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La planète connait son niveau record de gaz à effet de serre depuis 800 000 ans.
©Reuters

Rationaliser l'irrationnel

Niveau record de gaz à effet de serre depuis 800 000 ans : pourquoi le dérèglement climatique inspire beaucoup moins la peur qu’Ebola ou autres paranoïas contemporaines

Selon un sondage réalisé en octobre par le ministère de l’Écologie, le nombre de Français craignant le réchauffement climatique est passé de deux tiers à quatre Français sur dix en 6 ans. Pourtant moins concernés par certains risques comme les inondations ou les accidents industriels, ils les craignent plus... Deux facteurs régissent cette peur : l'intensité de la menace et l'absence de maîtrise de cette dernière.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Comment les mécanismes de la peur permettent-ils de comprendre pareil paradoxe ?

Jean-Paul Mialet : Regardons d’abord sur quoi repose le sentiment de peur.  Il s’agit d’un état émotionnel ressenti en face d’une menace. La menace rend anxieux, c’est-à-dire qu’elle fait naître l’angoisse. L’angoisse est une émotion à vocation d’alarme et de protection de l’organisme. Ce système d’alarme peut dans certains cas pathologiques se déclencher sans raison : on parle alors d’angoisse nue. Mais  en principe, il ne s’enclenche que devant un danger : on parle alors de peur.

Des menaces telles que celles du réchauffement climatique ne concernent pas notre organisme mais la planète, ou notre descendance dans un avenir (relativement) lointain. La peur est dans ce cas une idée abstraite qui ne produit que peu d’angoisse : elle est une idée – une idée qui concerne un évènement que l’on souhaite éviter – plus encore qu’une émotion. Pour désigner cette sorte de peur - la peur d’une idée -  parlons alors de crainte. La crainte s’établit surtout pour des risques improbables représentant une menace imaginaire.  Si l’on accepte la distinction que nous venons de faire entre la peur (proche de l’émotion) et la crainte (plus proche de la pensée), les populations à risque d’inondation ou d’accidents industriels ne les craignent pas : ils en ont peur, ils les redoutent et songent au moyen de s’en protéger. De même que ces accidents de la nature qui les concernent peu, le réchauffement climatique suscite chez les occidentaux qui n’en souffrent pas une crainte plus qu’une peur.

On ne peut pas comparer la crainte du réchauffement climatique et la peur du terrorisme ou du virus Ebola. Dans les deux cas, il s’agit de morts réelles et proches : d’une mort immédiate et non de la pensée d’une catastrophe généralisée et lointaine. Cette mort survient de plus de façon imprévisible et imparable dans des conditions violentes. Impossible de ne pas s’identifier aux victimes en ressentant de la peur : à travers eux, c’est notre propre intégrité organique individuelle que nous sentons menacée, ce qui déclenche une angoisse propice à la propagation d’une panique. Face au réchauffement climatique, il n’y aura pas – du moins pas avant longtemps – de panique, mais un débat d’idée.

Sur la question du changement climatique, quel rôle ont pu jouer les multiples études contradictoires, et de puissantes campagnes de communication pour la contredire ? En quoi la politisation de cette problématique a-t-elle également pu en saper la crainte ?

Comme on vient de le dire, le changement climatique est une crainte, c’est-à-dire une pensée propice aux jeux de la pensée et au débat d’idées. Mais du fait de la gravité de l’enjeu, ce débat peut difficilement est abordé de façon neutre et totalement objective. Puisqu’il s’agit de l’avenir de l’humanité et de la planète, certains s’emparent du sujet et imposent leurs idées aux autres. Ils ont leur diagnostic et leur remède. S’opposant à la pensée dominante, des enquêtes et des campagnes de communications tentent d’apporter la contradiction.

Mais le débat scientifique a peu sa place dans ces luttes d’influence : voir le sort qu’a connu Claude Allègre lorsqu’il a osé avancer des arguments contraires aux interprétations du moment.  Il n’y a donc pas  de débat rationnel mais une doctrine établie à partir d’observations et d’interprétations supposées scientifiques mais tenues pour irréfutables – alors que ce qui caractérise la science est d’admettre la réfutation. En idéologisant ainsi la question du changement climatique, on risque d’en faire une orientation politique et de porter atteinte à sa crédibilité – alors que tout le monde convient que le changement climatique est une réalité. Le fanatisme des uns et des autres pourrait le réduire à une simple croyance.

Parallèlement, le virus Ebola a suscité plusieurs mouvements de panique irrationnelle, comme dans cette école de Boulogne où des parents ont préféré ne pas envoyer leurs enfants lorsqu'ils ont appris qu'un de leur camarade revenait d'une zone touchée en Afrique. Quelle est la part d'imagination dans la formation des peurs ? Et quel est son rôle ?

Comme on vient de le dire, le virus Ebola suscite une peur qui s’accompagne d’angoisse. L'angoisse est une émotion fonctionnelle : elle contribue à la sauvegarde de l’individu en le mettant en condition de réagir plus vite et plus efficacement (bien qu’à partir d’un certain niveau, elle puisse au contraire se montrer paralysante et handicapante). L’angoisse est contagieuse : elle se propage facilement à une communauté qui se sent menacée et peut conduire à la panique par des interactions qui la renforcent.

Deux facteurs alimentent l’angoisse : 1) l’intensité de la menace qui, on l’a vu, doit représenter un danger pour l’intégrité physique ou mentale de l’individu 2) l’absence de maîtrise par rapport à la menace. L’imaginaire intervient largement dans l’évaluation de ces deux facteurs. Le virus Ebola tel qu’on le croise dans les medias présente toutes les caractéristiques voulues pour alimenter de puissantes angoisses : beaucoup de sang versé et pas de maîtrise (origine obscure difficilement traçable ; contagion en apparence imparable : il faut une tenue de cosmonaute pour l’affronter).

La région du cerveau à l'origine de l'angoisse se retrouve dans l'amygdale, l'une des parties les plus archaïques de notre système nerveux central. Dans quelle mesure est-il possible de contrôler nos angoisses irrationnelles ? Quelles sont les techniques à mettre en place ?

L’amygdale,  comme vous l’avez dit, est une partie archaïque du cerveau. Elle subit l’influence du cortex cérébral : elle peut ainsi être modulée par des contenus cognitifs, des raisonnements alimentés par la culture, l'éducation, l'environnement. En d’autres termes, la composante anxieuse de la peur peut être atténuée par une information objective qui vienne restreindre l’emballement de l’imagination. Les medias pourraient jouer un grand rôle de ce point de vue.

Mais il y a deux obstacles. D'une part les médias veulent frapper les imaginations et cultivent  le sensationnalisme pour attirer le public le plus large possible. Et d'autre part les individus aiment eux-mêmes jouer à se faire peur – du moins tant que ces peurs peuvent être vécues dans le confort. Rappelons-nous les histoires de nos enfances. Hélas, lorsque ce jeu tourne autour d’une menace bien réelle, il contribue à aggraver la situation en entravant l’information objective. 

 

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