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Crédits Photo: AFP
Alain Delon Romy Schneider

Bonnes feuilles

Monstres sacrés : Alain Delon, l’éternel enfant blessé

Anne Fulda publie "Mes très chers monstres" aux éditions de l’Observatoire. Journaliste depuis trente ans au Figaro, elle a croisé à ce poste d’observation de premier plan, bien des "monstres". Elle tente de mettre au jour si ce n’est le "vrai visage", en tout cas une forme de vérité de l’instant derrière l’apparence, la quête narcissique de ces personnalités. Extrait 1/2.

Anne Fulda

Anne Fulda

Anne Fulda est grand reporter et responsable de la rubrique Portraits au Figaro. Elle a publiéUn président très entouré (Grasset) et François Baroin, le faux discret (JC Lattès).

Voir la bio »

La première fois que j’ai parlé à Alain Delon, c’était il y a une quinzaine d’années à la suite d’une chronique sur lui publiée dans Le Figaro. Il m’avait laissé un message téléphonique, au bureau, que je n’avais pas écouté le jour même et je me souviens très bien encore de ses premiers mots  : « Vous, quand Delon vous appelle, vous ne rappelez que le lendemain ! »

Cela m’avait fait rire. Le décor était posé d’emblée : la fameuse troisième personne du singulier pour parler de lui, le jeu du chat et de la souris. Cette posture si aisée à caricaturer, irritante et touchante, altière et moqueuse, sans que l’on sache vraiment de qui Delon se moque : de lui-même, de son interlocuteur. Ou des deux à la fois. Je ne vais pas faire semblant, cependant : parler à Alain Delon, puis pouvoir le rencontrer ensuite, m’avait donné l’impression grisante de rencontrer l’une des dernières légendes vivantes de ce siècle.

Je ne le vis « pour de vrai » que quelques mois plus tard. À un dîner d’anniversaire, celui de Régine, chez Michou, où j’étais placée à côté de lui. Puis, lors d’un déjeuner dans la foulée, à sa « cantine », boulevard Haussmann. Un déjeuner qui m’avait fait revenir en mémoire cette phrase de Nicolas Sarkozy « je suis comme une Ferrari, les réglages sont délicats ». Elle m’avait semblé ridicule à l’époque. Comme la manifestation d’un ego surdimensionné, mais elle prenait tout son sens face à Delon. Un fauve à l’état pur. Un fauve blessé, mélancolique, nostalgique. Odieux et adorable. Généreux et manipulateur. Fidèle et orgueilleux. Sollicité, toujours, mais si seul au fond, drapé dans une solitude choisie. Entouré de ses chiens. Peut-être notre dernière star. Inaccessible, parce que solitaire, verrouillé à triple tour, méfiant. Et comme toujours en tension. Avec une forme de violence qui affleure. Prêt à bondir ou à fuir. Insaisissable.

Je me souviens très bien du déjeuner et des quelques rencontres que j’eus avec lui. J’étais arrivée cinq minutes en avance, mais il était déjà là, installé à ce qui était d’évidence « sa » table. Dos à la fenêtre aux rideaux fermés, face à la salle « pour la voir », « un réflexe militaire » avait-il dit. Ou le désir d’être vu. Il était en jean avec un blazer marine et une chemise en chambray ouverte, laissant voir une chaîne en or agrémentée de médailles mais aussi un petit bout de débardeur blanc, un marcel qui dépassait… Devant lui deux portables d’un autre temps.

Au fil de la conversation, il évoqua son enfance. Ses blessures, ses manques. Car, au fond, même s’il a presque toujours joué les flics, les « durs », les « forts », « les hommes, les vrais », Delon semble ne jamais s’être remis d’avoir manqué d’amour et d’affection dans ses jeunes années. Faisant sienne cette phrase de Ken Gersten, que lui a fait découvrir son ami Jean Cau, « un enfant terrible est un enfant terriblement malheureux ».

Oui, cette enfance chaotique demeure à jamais ancrée en lui. D’où peut-être cette lueur inquiète presque effrayée, incrédule, qui passe parfois dans ses yeux, dans son fameux regard « par en dessous ». Presque une forme de détresse. « Vous vous rendez compte qu’ils1 m’ont envoyé à dix-sept ans et demi en Indochine. C’est vrai, je leur avais demandé de partir, mais ils auraient pu dire non. J’étais leur fils unique, j’aurais pu mourir, mais non, cela ne les a pas freinés. »

Il se souvient aussi de ses camarades militaires, morts pour la plupart (« ils n’ont probablement pas eu une vie aussi facile que la mienne »), se remémore ces opérations où, avant d’être lâchés à l’assaut, la trouille suintait, « on entendait dans le silence le seul bruit de nos dents qui claquaient ». Évoque ces années de bohème à Pigalle. Sa cote chez les prostituées, et son attirance pour les femmes plus âgées qui, lorsqu’il avait 20 ans, ont été « à la base de tout ». Comme l’ont toujours été les femmes en général d’ailleurs, même s’il a eu quelques solides amitiés masculines, avec Jean Cau, Roger Borniche et d’autres.

Il raconte le divorce de ses parents quand il avait 4 ans. « Ma mère qui était préparatrice en pharmacie était incapable de m’élever. J’ai été placé dans une famille nourricière à Fresnes. » Il ne s’attarde pas, mais on imagine la souffrance d’avoir été séparé d’elle, si jeune. Il se souvient de sa première communion, d’un amour de jeunesse, de ses jeux avec les enfants des “matons”, dans la cour de la prison de Fresnes, où travaillait, comme gardien, le mari de sa nourrice. « J’ai même entendu le bruit de la balle qui a tué Laval (exécuté le 15  octobre 1945). Il ne voulait pas y aller. Il traînait des pieds. » Il n’a pas que de mauvais souvenirs, Delon, malgré une scolarité chaotique.

Quand il retourne habiter avec sa mère, désormais remariée, il s’entend plutôt bien avec son beau-père, qui a la charcuterie de la grand-rue de Bourg-la-Reine. Il s’inscrira dans ses traces dans un premier temps, en passant son CAP de charcuterie avant de partir, à 17 ans donc, comme matelot, de Toulon.

Et son père, Fabien Delon ? Étonnamment, Delon le mentionne à peine. Il a pourtant appelé son dernier fils Alain-Fabien, manière de lui rendre hommage. Il a pourtant été aussi celui qui, à côté de sa mère – qui aurait tant aimé être actrice – était le plus proche du monde du cinéma. Fabien Delon avait, en effet, eu des emplois de silhouette dans quelques films et surtout avait un petit cinéma, le Régina, à Bourg-la-Reine. Mais Delon ne veut guère trop en parler. Si ce n’est pour se souvenir que ce père absent était un jour venu le voir aux Studios de Boulogne, où il tournait. L’acteur, déjà connu, était attablé au bar. « Mon père m’a dit qu’il était entré par hasard… mais quand il me regardait, ce n’était pas son fils qu’il voyait, c’était déjà Alain Delon. » Il marque une pause. Et glisse, dans l’une de ces formules coulées dans le marbre qu’il affectionne : « Il n’est pas seulement difficile d’être le fils d’Alain Delon, être son père n’est pas évident non plus. »

Ce jour-là, après le déjeuner, le Guépard me fit visiter ses bureaux, boulevard Haussmann. Une sorte de musée Delon.

Avec ses icônes, ses références. Toutes du passé. Beaucoup de photos de femmes. Dalida, Bardot, Mireille Darc, Edwige Feuillère, sa fille Anouchka. Des photos de Gabin, aussi. Beaucoup de photos liées à ces années d’or qu’il ne cesse de regretter. Car c’est ainsi depuis longtemps : Delon vit dans le souvenir, la nostalgie de cette époque qui n’est plus et qu’il regrette tellement. Il n’en finit pas, lors de ses rares interviews, de traîner son blues. De jouer une partition crépusculaire. À la fois impudique et touchant, indécent et blessé. Il n’en revient pas de ne plus être celui qu’il a été. De vivre dans cette époque qui n’a plus rien d’épique. En ayant l’impression, comme il l’a écrit, dans La Règle du jeu, le journal de son ami Bernard-Henri Lévy, en 2003, d’appartenir désormais « à une génération de dinosaures terrassés par des nains ».

Le lendemain de cette rencontre, il m’appelle. Voix caverneuse. Il ne se présente pas. Pas besoin de sous-titre. C’est LUI. Et il n’a pas l’air d’être du matin. C’est une évidence. On dirait qu’il a le poids du monde sur ses épaules. Il me dit « vous ne m’avez pas dit que vous me trouviez beau »… Blanc au bout du fil. Alain Delon explicite. Il fait allusion à une photo de lui et de sa mère, l’une des premières d’un livre qu’il m’a donné la veille, Delon : Les femmes de ma vie. Une photo prise à Bourg-la-Reine, dans la banlieue sud de Paris. On y voit un joli bébé joufflu avec des bouclettes blondes dans une petite baignoire de cuivre, sur lequel veille, agenouillée, une belle femme brune au regard intense de tragédienne : sa mère, Édith, surnommée « Mounette ». « La reine mère », comme elle a signé une petite photo d’elle que Delon a toujours dans son portefeuille.

« Vous ne m’avez pas dit que vous me trouviez beau »… Premier ou second degré ? Fallait-il prendre cet aveu comme une forme d’arrogance inconsciente, de contentement de soi ? Ou voir affleurer, derrière cette question, la tristesse du petit garçon de 4 ans qu’il est resté au fond de lui ? Et qui, toujours, demande à être réconforté par le regard d’une mère qui lui a toujours dit qu’il était beau ?

La beauté, encore. On y revient toujours, inéluctablement, avec Delon. On lui a toujours parlé de la sienne et sa mère (« elle était belle, pas mon père », dit-il), à qui il ressemble tant, avait d’ailleurs mis sur le landau de son petit une pancarte rédigée ainsi : « Regardez mais ne touchez pas. » Déjà, petit, Delon avançait dans la vie avec cette singularité qui rend le regard des autres plus doux ou plus hostile, c’est selon  : la beauté. Une beauté qui l’a porté, longtemps, mais l’a parfois handicapé, notamment à l’armée. Et même à l’école. Une beauté qui a inspiré l’un des rares livres sensibles écrits sur l’acteur, Un problème avec la beauté, Delon dans les yeux de Jean-Marc Parisis (Fayard). Et qui, estime-t-il, est l’un des principaux legs qu’il a faits à ses enfants et notamment à Alain-Fabien, ce fils qui lui ressemble tant et à qui il lui est arrivé de glisser « heureusement, c’est moi qui t’ai fait sinon t’aurais pas la même tête… » (dans De la race des seigneurs, Stock).

Non, ce n’est pas facile d’être le fils d’un monstre. Et Delon a toujours entretenu avec ses deux garçons, et souvent par médias interposés, des relations houleuses. Passionnées. Il les a élevés l’un et l’autre “à la dure”. Allant jusqu’à enfermer parfois Anthony, quand il était gamin, dans une cage avec ses chiens. « Je voulais lui apprendre ce que c’est d’être un homme », s’est-il justifié à la télévision (dans « Le Jeu de la vérité » en 1985). Peut-être aussi maltraiter son propre reflet.

 

« Allô… » Nul besoin de se présenter, il ne le fait jamais, d’ailleurs. Un « allô » d’Alain Delon est reconnaissable entre mille. Et on a beau être blasé, en avoir entendu d’autres, quand « monsieur Delon » vous rappelle, ce n’est pas rien. C’était hier matin, donc. Une poignée de minutes de conversation. Pour parler de lui, de sa santé, qui va et vient.

Il est dans sa maison du Loiret. Seul et loin de tout. Et il n’entend vraiment pas participer à une quelconque célébration de ses 80 ans, en ce dimanche de novembre 2015. Il n’a pas envie. Pas le cœur à ça. « Ce n’est pas un mariage, non plus ! » bougonne-t‑il. C’est vrai, ce n’est pas un mariage, mais un anniversaire qui scelle une union libre entre les Français et lui. Une histoire d’amour passion‑ née. Avec des hauts et des bas. Le triomphe, la célébration puis l’éloignement. Des ruptures. Des incompréhensions, un peu de ressentiment parfois aussi.

C’est ainsi, qu’il le veuille ou non, Delon nous appartient un peu. C’est un petit bout de l’histoire de France du XXe  siècle. Chacun de ses films nous renvoie à une époque. Une tranche de vie. L’Indochine, de Gaulle – grand admirateur du Général, il a racheté l’original de l’Appel du 18  juin  –, Pompidou et les remugles de l’affaire Marković, Giscard, Mitterrand, jusqu’à Sarkozy. Ses films sont comme des petits cailloux. Ses personnages, comme des référents. Zorro, le Samouraï, Monsieur Klein, l’Insoumis, l’Homme pressé, Swann, Chaban, César, Tancrède. Au choix. Il a tourné avec les plus grands, qui, pour la plupart, ont disparu. Visconti, bien sûr, Melville, Losey, Godard, Antonioni. A donné la réplique à Gabin, Ventura, Bronson et Lancaster. Il a été flic, voyou. Flic et voyou. Avec un petit côté justicier, Robin des bois des temps modernes qui pense qu’en amour, comme dans la vie, on doit respecter certaines règles non écrites. Et voler au secours de ceux qui sont en difficulté.

Il le fait publiquement parfois, mais, le plus souvent, sans que personne le sache. Présent au chevet de ceux qu’il a aimés. Fidèle. Comme étonnamment attiré aussi par une ambiance parfois un peu morbide. Delon est un solaire qui a sa part d’ombre. Qui ne renie pas des amitiés jugées compromettantes. En politique –  il revendique ses liens avec Jean-Marie Le Pen depuis des années déjà et a volé au secours de Nadine Morano – comme dans la vraie vie.

Il est ainsi, Delon. Apparemment d’un bloc. Sans nuances. Il exhale de lui encore, toujours, un parfum de scandale, une aura de mauvais garçon qui aime les belles femmes, l’ambiance virile et électrique des salles de boxe. Pas le genre à faire des belles phrases. Des ronds de jambe. Pas du genre non plus à sacrifier au langage dominant et émollient qui a longtemps régné surtout dans le milieu du cinéma.

« Réac » et fier de l’être, et ce avant que cela ne soit dans l’air du temps, Delon est convaincu que c’était mieux avant. Tout. Le cinéma, l’amour, les hommes politiques, la vie. Un certain sens de l’honneur, aussi. Cela fait quelque temps déjà qu’il entonne cette rengaine, acceptant rarement de sortir de sa tanière, entouré de ses chiens, pour aller déjeuner ou dîner dans ses cantines parisiennes habituelles. L’occasion aussi de prendre au passage une petite rasade d’amour, de tester sa popularité. Car oui, il aime qu’on l’aime, Delon, c’est une évidence. Certains croient surtout qu’il s’aime plus que tout. Ils le prennent au mot quand il parle de lui à la troisième personne. Quand il bombe le torse et lève le menton comme pour prendre le vent et remplir ses poumons avec ces effluves d’amour qu’on lui envoie toujours.

Ses coups de gueule, et encore récemment ses propos sur le mariage gay (« C’est contre-nature. On est là pour aimer une femme ») l’ont enfermé dans un personnage de « beauf » aux idées courtes et carrées. Ami de Le Pen, pour la peine de mort, contre le mariage gay… fermez le ban. Delon, c’est vrai, ne fait pas toujours dans la dentelle. Il n’a pas non plus une petite idée de lui-même. Mais ce n’est certainement pas un « beauf ». Le beau-fils de charcutier qui se souvient encore des cochons que l’on égorgeait dans la cour de sa maison (il tenait la casserole pour récupérer le sang qui giclait) est un esthète qui a constitué une collection de dessins anciens et de tableaux de maîtres avec un goût très sûr. L’acteur à fleur de peau, l’homme à femmes, qui a toujours dans son portefeuille, contre son cœur, une photo de sa mère avec, au dos, quelques mots écrits à l’encre verte, est un écorché vif. Et un acteur plus engagé que l’on ne croit, qui n’a pas tout le temps l’œil fixé sur son nombril, attentif aux soubresauts de l’époque, n’hésitant pas, quand il apprécie l’analyse d’un journaliste, à lui envoyer un petit mot.

Insaisissable, au fond. Peu ou mal connu. À son propos, les mêmes mots reviennent toujours. Félin, animal. Un fauve indomptable. Inconsolable, aussi. Tourmenté par des peines et des tourments, des blessures de jeunesse qui ne se refermeront jamais. On pense Delon et on revoit La Piscine, bien sûr. Romy Schneider. Nathalie Delon, Mireille Darc, dont le regard doux de biche a toujours su l’apaiser, et tant d’autres. On pense Delon et on voit cette beauté sauvage. Troublante. Insolente. Évidente. Qui attire les femmes et agace les hommes. Delon, c’est Solal sur l’écran noir de nos nuits blanches. Une beauté encombrante ?

Extrait du livre de Anne Fulda, "Mes très chers monstres", publié aux éditions de l’Observatoire.

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