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La désignation de Delphine Ernotte fin avril à la tête de France Télévisions n’en finit pas de faire des vagues.

Petits arrangements entre amis

Nomination de Delphine Ernotte à France Télévisions : la justice pourrait-elle être saisie pour y voir plus clair ?

La nomination par le CSA, en avril dernier, de Delphine Ernotte, la directrice générale d'Orange, à la présidence de France Télévisions a fait grincer des dents. Et peut-être à raison. Le processus qui a vu sa surprenante ascension est demeuré très opaque... ce qui pourrait forcer la justice à s'y intéresser de plus près.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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  • La désignation de Delphine Ernotte fin avril n’en finit pas de faire des vagues. Elle altère la crédibilité du CSA et de son président.
  • La cause en revient aux négociations souterraines, aux petits arrangements entre amis, au rôle de certains membres du CSA qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour que la directrice générale d’Orange emporte le morceau.
  • Il n’est pas exclu que la justice s’intéresse aux dessous de cette nomination… sauf à considérer qu’il ne s’agit que d’entorses à la déontologie. Le syndicat CGC des personnels de communication et de l’audiovisuel pourrait saisir le Parquet.
  • Même à gauche, certaines voix comme celles de Catherine Tasca, ancienne ministre de la Culture s’interrogent sur le processus qui a conduit Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions.
  • L’UMP réclame une commission d’enquête parlementaire sur les conditions de nomination de Delphine Ernotte. A l’Assemblée nationale, elle n’a aucune chance d’aboutir. Mais au Sénat, désormais à droite ?

 

A la suite de la nomination controversée, fin avril, par le CSA de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions, une question se pose désormais. Brutale. La justice va-t-elle être saisie ? Autrement dit, va-t-elle se plonger dans les coulisses de cette désignation où manquement à la déontologie, conflit d’intérêts, violation du principe d’équité entre les candidats, voire même trafic d’influence semblent se profiler. En contrepoint, cette question clé : comment et pourquoi le président du CSA, Olivier Schrameck a-t-il pu laisser se développer un tel climat qui n’a fait qu’altérer la crédibilité de l’institution ?  De telles interrogations apparaissent  légitimes à la suite des articles extrêmement  détaillés de Mediapart et de M. le supplément du Monde du 23 mai.

L’hypothèse n’a rien d’absurde. Des cas identiques  se sont déjà produits. Notamment lorsqu’après les révélations, le 27 février 2014, du Point sur les fausses factures de Bygmalion lors de la campagne présidentielle de mai 2012 de Nicolas Sarkozy, le Parquet de Paris, a décidé l’ouverture, dès le 5 mars, d’une enquête préliminaire. On connait la suite. De son côté, le syndicat des personnels de la communication et de l’audiovisuel (SNPCA-CGC) présidé par Jean-Jacques Cordival a chargé ses avocats d’étudier les motifs pour lesquels il  pourrait déposer plainte auprès du Procureur de la République de Paris.

Au Conseil supérieur de l’audiovisuel, on commence à  prendre la pleine mesure de l’imprudence -bévue ?-  du CSA qui pourrait se transformer en scandale d’Etat. D’abord, parce que cette instance semble avoir laissé de côté ce pour quoi il avait été créé, à savoir la désignation en toute indépendance des dirigeants de l’audiovisuel public. Le candidat à la Présidence de la République, François Hollande, en 2012, avait promis : plus de connivence avec les sphères du pouvoir politique : "Moi, président de la République, je n’aurai pas la prétention de nommer les directeurs de chaînes de télévision publique, je laisserai çà à des instances indépendantes"… Enfin, on allait voir ce qu’on allait voir. Plus jamais de pression, de coups tordus comme il y en avait eu au sein de l’ancêtre du CSA, la Commission nationale de la communication et des libertés (CNCL) qui, à la fin des années 80, s’était vu soupçonnée d’avoir attribué des fréquences de radio à des amis politiques. Une information judiciaire avait été ouverte pour corruption confiée au célèbre juge Claude Grellier. Le CSA  pourrait-il revivre les tracas judiciaires de la CNCL, cette instance –créée par la droite en 1986 et remplacée en 1989 par le CSA- que François Mitterrand tenait en piètre estime parce que l’un de ses membres, un écrivain prestigieux, sera soupçonné d’avoir favorisé Radio-Courtoisie pour qu’elle obtienne une fréquence FM ? Près de trente ans plus tard, cette fois à propos du CSA,  l’opposition s’agite demandant la création d’une commission d’enquête parlementaire. En première ligne, dans ce combat, d’abord Christian Jacob, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, puis Thierry Solère, député UMP des Hauts de-Seine… Un combat perdu d’avance, tout du moins à l’Assemblée nationale, la majorité socialiste n’étant guère encline à ce que l’on y voit plus clair dans le comportement de certains membres du CSA. En revanche, du côté du Sénat, la création d’une commission d’enquête –en raison de l’inversion de majorité- ne serait pas impossible.

Catherine Tasca, ex- ministre PS de la Culture et de la Communication, aurait-elle voulu sonder ses collègues, en publiant le 23 avril un communiqué on ne peut plus clair  à propos de la nomination de Delphine Ernotte ? L’actuelle sénatrice des Yvelines, qui fut membre de la CNCL et eut à ce titre, à connaître les dérives de cette dernière citées ci-dessus, parle d’or.  Voici ce qu’elle écrit : "Saura-t-on un jour ce qui a conduit le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel à propulser à la tête de France Télévisions une femme d’une grande compétence managériale sans doute, mais étrangère à l’univers de la télévision d’hier et d’aujourd’hui, comme d’ailleurs il avait propulsé à la tête de Radio France un homme éloigné des métiers de la radio ? Saura-t-on un  jour pourquoi de brillants conseillers de l’ombre ont engagé toutes leurs forces et leur réseau dans cette campagne souterraine ? Saura-t-on un jour ce qui, dans  les projets respectifs de Mme Ernotte et de M. Josèphe, a finalement emporté l’adhésion du collège ? Cela ne peut tout de même pas être  l’explication caricaturale "elle est une femme, il est un homme ?" En trois questions, Catherine Tasca a parfaitement posé la problématique du mystère –supposé et factice ! – ayant débouché sur la désignation de Delphine Ernotte.

Prenons le cas de Pascal Josèphe, professionnel de l’audiovisuel reconnu, jadis collaborateur très proche d’Hervé Bourges à TF1, puis directeur général de l’antenne de la Cinq. Etrange, le coup qui lui est arrivé. Il faisait partie de la dernière liste de 7 membres restant en piste pour candidater à la tête de France Télévisions, mais sans figurer pour autant parmi les favoris. Pour une raison : l’Elysée n’en voulait pas… Alors qu’a  fait le CSA ? Il l’a retenu pour l’ultime audition en concurrence avec Delphine Ernotte… Avec cette certitude qu’il serait écarté et que la directrice générale d’Orange serait choisie pour succéder à Rémy Pflimlin. A dire vrai, la route pour l’Esplanade de France  s’ouvrait depuis de longues semaines pour Delphine Ernotte. Grâce à l’appui dont, selon Mediapart, elle bénéficiait de la part d’un des membres du CSA, Sylvie Pierre-Brossolette, ex-journaliste à l’Express et au Point, nommée  en 2013 à cette instance par le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone. De fait, celle que l’on surnomme "la vice-présidente" du CSA a organisé, selon les révélations de Mediapart,  pour Delphine Ernotte  une rencontre  avec le propriétaire du Point, François Pinault.  Elle en aurait même organisé d’autres avec des actuels ou anciens hauts cadres de la télévision, dont l’un, le jour de la désignation de Delphine Ernotte, sabrera le champagne. Bref, au cours de cette campagne du printemps 2015, le choix du successeur de Pflimlin, semble bien avoir donné lieu, comme le dit Catherine Tasca, à des tractations souterraines en faveur de la directrice générale d’Orange. Laquelle au cours de sa première audition, fin avril, s’était montrée, dit-on, peu aimable, voire cassante avec un ou deux membres du CSA qui l’interrogeaient sur son projet à France Télévisions. Mais le pompon s’était déroulé lorsqu’un membre du collège interrogeait la candidate sur sa conception des relations sociales étant donné, que sous sa férule, Orange n’avait pas semblé être un modèle du genre sur le plan social, tant les zones de turbulence et les drames furent nombreux  (licenciements massifs et suicides). Delphine Ernotte répondra. En substance :  "J’ai rencontré Marc Chauvelot, patron du SNRT-CGT qui m’a assuré du soutien de son organisation."  Etonnement de quelques membres du CSA. Quant à l’auteur de la question, elle sera estomaquée. Quelques semaines plus tard, Le Canard Enchaîné annonçait  que selon  une note de Bercy, 1.222 postes devraient  être supprimés à France Télévisions.

Jusqu’où ira  cette affaire ? Du côté du Palais de Justice ? Ou retombera-t-elle, tel un soufflé ? Il y en un, en tout cas, qui est fort mécontent, Didier Quillot, ancien président du directoire de Lagardère Active, lui aussi candidat à la succession de Pflimlin. On le comprend : il a découvert que la nouvelle présidente de France Télévisions, aurait plagié son projet. Un autre candidat aurait vu lui aussi son projet pillé. En attendant la suite des évènements, Delphine Ernotte a pris un bureau dans l’immeuble Le Ponant situé pas très loin du siège de sa future entreprise. A ses côtés, son directeur de cabinet. Un poste qu’elle vient de créer. 

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