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©JIM WATSON / AFP

Malédiction

Les Républicains, c’est plus fort que toi : les démocrates américains perdent élection locale après élection locale malgré un Donald Trump nettement plus impopulaire que ses prédécesseurs

L'après Hillary continue à déchirer les démocrates, qui ne trouvent plus la recette pour convaincre les électeurs. Pourtant, ceux-ci sont tout sauf satisfaits de l'actuel président.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018) ainsi que Et s’il gagnait encore ? (VA éditions). 

Son dernier livre « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama » est sorti chez VA éditions en novembre 2019.

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Atlantico : Le 20 juin dernier, le candidat Démocrate Jon Ossof a perdu la dernière élection partielle, pour une place au Congrès, l'ayant opposé au candidat Républicain Karen Handel, sur un score de 51.87% contre 48.13%. Pour la 4e fois consécutive, les démocrates se sont vus incapables de gagner une élection face à un candidat républicain, malgré une débauche de moyens financiers, et une nationalisation de l'enjeu, tentant ainsi de transformer le scrutin en un référendum anti Donald Trump. Comment comprendre cette succession de défaites et cette incapacité à faire dérailler la dynamique en cours, alors même que les sondages d'opinion constatent un faible soutien à Donald Trump ? 

Jean-Eric Branaa : Il faut d’abord rappeler qu’aux États-Unis, des élections partielles sont organisées pour remplacer les élus démissionnaires ou qui sont nommés ministres, comme c'était le cas ici avec Tom Price en Géorgie (nommé à la Santé) et Mick Mulvaney en Caroline du Sud (au Budget) ; il n’y a pas de système de « suppléants ». La défaite du démocrate Jon Ossoff a surpris tous les observateurs et déclenché immédiatement une grande joie chez les républicains : Il faut dire que c’était loin d’être joué d’avance alors que les sondages donnaient le candidat démocrate largement vainqueur sur son challenger Karen Halden, avec plus de 7 points d’avance. Le président Trump a lui-même signé plusieurs tweets célébrant ce qu’il a considéré comme « une grande victoire ». La campagne a été lancée très tôt dans cet Etat, dès l’annonce que Mike Price avait été nommé ministre et les démocrates ont voulu faire de ce scrutin un référendum sur la présidence de Donald Trump. Le Parti démocrate national s’est alors engagé dans la bataille, derrière ce candidat local et ce dernier a même reçu le soutien des démocrates du Congrès, avec Nancy Pelosi, la chef de file des députés du Parti, en première ligne. Dans ce contexte, les levées de fond ont été très efficaces, au point que cette campagne est devenue la plus chère de toute l’histoire des Etats-Unis : chaque vote a, au final, coûté 231 dollars du côté démocrate, mais les républicains ne sont pas en reste puisque chaque vote leur a coûté 171 dollars. Près de 60 millions de dollars ont été engloutis pour cette élection ! De nombreuses personnalités, notamment d’Hollywood, comme l'acteur Samuel Lee Jackson ou Jane Fonda, sont venues porter main forte au candidat démocrate et il faut reconnaître que c’est lui qui a su attirer la plus belle couverture médiatique. Fort de cet avantage, il espérait avoir engagé une dynamique en sa faveur : mais, à quelques jours à peine du scrutin, les derniers sondages ont semblé indiquer le contraire. Ossoff comptait toutefois sur les « votes pas anticipation » (early voting), qui peuvent faire la différence car de plus en plus de gens préfèrent éviter la cohue du mardi électoral. Manque de chance, l’avance du démocrate n’a été que de 1,4%, ce qui semblait bien insuffisant pour faire la différence. Car un vote répond à d’autres logiques et ne peut pas se résumer à une opération de marketing et de communication. C’est bien ce qu’ont rappelé les électeurs des trois comtés de la 6ème circonscription de Georgie qui est, rappelons-le, traditionnellement républicaine. Le comté de DeKalb a voté démocrate, comme il le fait toujours, mais les deux autres comtés, Cobb et Fulton, ont massivement voté républicain, comme ils le font toujours également. Face à la proposition de faire de cette élection un référendum pour ou contre Trump, les démocrates ont en réalité provoqué un réflexe légitimiste des supporters du président américain : les sympathisants du GOP ne sont pas tombés dans ce piège tendu par un Parti démocrate en mal d’idées et qui n’avait rien d’autre à leur proposer qu’un rejet pur et simple de Donald Trump. C’est bien trop insuffisant pour ces électeurs de la banlieue chic d’Atlanta, secteur dans lequel on trouve une majorité de CSP+, qui espèrent une offre politique plus élaborée. Il y a donc une véritable réflexion à mener pour les démocrates : le sentiment anti-Trump n’est pas suffisant en lui-même pour permettre une reconquête du pouvoir.

 

Quelles sont les erreurs commises par les démocrates ? Ont ils réellement tirer les leçons de la victoire de Donald Trump en 2016 ? Faut il y voir une confusion entre politique et morale ?

L'élection présidentielle de 2016 apparaît comme une énigme à beaucoup de démocrates. Dans un contexte de prospérité économique et de paix sans précédent, où le bilan de l'administration sortante bénéficiait d'un taux d'opinion favorable d'environ 60% et où les thèmes défendus par leur parti (éducation, retraites, santé) auraient dû être les plus populaires, pourquoi Hillary Clinton ne l'a-t-elle pas largement emporté ? Alourdis par cette interrogation non-résolue, les démocrates sont donc partis dans cette campagne locale bille en tête, persuadé que l’impopularité de Donald Trump allait les aider, sans se livrer à la moindre analyse de leur échec de 2016 et en espérant toutefois que cette circonscription de Géorgie serait le tremplin de la reconquête, en vue des élections législatives de mi-mandat, en novembre 2018, lors desquelles la totalité de la Chambre et le tiers du Sénat seront renouvelés. Cela ne pouvait évidemment pas fonctionner. Pourtant la campagne a été très intense, les habitants étant inondés de publicités à la télévision, à la radio, par téléphone, par emails, sur les réseaux sociaux et même, encore, dans les boîtes aux lettres. Les militants de terrain ne se sont pas posés plus de questions que le candidat ne s’en posait et leur discours de campagne s’est limité à des commentaires sur l’actualité avec comme ligne conductrice la remise en cause de tout ce que peut faire Trump. On est effectivement rentré dans une logique d’opposition entre le bien et le mal, le bien étant pour les démocrates situé dans leur propre camp et le rejet qu’ils ont développé vis-à-vis de l’autre camp –le mal– étant justifié par l’attitude qu’ils pensent être quasi-unanime dans le pays. Or ce n’est pas le cas puisque, si les sondages indiquent effectivement une côte de popularité basse pour Trump, avec une côte d’impopularité très forte, ces mêmes sondages indiquent également que tout cela ne tient pas si on interroge les seuls électeurs républicains. Or ce sont eux qui votent. Les démocrates ne se sont pas posés plus de questions qu’il n’en fallait parce que leur démarche s’est inscrite dans une dynamique puissante, qui s’est développée dès le 8 novembre 2016, en réponse à la campagne nauséabonde qu’ils ont eu à subir pendant deux ans. Mais rien ne justifie l’outrance de leur réponse pour répliquer aux outrances qu’ils dénoncent. Rien n’explique non plus le déni dont ils font preuve avec cette absence incompréhensible de reconnaissance du processus démocratique qui a conduit à l’élection de Donald Trump, alors que ce dernier a respecté toutes les règles mise en place pour un tel scrutin. Bernie Sanders ou Elizabeth Warren sont eux-mêmes intervenus pour plaider dans ce sens, une fois les résultats connus et alors que se dressait un mouvement citoyen de « résistance » et que Jill Stein, la candidate du parti vert remettait en cause les résultats dans trois Etats du Nord et demandait un recomptage. Rien n’a été passé depuis à Donald Trump, qui dénonce lui-même désormais la chasse aux sorcières. Il aurait tort de ne pas le faire tellement elle est devenue flagrante. Peut-être l’attaque contre le député de Louisiane Scalise a-t-elle été pour quelque chose dans ce retournement local de la dynamique de vote, car cet attentat a provoqué un vrai débat national : l’attitude des démocrates a alors été mise à l’index et le sentiment qui en est sorti est qu’il faut maintenant donner une chance au président en place. Les difficultés rencontrées par les démocrates sont certainement multiformes, mais il y a aussi, et peut-être davantage, un problème idéologique, qui les empêche d’imaginer que le monde peut tourner autrement que de la façon dont ils l’imaginent. C’est une confusion de la pensée qui peut devenir un vrai handicap. Sauf à imaginer que les électeurs ne réfléchissent pas avant de voter.

A quoi faut il s'attendre pour les prochaines élections qui auront lieu en 2018 ? Quelle est la ligne démocrate la plus "capable" de rivaliser avec ce qui ressemble de plus en plus à une martingale électorale pour les Républicains ? 

Il est un peu tôt pour parler de martingale électorale, qui est quand même encore très limitée, même si les quatre derniers scrutins au Montana, au Kansas, en Georgie et en Caroline du Sud ont tourné à l’avantage des Républicains. Les victoires sont toutefois plutôt serrées –il faut le relever aussi–, et les démocrates ont pu l’emporter de leur côté, même si c’est sans surprise, dans une partielle en Californie ; tout est encore très ouvert par ailleurs pour le scrutin de la semaine prochaine dans l’Ohio. Au début de sa campagne, Jon Ossoff était peu connu du public, même dans son Etat. Mais il est encore très jeune, à peine 30 ans. Il a été dépeint comme un démocrate modéré, prêt à tendre la main aux républicains et à travailler avec eux. Aujourd’hui beaucoup lui reprochent cette ligne, qui l’a rendu insipide, et ceux-là réclament à l’avenir une ligne plus marquée, avec des oppositions plus franches et plus courageuses. C’est le défi qui attend Tom Perez, le chef du Parti démocrate, d’autant qu’en Caroline du Sud, où le candidat républicain ne devait rencontrer aucun problème, le démocrate a effectivement défendu une ligne plus gauchiste et plus revendicative et cela a presque marché, puisque Norman n’a été élu que d’un cheveu. En fait, cette campagne montre que le Parti démocrate est divisé en deux grands courants. Le premier est celui des centristes, ceux que l’on appelaient les « nouveaux démocrates » du temps de Bill Clinton. Ils considèrent que leur parti peut être majoritaire à condition de créer une coalition alliant à la base démocrate les classes moyennes blanches aisées et diplômées de l'enseignement supérieur, qui sont les principaux bénéficiaires de la nouvelle économie américaine depuis vingt ans. Leur idée est donc d'élargir le « cercle des gagnants ». Le second courant est celui des démocrates plus traditionnels, davantage marqués à gauche. Il s'agit plus ou moins de la stratégie adoptée par Bernie Sanders. Ce groupe considère que les démocrates seront majoritaires s'ils forgent une coalition populaire des « perdants » regroupant la base démocrate, ainsi que les classes moyennes modestes et non diplômées de l'enseignement supérieur. Il s’agit pour eux de reformuler le projet socialiste afin de fournir une réponse à la crise de la pensée de gauche, à la fois dans ses versions communiste et sociale-démocrate. Considérant, comme l’explique Chantal Mouffe dans son livre Antagonisme et hégémonie. La démocratie radicale contre le consensus néolibéral que la crise est « en partie causée par l’importance grandissante prise par les nouveaux mouvements sociaux, qui ont commencé à émerger depuis les années 1960, et dont ni le marxisme, ni la social-démocratie n’ont été capables de rendre compte de manière adéquate. » Leur mission est d'utiliser les fruits de la reprise actuelle afin d'aider les « oubliés » du système. Les démocrates sont donc placés devant un dilemme : doivent-ils axer leur message en direction des plus nantis, des « gagnants » et ainsi risquer de se couper de leur base et de leurs valeurs, ou bien en direction des déclassés, des « perdants » –à qui Trump s’est directement adressé pour sa part–, mais risquer aussi de ne jamais pouvoir établir une réelle majorité tout en favorisant une polarisation idéologique tout en n’étant pas sûr que c’est ce que veulent réellement les Américains ? Le dilemme est grand et la solution, si quelqu’un la trouve, sera la clé de 2018 avec une victoire, ou pas, des démocrates.

 
 

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