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Bilan des années 2010

Les années 10 ou la décennie où les smartphones ont pris le contrôle de nos vies

A l'occasion de la fin de l'année 2019, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de dresser un bilan de la décennie, des années 2010. Nathalie Nadaud-Albertini revient aujourd'hui sur l'arrivée du smartphone et comment il a changé notre rapport au monde.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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En 2007, lorsqu’Apple lance l’iPhone, un téléphone tactile relié à Internet, le produit était très attendu. Steve Jobs allait jusqu’à le présenter comme une innovation technologique majeure comparable au Macintosh en 1984 et à l’iPod en 2001. Malgré des critiques portant sur l’absence de certaines fonctionnalités comme la radio FM ou le défaut d’accusé de réception pour l’envoi d’un message,  il s’est peu à peu imposé jusqu’à devenir un mot générique progressivement remplacé par le terme « smartphone ». Avec des forfaits et des appareils le rendant plus abordable financièrement, l’objet s’est démocratisé au début des années 2010 et a changé notre rapport au monde au cours de la décennie.  

Une extension de soi qui transforme notre rapport au temps et à l’espace 

Le smartphone a tout d’abord modifié notre rapport au monde, parce qu’il est vécu comme une extension de soi, un prolongement du pouvoir de sa propre main comme de la présence de son propre corps. Il permet en effet d’agir à distance, qu’il s’agisse de communiquer avec des personnes physiquement très éloignées autrement que par un appel téléphonique (c’est-à-dire via des photos, des vidéos, des appels en visio, des sms, ou tout échange permis par les réseaux sociaux) ou d’effectuer des activités qui autrefois nécessitaient une présence physique, comme faire ses courses. Non seulement le smartphone permet de les réaliser à distance, mais en plus il permet de les faire dans l’endroit de son choix, à la terrasse d’un café par exemple. De cette façon, notre rapport à l’espace et aux limites physiques change, mais pas uniquement. En effet, c’est également notre rapport au temps qui se trouve modifié, car le cloisonnement entre temps libre et temps contraint devient poreux si ce n’est obsolète et l’on apprend à vivre des temporalités fragmentées où l’on superpose et mélange des activités de nature différente. 

La modification du partage public/privé

Autre changement de taille qui s’opère avec le smartphone : la modification du partage entre public et privé. En effet, en permettant de mettre en ligne dans l’espace public des éléments très personnels, comme des photos de soi ou de ses enfants prises dans le cadre du foyer ou d’une activité privée, le smartphone rompt avec le partage public/privé en vigueur dans nos sociétés depuis la fin de la société cour. 

Le concept de sphère privée s’est en effet créé en réaction à la société d’Ancien Régime où à tout moment de la journée, le comportement de l’individu pouvait décider de son succès social ou inversement de son insuccès. Le privé s’est ainsi mis en place comme un espace qui appartient en propre à l’individu et lui permet de se reposer un temps du contrôle que la société exerce sur lui. Avec le smartphone, c’est un autre rapport à l’intimité qui se s’installe : l’extimité, une forme d’intimité mise en scène et exposée publiquement. Autrement dit, une intimité qui, par définition, n’en est plus vraiment une. 

La transformation des relations interpersonnelles

Dans cet autre rapport à l’intime, le statut des relations interpersonnelles changent également, car l’espace numérique devient un espace social où l’on peut se rencontrer et interagir au même titre qu’à l’intérieur d’espaces physiques. On peut ainsi entretenir des relations interpersonnelles de longue durée avec des personnes que l’on n’a jamais rencontrées physiquement, mais que l’on connaît par le biais de leurs écrits, de leurs photos ou de leurs vidéos. Dans ce contexte, la rencontre IRL (« in real life ») prend un autre statut. Plus rare, elle devient plus précieuse et vient attester l’authenticité, l’intensité ou l’importance d’une relation. 

L’évolution du rapport à l’écrit 

De la même façon, le smartphone a modifié notre rapport à l’écrit. Il l’a en effet partagé entre l’oralité écrite qu’il génère à travers ses différents modes de conversation (sms, emails, WhatApps,Facebook, Twitter etc.), et une revalorisation de l’écrit à la main et sur papier. Par rapport à la banalisation de l’écrit-oral, l’écrit manuel est perçu autrement que comme une simple nécessité requise par l’échange. Il se charge en effet de plus de valeur, parce qu’il demande un effort supplémentaire, génère une attente ou une surprise à la réception. On l’apprécie également davantage parce qu’il exprime par la calligraphie et le tracé des lettres un moment particulier où une personne a considéré qu’on lui était suffisamment cher pour qu’elle prenne le temps et la peine de coucher des mots sur papier, de les choisir, d’y réfléchir ou inversement pour qu’elle se laisse aller à l’émotion de l’instant qu’une rature ou un tracé hésitant révèlent. Aujourd’hui, on voit dans une lettre écrite à la main autant une marque d’authenticité de la relation qu’un témoignage de l’unicité de son auteur parce qu’elle a été en rapport de contiguïté avec son corps, ainsi qu’un autre rapport au temps, linéaire, continu et plus lent, celui d’un temps un peu mythifié où l’on prenait le temps pour les êtres chers.  

En conclusion, avec le smartphone, un nouveau paysage normatif se dessine où l’on distingue trois formes de temps et d’espace : - le temps et l’espace des écrans où notre rapport au monde est à la fois décorporéisé et fragmenté en activités superposées, 

- le temps et l’espace pour soi dont on est demandeur à travers des activités qui nécessitent d’être présent dans l’instant et par son corps, comme le yoga ou la méditation en pleine conscience, et servent à contrebalancer le rapport au temps et à l’espace décorporéisé et fragmenté des écrans,

- le temps et l’espace avec autrui hors publicité où se dessinent une autre forme d’intimité qui s’éloigne de l’extime, s’exerce à l’abri des regards et en présence physique. Elle s’ancre dans un rapport au corps réaffirmé dans un « ici et maintenant » qui se double d’un « uniquement entre toi et moi ». 

À travers ces trois formes de temps et d’espace, ce sont les contours d’une redéfinition de la liberté que l’on cherche et que l’on questionne dans un mouvement de balancier : choisit-on la liberté que donne l’abolition des contraintes d’espace et de temps permises par le smartphone ou en désire-t-on une autre ? À quel(s) moment(s) la souhaite-t-on ? Avec qui ? Comment ? 

Autant de questions du rapport à soi et à autrui qui clôturent la décennie sur un point d’interrogation que la décennie prochaine permettra peut-être de lever.

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