années passées sur les terres provençales.

Certes, à l’occasion, le poids de la machine judiciaire dépasse l’accusé et l’écrase rapidement au point qu’il en devient pantin secondaire d’un vaudeville où – sans qu’on sache s’il est l’amant ou le cocu – il est mis au placard, est pointé du doigt. Tout comme l’est ce qui est d’après le réalisateur l’arrogance d’un système peu enclin à se dédire et les intérêts d’individus promus au nombre de condamnations qu’ils ont obtenues (la fameuse culture du chiffre). Mais jamais dans l’outrance ; un peu par prétérition, certes. D’ailleurs, « la France est peut-être le seul pays où j’aimerais être jugé » nous confiera encore Roschdy Zem. Indignés insatiables et autres repentants non-repus rangez fifres, tambours, tentes et barbecues, vous ne mangerez pas à ce râtelier-là. La révolution ? Porte à côté. Désolé. Si c’est juste pour une polémique, restez prendre le thé…

Pas non plus le contre-procès d’une France raciste

Enfin, à l’encontre sans doute de ce que laisse entrevoir la bande-annonce, Omar m’a tuer n’est pas un réquisitoire contre la France raciste. Omar Raddad ayant indiqué à Roschdy Zem n’avoir jamais senti un tel sentiment parmi les gendarmes, on n’en a pas inventé pour nous refaire le coup de la diversité opprimée. Par contre, la rancune est plus tenace à l’encontre de Vergès, alors avocat de la défense. Ayant bien flairé et le « produit d’appel » et l’occasion d’une tribune d’où il pourrait mener une nouvelle bataille de sa croisade anti-française en défendant un maghrébin, il avait proposé ses services bénévolement  pour se permettre ensuite d’instrumentaliser le procès et d’engager un bras de fer avec la Cour. Avec la joie de mener son affaire Dreyfus sous les caméras ; un peu moins au prétoire.

Ce n’est donc pas le blanc colonisateur, la franchouille lepénisée ayant oublié de quel étranger elle-même vient et se servant des minorités visibles (et audibles) comme de boucs émissaires tout trouvés, que cherche à stigmatiser le film. Pour Zem, il faut plus chercher du côté du clivage existant entre ceux qui savent jouer avec les subtilités du système et ceux qui restent sur le banc de touche.

Omar Raddad est marocain, bronzé et musulman ; il aurait pu être blanc, sec, blond et lorrain et s’appeler Patrick Dils ; tous deux avaient la tête de l’emploi, tous deux ont (presque) eu le même sort en étant victime d’un délit de sale gueule. Plutôt qu’une justice raciste, on pourra alors éventuellement penser à une justice de classe si l’on croit à l’innocence de Raddad et ne se satisfait pas de l’explication de l’accumulation d’erreurs humaines (trop humaines).

Un procès pour les victimes, pas pour l’idéologie

Au final de notre affaire, c’est la justice qui a fait d’Omar Raddad, le rustique jardinier endetté incapable de comprendre le charabia des mandarins, un boucher (au premier comme au deuxième degré).

Il maîtrise aussi maintenant la langue française et connaît le Code Civil comme un expert. Certains apprennent le droit à la faculté pour y faire carrière, lui l’a appris à son corps défendant. Et attend la révision de son procès de pied ferme, parce qu’être gracié n’est pas justice lorsqu’on prétend être innocent. L’est-il ? Le film le pense et l’aidera sans doute à accélérer les procédures. Mais ce combat sera pour les individus victimes (Mme Marchal sûrement, Omar Raddad peut-être) et pour la justice, pas pour l’idéologie politique.

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