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Nus face au terrorisme : comment l’Europe pourrait se réarmer moralement et idéologiquement - la réponse de Pierre Manent
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SERIE

Nus face au terrorisme : comment l’Europe pourrait se réarmer moralement et idéologiquement - la réponse de Pierre Manent

Atlantico a demandé à plusieurs personnalités quelles étaient les raisons du désarmement idéologique européen actuel. Ils nous ont expliqué le lien entre le pacifisme originel de l'après-guerre et le sentiment d'impuissance actuel. Septième numéro de cette série avec Pierre Manent.

Pierre Manent

Pierre Manent

Normalien, agrégé de Philosophie (Hypokhâgne au Lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse, enseignement de Louis Jugnet), il est depuis 1992 directeur d'études à l'EHESS et aujourd'hui au Centre de recherches politiques Raymond Aron et professeur associé à Boston College (Massachusetts, États-Unis). Pierre Manent est notamment l'auteur de l'ouvrage Situation de la France aux éditions Desclée de Brouwer (2015).

 

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Atlantico : Avec l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray qui a vu deux islamistes mettre à mort un prêtre, et la multiplication des attaques en Europe, n'est-il pas plus tentant de considérer notre époque comme celle d'un conflit de civilisation ?

Pierre ManentLes civilisations sont ce qu’elles sont, diverses, hétérogènes, communiquant plus ou moins entre elles, mais elles ne se font pas la guerre, car elles ne sont pas comme telles des acteurs politiques. Ou, si elles se font la guerre, c’est par leurs expressions politiques. Par exemple, deux empires correspondant en gros à deux civilisations peuvent se faire la guerre. C’est arrivé souvent dans l’histoire : empire byzantin contre empire perse, empire russe contre empire ottoman.

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Si l’on regarde la situation présente sous cet angle, que voit-on ? Avec le reflux de l’hégémonie américaine/occidentale, le monde se fragmente en zones quasi impériales : l’Asie subit la pression d’une Chine qui entend au moins dominer l’Asie et parvenir au moins à l’égalité stratégique avec les Etats-Unis. La Russie s’efforce de reconstituer sur l’espace naguère soviétique un dispositif néo-impérial. Etc.

La situation de l’ensemble arabo-musulman est singulière. On pourrait la caractériser comme un désastre en expansion. Extrêmement divisé politiquement, socialement, religieusement ( sunnites et chiites ), ruiné en certaines de ses parties, en retard sur les autres régions du monde selon la plupart des critères, l’ensemble arabo-musulman est pourtant en expansion. Il pousse des pointes agressives en beaucoup de régions du monde, par exemple en Afrique de l’Ouest ; il pose à l’Europe un problème majeur par une considérable immigration de peuplement.

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Il faut le souligner : la question musulmane serait un problème majeur pour l’Europe même si le phénomène terroriste nous était épargné. Pourquoi ? L’Europe est un concert de nations démocratiques, c’est-à-dire de corps politiques qui réclament une grande homogénéité sociale et une éducation commune très poussée. L’islam, par ses mœurs et l’ensemble de ses habitus, est très hétérogène et il est installé puissamment en Europe. Ainsi l’Europe subit-elle une hétérogénéité intérieure inédite et contraire à sa nature sociale et morale. Depuis trente ans, elle a préféré faire comme si cette hétérogénéité n’en était pas une, comme si l’islam n’était pas un problème, comme si en somme les musulmans n’existaient pas : le seul problème c’est l’islamophobie, il faut éduquer les petits Français à la diversité, etc. Ces illusions sont aujourd'hui largement dissipées, mais croît en même temps la crainte qu’il ne soit déjà trop tard. La continuité géographique et les flux de populations sont tels entre le monde arabo-musulman et l’Europe, spécialement la France, l’influence des pays du Maghreb sur les musulmans français, de la Turquie sur les Allemands d’origine turque et les Turcs vivant en Allemagne, les nations européennes ont si complètement renoncé à exercer la souveraineté dont elles sont encore constitutionnellement dotées, que l’avenir le plus probable est la formation d’une vaste zone euro-méditerranéenne où les populations musulmanes et les autres s’entremêlent sans se réunir et vivent dans une méfiance réciproque croissante et un désordre des affects et des idées qui rendront impossible une vie commune tant soit peu satisfaisante pour les uns et les autres.

La seule issue positive réclamerait d’écarter fermement le rêve d’une euro-méditerranée sans frontières, et de nationaliser effectivement l’islam de France en l’incitant ou le forçant à prendre son indépendance par rapport aux pays arabo-musulmans. Il faudrait pour cela que le désir d’indépendance soit partagé par l’ensemble des Français.

Pourquoi est-ce que l'Europe échoue aujourd'hui à garantir la paix qu'elle s'était jurée de faire advenir en 1945 ?

Sur le sujet "l’Europe et la paix", nous sommes victimes d’une illusion qui confine à l’imposture. On vante "l’Europe" comme "ce qui nous a donné la paix après tant de guerres." Or, le plus que l’on puisse dire sans mentir, c’est que pendant quelques décennies "l’Europe" a organisé assez judicieusement la paix dont elle jouissait, mais qui était produite par d’autres, en premier lieu par les Etats-Unis. La réconciliation entre la France et l’Allemagne, réconciliation si heureuse et si bien conduite, fut la réconciliation de deux pays vaincus qui devaient confier l’essentiel de leur sécurité à la superpuissance capable de les défendre contre l’autre superpuissance.

Aujourd’hui la stabilité offerte par le condominium américano-soviétique est chose du passé. Les règles du jeu stratégique sont devenues incertaines : à quelle aide mutuelle les pays membres de l’OTAN se sentent-ils engagés désormais ? Que fera l’alliance si Vladimir Poutine réédite sur un pays balte l’opération de Crimée ? Nul ne peut répondre à ces questions. L’incertitude stratégique devrait normalement susciter chez les Européens une vive inquiétude les conduisant à renforcer et d’abord à restaurer leur instrument militaire qu’ils ont laissé se déliter au nom des "dividendes de la paix". On ne voit rien de tel se dessiner. L'Europe est désarmée. Les pays européens, si l’appui américain venait à leur manquer ou à être douteux, ne sont pas en état de dissuader la Russie de tenter l’aventure. Plus généralement, ils ne sont pas capables d’exercer une influence ordonnatrice et pacificatrice sur "l’étranger proche" qui connaît la crise la plus grave aujourd'hui, à savoir la zone turco-arabe. Avec l’effondrement de la Libye, de la Syrie et de l’Irak, avec l’affaissement du pilier égyptien, avec les mouvements erratiques de la Turquie, tout cela produisant une vague migratoire d’une ampleur inédite, l’Europe se trouve en quelque sorte assiégée et pénétrée par un désordre dont l’idéologie européenne avait en quelque sorte exclu la possibilité.

On voit par où "l’Europe" nous a fait le plus de mal : en nous donnant l’illusion d’un accroissement de force. Comme si les forces dégagées par le Royaume Uni, l’Allemagne, ou la France allaient s’ajouter ou plutôt se multiplier les unes par les autres… Dès lors que l’Europe n’a pas été fondée politiquement, et il est bien trop tard pour qu’elle le soit, elle est condamnée à être moins, et même, on le voit aujourd'hui, beaucoup moins que la somme de ses parties, c’est-à-dire de ses nations. La manière dont elle est ces jours-ci provoquée, manœuvrée, exploitée par la Turquie le montre cruellement. 

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Que faut-il faire aujourd'hui pour refonder une identité commune viable et protectrice en Europe ?

La seule idée commune viable et protectrice serait une idée exacte de ce qu’est l’Europe. La réalité de l’Europe n’a rien à voir avec l’idée que s’en font les idéologues de "l’Europe", qui conçoivent celle-ci comme un espace vide destiné à accueillir l’expérience radicalement nouvelle d’une humanité sans frontières dont la seule référence morale résiderait dans les droits de l’homme, un espace vide de toute tradition ou fidélité européenne mais disposé à accueillir toutes les "identités" qui se présenteraient … L’Europe n’est pas un espace vide, elle est, je le disais, un concert de nations partageant la même civilisation. Hors de ses nations, hors de cette civilisation, "l’Europe" n’existe pas. Elle n’est qu’une référence rhétorique et idéologique pour une classe politique qui depuis longtemps ne supporte plus la réalité. L’Europe réelle doit donc dégager assez de puissance – y compris et même d’abord militaire – pour préserver son être dans un monde désormais fort menaçant, assez d’énergie et de sérieux moral pour continuer l’aventure européenne dans la fidélité de chaque nation à sa physionomie spirituelle et la fidélité de l’ensemble européen aux deux sources de notre civilisation, l’expérience civique grecque et romaine d’un côté, l’expérience spirituelle juive et chrétienne de l’autre. Si les Européens s’avéraient incapables de se rattacher encore à ces sources pour en renouveler les promesses, la substance de notre continent se dissiperait bien plus vite encore que les glaciers ne fondent.

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