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Addicts aux activités à haut risque
©Reuters

Génération trompe-la-mort

Obsédés par le principe de précaution mais addicts aux activités à haut risque : c’est quoi notre problème ?

Que ce soit en montagne ou sous les mers, les accidents mortels se multiplient en cet été 2014. Un phénomène rendu paradoxal par le culte que voue notre société moderne au principe du "tout sécurité".

Guillaume routier

Guillaume routier

Guillaume Routier est sociologue du sport et maître de conférences à l'Université de Lyon 1. Ses travaux portent, pour l’essentiel, sur les dynamiques (tant individuelles que collectives) entraînant des individus dans des engagements sportifs susceptibles de nuire à leur intégrité physique.

Voir la bio »Stéphane Hugon

Stéphane Hugon

Stéphane Hugon est docteur en sociologie, chercheur au CeaQ, responsable du Groupe de Recherche sur la Technologie et le Quotidien, chargé de cours à l'université Paris V.

Voir la bio »

Atlantico : Les corps de six alpinistes, dont un guide expérimenté, ont été retrouvés ce mercredi 13 août dans le Massif du Mont Blanc. Malgré sa bonne préparation, cette expédition vient nous rappeler que le milieu montagneux est particulièrement hostile. En mer également, les noyades causées par des descentes trop profondes sont de plus en plus nombreuses. Pourquoi, alors que notre quotidien est constamment régi par le principe de précaution, sommes-nous tentés de nous exposer au danger ?

Guillaume Routier : Nous recherchons une "déroutinisation" de notre existence. Cette recherche passe, pour certains, par une confrontation au danger. Nous vivons dans une société du "tout sécurité", où tout est policé et fait pour que l'on se confronte le moins possible au danger, ou en tout cas pour que les conséquences de l'exposition à ce danger n'aient justement pas de conséquences.

Face à cette vie sans piment, on constate deux attitudes : certains satisferont ce besoin de mouvement dans des activités encadrées comme le canyoning par exemple, quand d'autres iront se confronter au danger d'une manière beaucoup plus directe et autonome en termes de gestion des conditions de sécurité.

Sont surtout concernés des hommes de moins de 30 ans. Des études ont montré qu'il s'agissait surtout d'hommes blancs plutôt que de populations noires ou asiatiques, et qu'ils avaient des niveaux de revenus moyens, voire élevés. Les sports concernés sont très outillés, comme le base jump, le parachutisme ou l’alpinisme, et les études tendent à montrer que les classes sociales les plus élevées sont attirées par la maîtrise d'un matériel.

L'anthropologue et sociologue David Le Breton a mis en avant le besoin de se confronter à la mort pour savoir qui on est. Ceci dit, ce n'est pas une fin en soi pour ceux qui recherchent des sensations fortes, mais plus un moyen de jouir d'une liberté. Voir ces pratiquants ainsi exposer leur liberté, cela peut déranger au niveau collectif.

Stéphane Hugon : Le mythe du risque zéro s'est construit peu à peu dans notre monde occidental. On n'avait jamais connu un niveau de visibilité comme celui qu'on a aujourd'hui. Plus une société – ses élites, pour être plus précis – tente de restreindre l'ensemble des situations à risque, plus elle génère chez les citoyens des sentiments de frustration et des envies de transgression. Sous couvert de se protéger, on a cassé la dynamique de l'esprit d'aventure et d'entreprise, et on a ouvert la voie à la recherche d'exposition au risque. Claude Lévi-Strauss remarquait dans les sociétés traditionnelles et modernes le phénomène qu'il nommait 'l'ordalie" : une société qui n'est plus exposée directement à la mort génère chez ses concitoyens des principes volontaires d'exposition au risque.

Ce phénomène ne se constate pas seulement chez les jeunes mais également chez les quadras. D'ailleurs ce sont surtout les personnes les plus protégées dans leur quotidien qui recherchent la proximité de la mort pour retrouver le frisson qui donne du sens à leur vie.

On est arrivé à saturation du mythe du progrès, qui a toujours été une sorte de conquête sur l'aléatoire. On en arrive à contourner ce mythe car on éprouve le sentiment que le jeu n'en vaut plus la chandelle. Aujourd'hui l'énergie de l'aventure n'est plus injectée dans l'idée de l'entreprise et de la construction, mais détournée vers le ludique et l'expérimental.

En juillet un alpiniste allemand est décédé dans les Alpes, dans le couloir du Goûter, réputé extrêmement dangereux. A la même période et dans ce même défilé, un Américain s'est engagé avec ses deux enfants de 9 et 11 ans, voulant battre le record de l'alpiniste le plus jeune à avoir gravi le Mont Blanc, mais a été forcé de reculer par un début d'avalanche. Comment expliquer cette recrudescence de comportements à risque, qui pour certains semblent totalement échapper au bon sens ?

Guillaume Routier : Lorsqu'un père met ainsi en danger la vie de ses enfants, le bon sens fait cruellement défaut. Outre la recherche du record, c'est-à-dire le plaisir d'associer son nom à un chiffre, il est difficile de comprendre une telle inconscience.

Plus globalement, le risque est maîtrisé en permanence dans notre société. Paradoxalement, donc, ce risque est rejeté, mais il séduit en même temps. L'engagement corporel est une forme d'exacerbation de notre expression sociale du rapport à la fois sécuritaire et libertaire au corps. Les deux aspects sont exaltés en permanence, ce qui gènère un tiraillement.

Autant en montagne qu'au sommet de buildings, ou en sautant dans les airs, de plus en plus de personnes mettent en scène leurs exploits sportifs en diffusant photos et vidéos sur Youtube et les réseaux sociaux. Comment expliquer que tant de personnes cherchent à faire savoir qu'elles s'exposent à la possibilité de perdre la vie ?

Guillaume Routier : L'être humain est nombriliste, il a besoin de reconnaissance et d'estime de soi. Dans un monde où tout passe par la représentation et la mise en scène de soi, le fait de s'exposer ainsi dans des situations périlleuses témoigne d'une course au "toujours plus". On ne veut plus seulement montrer qu'on a les plus belles vacances, on veut montrer de quoi on est capable. On arrive alors sur un terrain très dangereux, car à la différence des professionnels des sports extrêmes, des jeunes gens se mettent en danger d'une manière presque inconsciente. Je ne mettrais donc pas sur le même plan les jeunes Russes qui escaladent des buildings et les sportifs aguerris qui pratiquent le base jump ou l'alpinisme.

Cette exposition au risque au travers de pratiques sportives extrêmes est-elle nouvelle ? Qu'est-ce qui a changé par rapport aux anciennes générations ?

Stéphane Hugon : Ce sont les générations qui n'ont pas connu de guerre, et qui n'ont pas vu la mort en face, qui sont enclines à se mettre en danger. En Israël, pays constamment en guerre, la fascination pour le risque, dont le but est en quelque sorte de retrouver le droit de vivre, n'existe pas, ou très peu. Les sociétés pacifiées et très marquées par le progrès recréent des épreuves pour réinjecter de la gravité et, d'une certaine manière, de l'absurdité, pour resserrer les liens de la société. Les sports de l'extrême s'intègrent pleinement dans cette dynamique. Les Russes qui escaladent des buildings, par exemple, n'ont pas connu la guerre et ont accès aujourd'hui à une relative opulence. Ils se recréent des situations de risque, comme pour retrouver le sens de la vie. Sur le fond, ce qui prime, c'est l'ennui.

Guillaume Routier : Je ne suis pas certain que ce soit si nouveau que cela. Nous avons aujourd'hui beaucoup plus de moyens de connaître les risques sportifs, industriels ou sanitaires ; par conséquent on a l'impression que tout est dangereux, et donc on cherche collectivement à s'en protéger. Mais comme je le disais, paradoxalement on ressent le besoin de sortir de ce système, car c'est ce qui permet de se sentir vivant. La confrontation au danger encadrée sera vue avec bienveillance, mais lorsqu'elle se fait de façon autonome et assumée comme telle, elle est socialement dépréciée. En effet dans ce dernier cas le choix est en fait de se mettre en danger de manière réelle, et donc libre. Il faut voir derrière cela la revendication de la liberté de disposer de son corps, jusqu'à la mort s'il le faut. Mais ne tombons pas dans la caricature : il suffit de discuter avec des sportifs de l'extrême pour s'apercevoir qu'ils sont sains d'esprit et s'imposent des règles de sécurité drastiques.

Quels aspects de notre vie quotidienne génèrent une exaspération et une soif de danger chez les citoyens ?

Stéphane Hugon : C'est sous couvert de la protection de l'individu que les interdictions se font. Alcool, vitesse tabac : la législation est basée sur des considérations rationnelles, mais le concitoyen a parfois l'impression de ne plus s'appartenir. Il veut pouvoir se mettre en danger. Le débat s'était posé sur la ceinture de sécurité : le risque m'appartient-il ? Il a été considéré que lorsque la personne s'expose à un risque, c'est la collectivité elle-même qui est responsable de sa vie, et doit donc la sauver malgré elle. Globalement, la société considère qu'elle doit protéger l'individu contre lui-même. Les réactions peuvent être violentes, et à ce sujet le cas russe est flagrant : les accidents de voiture sont très nombreux, et les comportements transgressifs sont généralisés.

Ceux qui sont bien embêtés par le culte de la sécurité, ce sont les élus : au moindre problème dans les écoles ou sur la voie publique, c'est leur responsabilité qui est mise en jeu. Tout est judiciarisé ; on considère qu'il doit toujours y avoir une personne pour répondre des événements. Ce qui veut dire que l'on n'accepte plus la fatalité, comme cela pouvait être le cas par le passé.

A propos de responsabilité, sait-on qui est à l'origine de cette tyrannie de la sécurité ?

Stéphane Hugon : Il est difficile de donner un responsable ; disons que c'est le harcèlement du bien, on est ennuyé par ce qui nous sauve la vie. Tout l'enjeu est de trouver l'équilibre entre la logique normative et l'envie de vivre pleinement. Ce ne sont pas tant les lois qui posent problème que l'oubli du bon sens, et le fait de faire passe ce dernier par la loi. Et tout faisant l'objet d'une législation, les citoyens cherchent systématiquement un responsable à leurs problèmes.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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