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Crédits Photo: Reuters
Les Danois seraient plus heureux que les autres peuples grâce à leurs gènes.

Happy end

Les Danois, peuple le plus prédisposé à être heureux grâce à leurs gênes : ce que l’on sait désormais du bonheur et de la dépression (pas tout, loin de là)

Le bonheur serait génétique pour certains scientifiques. Il serait un chemin pour certains philosophes. Quoi qu'il en soit, cet état/sentiment/gène reste un mystère et la quête de toutes nos vies.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

Voir la bio »Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : D’après une étude menée par l’université de Warwik en Écosse les Danois seraient plus heureux du fait de leurs gènes. Le bonheur est-il explicable par la science et notamment par les gènes ?

Jean-Paul Mialet : Le bonheur, une simple affaire de chromosomes ? Réduire la délicate félicité à de rudimentaires dispositions biologiques… cela paraît choquant. Pourtant, une recherche a fait grand bruit il y a une quinzaine d’années. Elle démontrait que le sentiment d’être heureux dépendait davantage de la personne que des circonstances. A l’aide d’un questionnaire, les chercheurs avaient isolé dans un premier temps deux groupes d’individus, les uns s’affirmant heureux et les autres malheureux. Puis dix ans après, on avait repris ces deux groupes et évalué les parcours de vie de chacun, en cotant évènements heureux et malheureux. Ces évènements n’avaient aucune influence sur le sentiment de bonheur : restaient heureux ceux qui l’étaient à l’origine et malheureux les autres en dépit des épreuves ou des chances. Conclusion : le bonheur serait génétique.

Il serait plus juste d’admettre que le sentiment d’être heureux s’avère une caractéristique stable de la personnalité sans lien évident avec les évènements de vie. Or, la personnalité est une construction qui se bâtit sur un socle biologique, chromosomique, certes, mais qui intègre également des éléments historiques et culturels. Outre les dispositions génétiques, il s’agit alors de savoir comment l’individu s’accorde avec ces deux dimensions-là : s’il se sent en harmonie avec ceux qui ont contribué à son développement – son histoire personnelle – et avec le monde dans lequel il baigne – sa culture. C’est à partir de ces trois composantes de sa personne qu’un individu se juge heureux ou malheureux.

En somme, il y a sans doute une prédisposition héréditaire au bonheur comme à l’alcoolisme car certains traits de tempéraments s’héritent. Mais ni le bonheur, ni l’alcoolisme ne sont des propriétés simples de l’organisme, à la façon de la couleur des yeux : ce sont l’un un jugement, l’autre une conduite. Hélas, les points de vue biologiques et sociologiques sont aujourd’hui triomphants et on ne conçoit plus le fonctionnement de l’individu qu’à travers les rouages des chromosomes ou de la culture.

Bertrand Vergely : On peut faire une science de tout. Y compris du bonheur. On en fait d’ailleurs. La preuve. Pourtant cela n’explique rien. S’il y a des choses qui expliquent l’absence de malheur, le bonheur échappe à toute explication, le bonheur requérant des conditions miraculeuses, de l’âme de la part de ceux qui le vivent ainsi qu’un climat poétique. Le lien avec les gènes ? Normal. Aucune vie humaine ne pouvant vivre dans la souffrance, notre corps est mû par un principe de plaisir présent au fond de chacune de nos cellules. Il est de ce fgait normal que le biologiste constate un marquage du bonheur dans les gènes. Le bonheur se trouve dans les gènes non parce su’il en procède mais parce qu’il les précède. C’st le bonheur qui crée le gène du bonheur et non le gène qui crée le bonheur.

Quelle définition peut-on donner du bonheur collectif ?

Jean-Paul Mialet : Arrêtons-nous, puisqu’on en parle, sur la culture. Notre époque est particulièrement soucieuse de la question du bonheur. Dans mes premières années d’étude, jamais des savants n’auraient songé à se compromettre dans une recherche sérieuse sur le bonheur. Je me souviens que, dans les années 70, un journaliste du Figaro avait osé demander à de Gaulle s’il était heureux : il s’était fait remettre en place. Question insultante par sa futilité ! En fait, le bonheur n’est devenu une préoccupation prioritaire pour notre société qu’à partir des années 90. Puis, peu après, c’est le bien-être qui s’est imposé comme une valeur-clé, au point de figurer dans la définition de la santé de l’OMS. Et l’on a vu fleurir les enquêtes sur le bonheur à travers la planète – avec palmarès à l’appui. On sait que le Bhoutan est en tête des pays les plus heureux et s’en fait une fierté. Le bonheur est devenu un label qui attire les touristes – tout en légitimant la politique des dirigeants.

Mais le bonheur, on vient de le dire, est un jugement. Ce jugement ne prend pas la même forme s’il se rapporte à une appartenance collective ou s’il se porte sur soi-même. Si l’on vous demande "êtes-vous heureux d’être français ?", répondrez-vous de la même façon que si l’on vous pose la question "êtes-vous heureux ?". C’est toute la complexité de la notion de bonheur et des études qui prétendent en donner une approche objective : juger son bonheur dépend étroitement du contexte. Dans le cas d’une enquête sur le bonheur en France, les réponses tiendront compte de la référence "France", "être français",  "vivre en France", et peut-être hésitera-t-on à se déclarer malheureux, même si l’on souffre, par comparaison avec d’autres pays, par fierté pour son pays ou pour ne pas trahir son pays. Toutes ces questions sont, pour le coup, d’ordre sociologique. Pourquoi les habitants du Bhoutan sont-ils si heureux ? Il y a sans doute un grand nombre de raisons, et pas simplement le fait qu’ils ignorent tout des injustices de la sécurité sociale ou des grèves de la SNCF. Pourquoi les Danois sont-ils si heureux ? La dimension modeste de leur communauté pourrait bien jouer tout autant que leurs chromosomes. Ils ressentent également actuellement, face aux bouleversements mondiaux, une menace pour leur identité. Qui sait si cela ne les aide pas à se replier derrière un bonheur hautement affirmé, qu’il convient de ne pas déranger ?

Bertrand Vergely : Le bonheur collectif consiste à être heureux ensemble parce que l’on vit en paix, dans la prospérité et dans le plaisir d’être ensemble dispensé par l’amitié. Le bonheur collectif est donc lié à des conditions politiques, économiques ainsi qu’à quelque chose d’impalpable relevant d’un être-ensemble harmonieux. Rousseau voyait dans le peuple l’image du bonheur collectif. Quand on le laisse vivre, le peuple est spontanément fraternel.

Et le bonheur individuel ? Confucius parle de chemin. Le bonheur est-il un chemin ou une fin ?

Jean-Paul Mialet : En effet, alors qu’on lui demandait quel est le chemin du bonheur, Confucius aurait répondu : le bonheur, c’est le chemin.

Permettez-moi donc d’évoquer mon chemin. J’aurai vu en trente ans le bonheur passer d’une préoccupation philosophique à une quantité mesurable qui vient attester de l’efficacité d’une politique… ou d’un remède. Car le psychiatre est tenu de se soumettre aux impératifs de la culture dans laquelle il exerce. Autrefois, on réclamait d’échapper à la souffrance. Aujourd’hui, on veut du bonheur. Et l’industrie pharmaceutique s’est faite complice de cette démarche en laissant les medias assimiler certains traitements antidépresseurs à des « pilules du bonheur » sans jamais y mettre bon ordre (puisque cela facilitait les ventes), et en produisant de plus en plus de substances à visée de bien-être. Toutefois, ce serait exagéré de rendre l’industrie de la santé responsable de ce déplacement de perspective : c’est bien l’ensemble de la société qui a changé de paradigme et pose le bonheur et le bien être au centre de ses objectifs - alors qu’autrefois le devoir et la responsabilité étaient prioritaires. Les moyens de production ainsi que les chercheurs ne font que suivre le courant.

Le bonheur individuel ne peut se soustraire à ces impératifs collectifs. Il se peut qu’un certain nombre de nos contemporains soient malheureux parce qu’ils se fixent trop d’être heureux. En ce qui me concerne, je me suis souvent demandé ce qui m’avait poussé à passer le plus clair de mon existence au milieu du malheur. La vie d’un médecin l’amène à ne côtoyer le bonheur qu’à l’état de ruines. Pourquoi ce choix ? Des âmes bien intentionnées m’ont déjà proposé une réponse : le malheur des autres conforterait mon propre bonheur… Eh bien non, je ne me frotte pas les mains dès que la porte s’est fermée sur un patient en me disant « celui-là est bien plus malheureux que moi », un large sourire aux lèvres. Au fond, j’aimerais bien. Mais non, la souffrance des autres me touche. Alors ? Déjà, je pense qu’appartenant à une autre génération, pendant longtemps la question du bonheur ne m’a pas beaucoup effleurée. Ensuite, si je creuse, mon bonheur vient d’un échange sincère avec autrui. Et la souffrance s’y prête : dans la détresse – peut-être parce qu’au fond, elle nous soude tous –, les masques tombent, un vrai partage s’établit.  Vous voyez comme j’aborde avec franchise la question du bonheur individuel à partir de ma propre réflexion et en vous livrant un paradoxe : je me déclare heureux de vivre au milieu des malheureux par une sorte de communauté de détresse ! Pour être juste, il faut ajouter un sentiment gratifiant d’aider ou soulager ceux qui viennent me voir. Même modeste, cette efficacité me donne sans doute l’illusion de disposer d’une certaine maîtrise sur la tragédie de la condition humaine. Et je tiens à cette illusion.

Voilà. Peut-on, à propos du bonheur individuel, faire mieux que de parler de son propre bonheur ? Le mien en tout cas n’a pas été un objectif, mais une lueur qui éclaire par moment le chemin.

La psychologie du bonheur est aujourd’hui un marché en pleine expansion, je ne l’ignore pas. Chacun y va de sa méthode. Dans l’ensemble, on conseille de lâcher prise, de méditer, de s’ouvrir à l’instant et de ne pas s’étourdir dans des vanités.  Ce sont, au fond, les recommandations que l’on retrouve dans toutes les grandes sagesses, qu’elles soient philosophiques ou religieuses. Oublions un moment ces recettes et revenons à mon cas personnel. C’est l’été, je suis allongé sur un transat et j’observe le soleil décliner en dorant la cime des pins pendant que le ciel, traversé par un vol d’hirondelles, s’illumine de reflets orangés. Je suis heureux et goûte profondément ce moment. Je n’oublie pas de le goûter et de m’y « abandonner » comme le suggèrent tous ces manuels. Mais le bonheur se résume-t-il à cette pause ? Peu après, je retourne vers mon clavier et continue d’écrire sur le bonheur, en m’efforçant de trouver les mots, au lieu de le vivre paisiblement. Pourquoi  donc ? La pause n’aurait-elle de prix que s’il y a l’effort du chemin ?

Bertrand Vergely : Le bonheur individuel réside dans l’harmonie que l’on est capable de trouver avec soi-même. Il dépend pour cela de l’acceptation de la solitude ainsi que de la capacité d’écoute intérieure. Il est un chemin et non un but dans la mesure où, étant quelque chose qui se vit, il se vit sans cesse et non une fois pour toutes.

Comment expliquer que certaines personnes soient heureuses et d’autres pas ?

Jean-Paul Mialet : Certains éléments de réponse ont déjà été fournis. Il y a clairement des aspects héréditaires, même si tout ne se résume pas à cela. Il y a peut-être également des bains culturels plus propices à ne pas se sentir heureux, et en particulier, une culture telle que la nôtre qui fait du bonheur un accomplissement personnel. Le bonheur est un peu comme la santé : quand on l’a, il ne fait pas de bruit. Si l’on commence à trop s’interroger, on devient malheureux comme l’hypocondriaque qui doute et consulte en permanence.

Mais ce serait injuste de ne voir que ces aspects héréditaires ou culturels. Certaines histoires de vie fournissent des raisons plausibles pour comprendre qu’un individu puisse se sentir malheureux. Il y a, hélas, sur cette terre, beaucoup de mauvais départs, beaucoup d’enfances brisées. On notera toutefois que j’emploie le terme de « raisons » et non de causes, car d’autres destinées aussi douloureuses ne conduisent pas nécessairement au malheur ; certains peuvent même s’avérer  être d’autant plus heureux qu’ils ont pu triompher de leurs mauvaises expériences et en faire une richesse. On mesure chaque jour, dans mon métier, combien la vie est par essence créative : chacun crée sa propre histoire autant qu’il la subit.

Bertrand Vergely : On est heureux parce qu’on le veut et qu’on a d »cidé de l’être. Donc, si certaines personnes ne sont pas heureuses c’est qu’elles ne veulent pas l’être. Pour vouloir être heureux il faut décider d’arrêter de remâcher son passé, ses traumatismes, ses blessures. C’est parce qu’on veut être heureux qu’on peut le devenir et qu’on se donne les moyens de le devenir.

Des études montrent le caractère héréditaire de la dépression. La science peut-elle expliquer la dépression ?

Jean-Paul Mialet : Après le bonheur, vous m’invitez à parler de la dépression ? Il ne faudrait pourtant pas introduire de confusion en opposant l’un à l’autre. Nul doute que l’on peut opposer le bonheur au malheur, mais pas à la dépression qui est une maladie. Une maladie pendant laquelle on fait l’expérience d’un désespoir absolu – un désespoir comme jamais on n’en connaîtra en dehors de cet état. Mais ce désespoir, qui est un malheur pour le déprimé et son entourage, n’est pas le malheur du triste ou du malheureux. Il est un égarement momentané du jugement lié à une perception sélective de tout ce qui ne va pas, sans le contrepoids de ce qui va. Paul Valery, qui était sujet à de fortes dépressions, avait coutume de dire que la mélancolie était une crise de lucidité : expression de poète, à moitié convaincante. En fait, quand tout va bien, même si l’on est de ceux qui croient,  comme je viens de le confier, que la condition humaine est tragique, on est heureux de vivre. La lucidité disparait, elle est gommée par le grain de folie qui pousse à vivre en dépit de tout et parvient à se nourrir de bonheur et d’espérance même au milieu des chemins les plus arides.

D’ailleurs, lorsque le déprimé est sorti de sa dépression, il redevient lui-même : c’est à dire heureux ou malheureux selon sa nature. Cette rupture avec soi-même est conditionnée par des bouleversements de la chimie cérébrale que la science connait de mieux en mieux, en offrant des moyens de lutte efficaces. Depuis les années 60, il existe des traitements chimiques qui redressent ce désordre cérébral et permettent au patient de se réapproprier sa personnalité, heureuse ou malheureuse. Au cours du temps, ces traitements se sont multipliés mais on voit combien on est loin des fameuses « pilules du bonheur ». La maladie dépressive peut se déclencher à la suite de grands chocs affectifs, mais elle survient aussi sans raison, à certaines saisons. Son caractère héréditaire est amplement prouvé et on connait, hélas, des familles entières sévèrement frappées par le mal.

La dépression est un état aigu dont la durée ne dépasse pas quelques mois. Toutefois certaines dépressions résistent au traitement et s’installent dans la durée : on parle alors de dépression chronique. Les raisons du passage à la chronicité font débat. Peut-être certaines ruptures dans l’équilibre d’une existence ne favorisent pas le retour à ses normes antérieures. Quoiqu’il en soit, ces dépressions chroniques sont des états maladifs qui se prolongent ;  on doit les distinguer des caractéristiques de la personnalité.

A la différence de ces états, sans être dépressifs, certains se plaignent constamment d’être malheureux ;  ils en viennent même à organiser leur vie autour du malheur. On a affaire dans ce dernier cas à un mauvais rapport à l’existence qui fait partie de soi et rend la vie douloureuse : c’est ce que l’on appelait autrefois la qui inspirent volontiers neurasthénie. Pour aider ces personnalités malheureuses – ces tempéraments dépressifs qui ont inspiré les écrivains romantiques – on fait appel avec plus ou moins de succès à des psychothérapies de toutes sortes et non à des traitements chimiques. Mais, ne s’éloigne-t-on pas beaucoup de notre thème, le bonheur, en se tournant ainsi vers ceux qui font de leur malheur un mode de vie. A moins que… ce ne soit là leur bonheur à eux ?

Bertrand Vergely : Tout comme on peut faire une science du bonheur, on eut en faire une de la dépression ; Toutefois, cela n’explique rien. Parce qu’il y a dans les dépressions un facteur obscur qui nous échappe. Si personne jusqu’à aujourd’hui n’est arrivé à comprendre la dépression ce n’est pas un hasard. C’est qu’elle est inexplicable. Pour une raison simple. C’est tout le rapport à la vie qui est mis en jeu par une dépression . Pour cela il faut rentrer dans la vie. Ce que l’on ne fait pas. Ou peu. Ou mal.

Comment expliquer la spirale qui fait que l’on passe de la déprime à la dépression pathologique ?

Bertrand Vergely : Par un manque de soins et de vigilance. Quand on ne soigne pas les premiers symptômes dépressifs ceux-ci s’accumulent et finissent par devenir une montagne. On le voit bien dans les phénomènes d’addiction. Au début, l’alcoolique attrapé la bouteille. Après, c’est la bouteille qui l’attrape. À force d’avoir une déprime sans se soigner, un jour la déprime devient dépression et la dépression une pathologie.

Propos recueillis par Clémence de Ligny

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