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Monsieur Je-sais-tout

Montebourg se réclame de Colbert... il ferait bien de relire attentivement son bilan

Arnaud Montebourg se proclame volontiers comme l'hériter de Colbert. Mais ce dernier, plombant l'économie à coup de dirigisme et de réglementations, a contribué au retard de la France face à la Grande-Bretagne.

Daniel Tourre

Daniel Tourre

Daniel Tourre est notamment l'auteur de Pulp Libéralisme, la tradition libérale pour les débutants (Tulys, 2012) et porte-parole du "Collectif Antigone". 

 

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Arnaud Montebourg, lorsqu’il n’est pas en train d’insulter des patrons, se réfère volontiers à celui qu’il considère comme son glorieux inspirateur : Colbert.  Cet héritage est pour une fois revendiqué à juste titre, mais contrairement à ce que semble penser le ministre de l’économie, il n’y a pas de quoi en être fier. 

Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) a été sous le règne de Louis XIV l’un des personnages les plus puissants de l’Etat. S’inspirant d’une théorie économique fausse, le mercantilisme consistant à limiter les importations par le protectionnisme tout en augmentant artificiellement les exportations, Colbert met en place un interventionnisme intense destiné à augmenter la production française. 
 
Cet étatisme sera ensuite encensé par de nombreux ouvrages et surtout repris avec gourmandise par chaque homme politique souhaitant diriger l’économie tout en profitant d’une patine historique bien lustrée.  Au-delà de cet écran de fumée entretenu complaisamment par tous ceux qui souhaitent augmenter le périmètre de l’Etat, la méthode comme les résultats du Colbertisme n’ont pourtant rien d’enthousiasmant.
 

a) Centraliser & planifier

Colbert sait mieux que les marchands et les artisans ce qu’il faut produire et où il faut le produire. « Il faut se résoudre à faire le bien des peuples malgré eux. »  Pour décider à la place de ces entrepreneurs qui ne pourraient semble-t-il produire sans lui, il met en place tout un réseau d’administrateurs, d’intendants, de superintendants capables de contrôler et d’exécuter ses volontés depuis Paris.
 
Et il ne s’en prive pas : la France est bombardée de décisions, d’injonctions prises à la chaîne par un seul homme et son entourage très limité. 
 

Cette prétention à mieux savoir que les entrepreneurs ce qui doit être entrepris part de postulats faux. D’une part, celui selon lequel sans l’impulsion de l’Etat, les individus seraient une matière inerte. Et d’autre part, la connaissance dispersée dans la société serait inutile, une poignée d’individus brillants pourrait s’en passer et prendre de meilleures décisions depuis un ministère.

b) Renforcer les corporatismes & infantiliser les travailleurs

Les jurandes existaient bien avant l’arrivée de Colbert, mais ce dernier, au lieu d’affaiblir le corporatisme, le renforce tout en octroyant à sa discrétion des passe-droits. Avec l’ordonnance de 1673, Colbert tente d’imposer à tous les métiers un statut corporatiste. Dans le même temps, il exonère certaines manufactures et leur laisse la liberté d’employer un nombre illimité d’ouvriers, interdisant de surcroît à ces derniers de chercher un poste mieux payé ailleurs (cf P. Boissonnade Colbert, le triomphe de l’étatisme).

Ce mélange de corporatisme, de passe-droits arbitraires et de coercition ouvrière n’est bizarrement jamais rappelé par les Colbertistes 2.0.

 
 

c) Réglementer

Sous prétexte de maintenir une grande qualité des biens produits (pour Colbert, ni les marchands, ni les artisans n’auraient pu le faire eux-mêmes), il assomme l’industrie naissante de réglementations en tout genre contrôlées méticuleusement par une petite armada de bureaucrates.
 
Par exemple dans le textile, la fabrication des boutons était contrôlée par des corporations, certaines dédiées au bouton lui-même, d’autres à la confection de la cordelette reliant le bouton au vêtement. Des marchands et des tailleurs imaginent une fixation du bouton directement sur le vêtement. Cette innovation est combattue férocement par les corporations, appuyées par l’Etat. Des amendes sont infligées aux producteurs, aux vendeurs et aux clients de ces nouveaux boutons. Certaines guildes locales obtiennent même le droit de fouiller les maisons et d’arrêter les criminels portant des boutons de ce nouveau type. (M. Rothbard, History of Economic Thought, Volume 1). 
 
La réglementation de la seule industrie textile est contenue dans 7 volumes et plus de 2200 pages.
 
« Les règlements sur la fabrication des lainages en Bourgogne et dans quatre régions avoisinantes, stipulent que les tissus de Dijon et Selongey doivent être peignés sur une largeur d'une aune et trois-quarts, que la trame doit comprendre quarante-quatre fois trente-deux fils, lisières comprises, et qu'à son arrivée à la foulerie, le drap doit avoir exactement une aune de large. Mais à Semur et en quatre autres endroits, la trame doit avoir treize cent soixante-seize fils, et mille deux cent seize à Châtillon... » (W. Lippmann, La cité libre)
 

d) Subventionner, taxer & privilégier

Colbert subventionne les manufactures nouvelles ou en déclin selon ses propres objectifs. En plus de provoquer des gaspillages, cette manne attire bien sûr des convoitises d’une part et nécessite des impôts d’autre part.
 
Pour certains marchands, il sera alors toujours plus intéressant de flatter le pouvoir royal que de s’intéresser à ce qu’il faut vraiment produire.
 
Ce capitalisme de connivence incite à la corruption, à commencer pour son instigateur en chef. La fortune de Colbert à la fin de sa vie était estimée à plus de 10 millions de livres, une fortune considérable (à titre de comparaison, la construction du château de Versailles est estimée entre 40 et 100 millions de livres). Le grand serviteur de l’Etat n’a pas oublié de se servir aussi. Les milliers de petits serviteurs qu’il a créés n’ont pas oublié non plus.
 
e) Protectionnisme & patente
 
Colbert limite et punit sévèrement les importations venant d’autres pays en particulier de Hollande et d’Angleterre. Ce protectionnisme sera d’ailleurs l’une des causes de la guerre coûteuse avec la Hollande. Ce protectionnisme extérieur est doublé par des monopoles intérieurs. Colbert distribue des patentes à certaines manufactures interdisant à des concurrents d’exercer la même activité dans la même région ou le pays. 
 
A chaque étape de ces interventions, règlementations, patentes, il fallait contrôler, juger et punir les récalcitrants.
 
« Les mesures économiques prises à cet égard coûtèrent la vie à près de seize mille personnes, qui périrent sur l'échafaud ou dans des émeutes. Ce total ne comprend pas le nombre inconnu mais certainement beaucoup plus élevé, de ceux qui furent envoyés aux galères ou punis de quelque autre manière. Un jour, à Valence, soixante-dix-sept personnes furent condamnées à être pendues, cinquante-huit à la roue, six cent trente et une aux galères. Une seule fut acquittée. Personne ne fut gracié. Mais ces mesures énergiques ne suffirent pas à atteindre le but recherché. Les calicots imprimés se répandirent de plus en plus dans toutes les classes de la population, en France comme ailleurs » (E. Heckscher, Mercantilism).
 
Cette étatisation de l’économie tuant l’innovation, bureaucratisant l’économie a contribué au retard de la France. L’Angleterre est entrée la première, seule, dans la révolution industrielle, alors que la France avait des atouts pour être en tête.
 
Même si son action dans d’autres domaines de l’organisation d’un Etat moderne est plus nuancée, son image flatteuse en développement économique est tristement usurpée. Colbert n’a pas redressé la France, il l’a plombé à coup de dirigisme et de réglementations. Hier comme aujourd’hui, la prospérité et l’innovation ne se décrètent pas d’un ministère.
 
Aujourd’hui Montebourg s’inspire effectivement de cet exemple, entre dirigisme tonitruant et interventionnisme arbitraire, convaincu de faire mieux que les professionnels dans des métiers où il ne connait rien. 
 
Et non, pas plus que du temps de Colbert, ce n’est pas la bonne méthode pour le développement économique.
 

 

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