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L'économie est un phénomène culturel.
L'économie est un phénomène culturel.
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Bonnes feuilles

Non, l'économie n'est pas une science exacte

Qu'est-ce que l'économie ? Pourquoi est-elle trop souvent considérée comme une science exacte ? Tomáš Sedláček répond à ces questions fondamentales. Extrait de "L'économie du bien et du mal" (2/2).

Tomáš  Sedláček

Tomáš Sedláček

Tomáš Sedláček est un économiste tchèque, ancien conseiller de Václav Havel, et membre du Conseil économique national tchèque. Il est l’auteur du best-seller L'Economie du bien et du mal.

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L’homme s’est toujours efforcé de comprendre le monde qui l’entoure. Il s’est aidé pour cela de récits qui donnaient du sens à sa réalité. Vus d’aujourd’hui, ces récits paraissent souvent farfelus – comme le seront les nôtres aux yeux des générations à venir. Mais leur pouvoir secret est immense.

L’un de ces récits, commencé voici longtemps, est celui de l’économie. « Même pour un homme qui ne posséderait aucun bien, la science de l’économie existe » écrivait Xénophon autour de 400 av. J.-C.1 Cette science était autrefois celle de la gestion du foyer2, plus tard une branche de la religion, de la théologie, de l’éthique, de la philosophie. Mais, peu à peu, elle paraît avoir beaucoup changé. On peut avoir parfois l’impression que l’économie a perdu ses nuances au profit d’un monde technocratique en noir et blanc. Pourtant, son histoire ne manque pas de couleurs.

L’économie telle que nous la connaissons aujourd’hui est un phénomène culturel, un produit de notre civilisation. Mais ce n’est pas un produit au sens où elle aurait été intentionnellement fabriquée ou inventée à l’instar d’une montre ou un moteur d’avion. Une montre, un moteur d’avion, nous les comprenons – nous savons d’où ils viennent. Nous pouvons (presque) les décomposer entièrement puis les reconstruire. Nous savons comment ils se mettent en marche et comment ils s’arrêtent. Avec l’économie, il en va autrement. Ses origines sont en grande partie inconscientes, spontanées, incontrôlées, imprévues, étrangères à la baguette de tout chef d’orchestre. Avant de devenir un champ d’étude à part entière, l’économie s’accommodait de son rattachement à des branches de la philosophie – l’éthique, par exemple – très éloignées de son concept d’aujourd’hui, celui d’une science mathématico-allocative dédaigneuse des sciences « sociales ». Mais notre « éducation » millénaire repose sur une base plus profonde, plus large et souvent plus solide qu’il est bon de connaître.

Mythes, récits et science fière

On aurait tort de croire que la réflexion économique a commencé avec l’ère scientifique. Au début, pour répondre à des questions assez semblables à celles d’aujourd’hui, on expliquait le monde par les mythes et la religion ; aujourd’hui, ce rôle incombe à la science. Pour voir le lien, il faut sonder des mythes et des philosophies bien plus anciens. Ce livre vise donc à rechercher la pensée économique dans les mythes antiques, et inversement à rechercher les mythes dans l’économie d’aujourd’hui.

On considère que l’économie moderne est née en 1776 avec la parution de The Wealth of Nations (La Richesse des nations) d’Adam Smith. Notre âge postmoderne (nettement plus humble, dirait-on, que l’ère scientifique moderne qui l’a précédé)4 est plus disposé à regarder loin en arrière, il est conscient du pouvoir de l’histoire (path dependency : effet de sentier), de la mythologie, de la religion et des fables. « La séparation entre l’histoire d’une science, sa philosophie, et cette science elle-même tend à se dissoudre, de même que la séparation entre science et non-science ; les différences entre scientifique et non-scientifique s’évanouissent. » Il faut donc partir d’aussi loin que l’héritage écrit de notre civilisation nous le permet. Nous rechercherons les premières traces d’interrogation économique dans l’épopée du roi sumérien Gilgamesh et nous nous demanderons comment les esprits juif, chrétien, classique et médiéval considéraient les questions économiques. De plus, nous examinerons avec soin les théories de ceux qui ont jeté les bases de l’économie contemporaine.

Étudier l’histoire d’un domaine n’est pas, comme on le croit communément, étaler inutilement ses inconséquences, ses tâtonnements ou ses erreurs (que nous avons réparées), c’est l’étude la plus complète possible de tout ce que ce domaine peut offrir. Hors de notre histoire, nous n’avons rien. L’histoire de la pensée nous aide à remédier au lavage de cerveau intellectuel de notre époque, à voir à travers la mode intellectuelle du jour, à prendre du recul.

Étudier l’histoire d’un domaine n’est pas, comme on le croit communément, étaler inutilement ses inconséquences, ses tâtonnements ou ses erreurs (que nous avons réparées), c’est l’étude la plus complète possible de tout ce que ce domaine peut offrir. Hors de notre histoire, nous n’avons rien. L’histoire de la pensée nous aide à remédier au lavage de cerveau intellectuel de notre époque, à voir à travers la mode intellectuelle du jour, à prendre du recul.

Étudier de vieux récits n’est pas utile seulement aux historiens ou à la compréhension de ce que pensaient nos ancêtres. Ces récits ont leur pouvoir propre, même après que de nouveaux récits sont apparus pour les remplacer ou les contredire. La controverse la plus célèbre de l’histoire, le débat entre le géocentrisme et l’héliocentrisme, en fournit un exemple. Chacun sait que l’explication héliocentrique l’a emporté, ce qui ne nous empêche pas aujourd’hui encore de dire que le soleil se lève et se couche. Or le Soleil ne se lève ni ne se couche : si quelque chose se lève, c’est notre Terre (autour du Soleil) et non le Soleil (autour de la Terre). Le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, la Terre tourne autour du Soleil – à ce qu’il paraît.

De plus, les histoires, images et archétypes anciens que nous examinerons dans la première partie de ce livre nous accompagnent encore aujourd’hui et ont co-créé notre approche du monde ainsi que notre regard sur nousmêmes. Ou, comme l’a dit C.G. Jung : « La vraie histoire de l’esprit est préservée non dans les volumes appris mais dans l’organisme mental vivant de chacun6. »

Le désir de persuader

Les économistes devraient croire au pouvoir des histoires. Adam Smith y croyait. Comme il l’écrit dans sa Théorie des sentiments moraux, « le désir d’être cru, ou le désir de persuader, de diriger et d’orienter les autres, semble être l’un des plus forts de tous nos désirs naturels7 ». Notez que l’auteur de cette phrase est censé avoir affirmé aussi que l’intérêt personnel est le plus fort de tous nos désirs naturels. « L’esprit humain est construit pour penser en termes narratifs », écrivaient récemment deux autres grands économistes, Robert J. Shiller et George A. Akerlof. « Réciproquement, une grande partie de la motivation humaine vient de ce que nous vivons un récit de notre vie, une histoire que nous nous racontons à nous-mêmes et qui sert de cadre à notre motivation. Sans de tels récits, la vie risquerait de n’être qu’une “succession de misères”. Il en va de même de la confiance dans une nation, une entreprise ou une institution. Les grands dirigeants sont avant tout des créateurs de récits8. »

Cette citation rappelle une formule célèbre, « la vie n’est pas une succession de misères. C’est la même misère sans cesse répétée » (« Life isn’t one damn thing after another. It’s the same damn thing again and again »). C’est bien vu, et les mythes (nos grands récits, nos narrations) sont des « révélations, ici et maintenant, de ce qui est toujours et à jamais ». Autrement dit, les mythes sont « ce qui est toujours sans s’être jamais produit »10. Cependant, nos théories économiques modernes, fondées sur de rigoureuses modélisations, ne sont rien de plus que ces métanarrations réitérées dans une langue différente (mathématique ?). Il faut donc connaître le récit depuis ses débuts – au sens large, car il ne sera jamais un bon économiste celui qui n’est qu’un économiste.

Puisque l’économie veut tout comprendre impérialement, nous devons nous aventurer hors de notre domaine pour tenter vraiment de tout comprendre. Et s’il est vrai, fût-ce en partie, que « le salut consiste désormais à mettre fin à la pénurie matérielle, en faisant entrer l’humanité dans une ère nouvelle d’abondance économique, avec pour conséquence logique que le nouveau clergé devrait être formé d’économistes »12, alors nous devons être conscients de ce rôle crucial et endosser une responsabilité sociale plus large.

L’économie du bien et du mal

Toute l’économie est, en fin de compte, une économie du bien et du mal. Elle est faite d’histoires racontées par des gens à d’autres gens. Le plus savant modèle économique lui-même est de facto une histoire, une parabole, une tentative visant à saisir (rationnellement) le monde qui nous entoure. J’essaierai de montrer que jusqu’à ce jour, l’histoire racontée à travers les mécanismes économiques est essentiellement celle d’une « bonne vie », et cela depuis les Grecs et les Hébreux. J’essaierai de montrer que les mathématiques, les modèles, les équations et les statistiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg de l’économie, que tout le reste est bien plus important, et que les controverses économiques sont avant tout une bataille de récits et de méta-narrations. Aujourd’hui comme de tout temps, les peuples voudraient surtout que les économistes leur disent ce qui est bien et ce qui est mal.

Nous autres économistes, nous sommes formés à éviter les opinions et jugements de valeur à propos du bien et du mal. Pourtant, contrairement à ce que disent nos manuels, l’économie est principalement un champ normatif. Non seulement elle décrit le monde, mais elle dit souvent comment il devrait être fait (efficacité, concurrence parfaite, forte croissance du PIB, faible inflation, forte compétitivité, État modeste). À cette fin, nous créons des modèles, modernes paraboles, mais trop irréalistes (souvent intentionnellement) pour avoir grand-chose à voir avec le monde réel. Exemple quotidien : qu’un expert réponde à la télévision à une question apparemment innocente sur le niveau d’inflation, et on lui demandera aussitôt (souvent, il soulèvera la question lui-même sans qu’on la lui pose) si ce niveau est bon ou mauvais, et s’il devrait être supérieur ou inférieur. Même face à une question aussi technique, les experts parlent immédiatement du bien et du mal et émettent des jugements normatifs : elle devrait être inférieure, ou plus élevée. Comme paniquée, l’économie s’efforce pourtant d’éviter des mots tels que « bien » et « mal ». Elle n’y parvient pas. Car « si l’économie était vraiment une affaire neutre, on s’attendrait que les professionnels de l’économie aient constitué un corpus de pensée économique complet »13. Comme on l’a vu, il n’en est rien. C’est une bonne chose à mon avis, mais il faut admettre que l’économie, en fin de compte, est plutôt une science normative. Selon Milton Friedman (Essais d’économie positive), l’économie devrait être une science positive, neutre à l’égard des valeurs, qui décrirait le monde comme il est et non comme il devrait être. Mais cet avis est lui-même normatif. Dans la vie réelle, l’économie n’est pas une science positive. Si elle l’était, on n’aurait pas à essayer qu’elle le soit. « Bien entendu, la plupart des hommes de science, et de nombreux philosophes, invoquent la doctrine positiviste pour ne pas avoir à affronter des questions fondamentales délicates – en bref pour éviter la métaphysique14 ». À propos, être neutre à l’égard des valeurs est tout de même une valeur en soi, une valeur importante pour les économistes. Ô paradoxe : cette discipline principalement consacrée à l’étude des valeurs voudrait être neutre envers elles ! Il n’est pas moins paradoxal que cette discipline qui croit en la main invisible du marché se veuille sans mystère.

Dans ce livre, je poserai donc les questions suivantes : Y a-t-il une économie du bien et du mal ? Est-il payant d’être bon, ou la bonté échappe-t-elle au calcul économique ? L’égoïsme est-il inné chez l’homme ? Est-il justifiable s’il aboutit au bien commun ? De telles questions valent d’être posées si l’on ne veut pas que l’économie devienne un simple modèle économétrique d’allocation mécanique, dépourvu de signification (ou d’application) plus profonde. Au passage, inutile de craindre des mots tels « bien » ou « mal ». On peut les utiliser sans moraliser. Chacun de nous agit selon quelque éthique intérieure. De la même manière, nous avons tous une foi quelconque (l’athéisme étant une foi comme une autre). Il en va de même avec l’économie. « Les hommes pratiques, qui se croient exempts de toute influence intellectuelle, sont ordinairement les esclaves de quelque économiste défunt », disait John Maynard Keynes. « (…) Tôt ou tard, ce sont les idées, non les intérêts matériels, qui sont dangereuses pour le bien ou le mal. »

Extrait de "L'économie du bien et du mal" (Édition Eyrolles), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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