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Crédits Photo: Reuters
Les élèves ne doivent pas se prendre pour des clients, l’école doit se penser comme une entreprise de service.

Consommation de savoir

Nous ne refonderons pas l'Education nationale sans intégrer la logique d'une entreprise de service

Les élèves ont fait leur rentrée scolaire. S'ils ne sont pas des clients, l'école doit tout de même se penser comme une entreprise de service.

Matthieu Grimpret

Matthieu Grimpret

Matthieu Grimpret est professeur d'histoire, il enseigne enclasses préparatoires, à l'Institut d'Etudes Supérieures d'Art et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.

Il dirige par ailleurs le cabinet de coaching pour lycéens Objectif Post Bac.

Depuis 2009, il est membre du comité éditorial de la collection "Bouquins" (éditions Robert Laffont).

Il a publié plusieurs livres sur ses deux principaux sujets de recherche, la religion et les questions liées à la jeunesse.

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Les enfants et les adolescents ne sont plus seulement les cibles d’un grand nombre d’industries (les jeux et les jouets, la mode, le divertissement, le sport, l’agro-alimentaire…) ; ils en sont devenus des clients à proprement parler. En effet, individualisés de plus en plus tôt (à défaut d’être convenablement autonomisés, diront certains) et singulièrement dans leur rapport à l’argent (quand il y en a), ils ne se contentent plus de demander : ils se servent. Dans l’acte d’achat, par exemple, la médiation des adultes a bien souvent disparu : non seulement les enfants et les adolescents ont le désir en tête (savamment entretenu par les as du marketing), mais ils ont désormais le porte-monnaie en main (certes garni par les parents). Le phénomène est tel, en tout cas dans certaines catégories des sociétés occidentales, qu’on se demande si aucun champ d’activité peut y échapper – et même, allons plus loin et raisonnons sans préjugé, s’il est souhaitable qu’aucun champ d’activité continue d’y échapper. Et notamment l’instruction et la formation : que les enfants et les adolescents deviennent des clients, soit ; mais qu’ils le restent entre l’aube et le goûter, à l’école, au collège et au lycée, dans cet espace-temps où ils se métamorphosent en élèves, voilà qui pose question.

Disons-le d’emblée : non, les élèves ne sont pas des clients comme les autres, comme Madame Michu remplissant son caddie au Monoprix ou Monsieur Dupont essayant sa nouvelle C5 chez Citroën. D’abord parce qu’Inès et Lola ne sont pas Madame Michu, ni Yannis et Nathan Monsieur Dupont ; ensuite parce que l’Education Nationale, ce n’est ni Monoprix ni Citroën. Aller à l’école, autrement dit être un élève, s’instruire et se former, n’équivaut pas à se nourrir, se vêtir, s’abriter, se déplacer… S’instruire répond à un besoin proprement humain, au sens où il fait de l’homme un être qui ne se contente pas d’exister, tel la mouche ou l’éléphant, mais, selon les mots de Jacques Maritain, tente de sur-exister. Ce besoin, c’est le savoir, avec toutes ses déclinaisons (savoir-être, savoir-faire, faire savoir, faire faire). L’école vise donc une première fin très précise, difficilement quantifiable et compréhensible par le marketing et les grilles d’analyse du commerce : la noblesse de l’existence – ou, pour l’exprimer autrement, l’école permet qu’à son heure dernière un homme se dise : « Ma personnalité s’est continuellement déployée et enrichie. » Le savoir n’est pas un bien comme les autres ; même avec tous les porte-monnaie du monde, et quels que soient l’âge et la tête du client, il ne s’acquiert pas de la même manière et avec les mêmes moyens qu’on emploie pour les autres biens. Rien n’est d’ailleurs plus odieux qu’un élève qui traite ses professeurs comme des obligés.

Fermez le ban ? Non, car l’école – autrement dit, dans le cas de la France, l’Education nationale – n’est pas qu’affaire de noblesse. Elle est aussi affaire d’efficacité : outre qu’elle-même doit être efficace dans la transmission des savoirs et des savoir-faire, elle a pour vocation de rendre efficaces ceux qui la fréquentent, les élèves, dans leur future vie d’adultes. Efficace, en l’espèce, signifie capable de monnayer ses compétences et ses aptitudes sur le marché du travail. Prétendre que l’école est le domaine de la gratuité, du désintéressement, de la connaissance pure, c’est mentir aux élèves et à leurs familles. L’école est un rouage de l’économie – et un rouage majeur, le rouage supérieur, celui qui ordonne tous les autres (entreprises, administrations, ménages…), parce qu’il conditionne très largement l’ampleur de l’innovation et de la prise de risque, les principaux facteurs de la création de richesse. A ce titre, l’école a des devoirs. Des devoirs très concrets. Elle doit rendre des comptes. Les élèves ne sont pas ses clients, c’est entendu, et les entretenir dans une telle illusion serait malsain et contre-productif. Mais l’école est, au sens le plus noble de l’expression, une entreprise de service. Elle fournit un service à des individus – et un service vital, puisqu’il leur permet, au premier chef, de faire bouillir la marmite. Qui dit service rendu, dit évaluation du service, surtout quand ledit service coûte cher. Il ne devrait donc pas apparaître comme illégitime, quand on réfléchit à la réforme de l’école, d’employer les mots de « feedback », de « retour sur investissement », de « contrôle de gestion » et même, par analogie, de « service après-vente ».

Récapitulons : les élèves ne doivent pas se prendre pour des clients, l’école doit se penser comme une entreprise de service (attendu que ces deux termes ne sont pas des gros mots). Notre analyse serait incomplète si nous n’évoquions pas le troisième partenaire de l’instruction et de la formation : les parents. S’il devait y avoir des clients de l’Education nationale, ce serait d’ailleurs eux, plutôt que leurs enfants – même si l’on peut rêver qu’un jeune homme ou une jeune fille renonce aux soldes chez H&M pour se payer une remise à niveau en orthographe… L’attitude et le point de vue des parents, s’agissant des rapports entre école et argent, ne sont souvent ni justes ni réalistes. Déterminés, plus ou moins consciemment, par la logique de l’Etat-providence, certains refusent d’allouer à la formation de leurs enfants une part de leurs revenus qui soit à la hauteur des enjeux : « Je paye des impôts, c’est à ça qu’ils devraient servir ! » En un sens, ils n’ont pas tort et on ne dira jamais assez le caractère déresponsabilisant – et, en l’espèce, déshumanisant – de l’Etat-concierge, qui se mêle de tout. Cela dit, un tel raisonnement ne tient pas/plus car, même par le truchement de mécanismes de redistribution particulièrement sophistiqués, l’Etat-dette ne pourra bientôt plus assurer seul la formation de la jeunesse – une formation efficace, bien entendu. Par ailleurs, rien ne saurait justifier, pas même un tel malentendu sur le rôle de la puissance publique, qu’on fasse passer au second plan, au sein de la famille, la formation et l’instruction, qu’on privilégie la console de jeux sur le cours particulier de sciences physiques.

Des solutions existent à ces problèmes, qui empruntent toutes la même piste : le rééquilibrage entre le public (l’Etat, les collectivités locales) et le privé (les familles, les entreprises de service scolaire). Les remédiations qu’elle n’est pas/plus en mesure d’apporter, les domaines où elle n’est pas/plus efficaces, l’Education nationale doit les laisser aux professionnels – et l’Etat doit rendre aux familles l’argent dont elles auront besoin pour rémunérer ces derniers.

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