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Les touristes chinois sont frappés du syndrome de Paris
Les touristes chinois sont frappés du syndrome de Paris
©Reuters/Charles Platiau

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Le syndrome de Paris : pourquoi les touristes chinois ne veulent plus visiter la capitale

Le nombre de touristes chinois en France aurait augmenté de 23 % en 2013 selon la Direction générale de la compétitivité de l'industrie et des services (DGCIS). Parallèlement, ils sont de plus en plus nombreux à revenir traumatisés de leur séjour, notamment à Paris, peu habitués qu'ils sont à la brutalité urbaine de la capitale française.

Christophe Soullez

Christophe Soullez

Christophe Soullez est criminologue et dirige le département de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Il est l'auteur de "Histoires criminelles de la France" chez Odile Jacob, 2012
et de "La criminologie pour les nuls" chez First éditions, 2012. 

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Jean-Paul Mégret

Jean-Paul Mégret

Jean-Paul Megret est secrétaire national du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP).

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Atlantico : Dans son rapport sur le secteur du tourisme en France en 2013,  la DGCIS a annoncé que le nombre de visiteurs chinois avait augmenté de près de 23%. Pourtant, et selon un article paru dans la presse anglo-saxonne (voir ici en anglais), ces derniers souffriraient d’un mal appelé "Syndrome de Paris", et dont le choc culturel entre une ville fantasmée et sa réalité brutale en serait la cause. A quel genre de brutalités les touristes chinois sont-ils spécifiquement confrontés ?

Jean-Paul Mégret : Les Chinois sont les victimes commodes d’un certain nombre d’individus, et la police ne peut malheureusement que comprendre ce type de réaction puisque nous avons été obligés de mettre en place un certain nombre de dispositifs face à une recrudescence des agressions où ils étaient visés. Celles-ci sont multiples et vont très loin : ainsi, il se trouve que certains Chinois viennent rendre visite à leur famille, et nous sommes obligés d’assurer leur protection à travers des gardes quand ils vont au restaurant dans le 93 par exemple, où l’on a pu observer de véritables hold-up de la part de délinquants sur des Chinois en visite.

Ce phénomène, qui touche surtout Paris, est tellement problématique que nous avons dû demander aux groupes de police judiciaire qui travaillent généralement sur les affaires de stupéfiants ou avec les BRB (Brigade de répression du banditisme ndlr) de se concentrer l’été principalement sur la prévention de la part des individus agresseurs, souvent en provenance d’Europe orientale et centrale.

Le problème est que ces policiers, que l’on détourne de leur travail habituel, constatent que le phénomène ne fait que s’amplifier.

Christophe Soullez : Il faut tout d’abord rappeler que la France, et particulièrement Paris, est l’une des premières destinations touristiques mondiale. Ce titre de "champion du monde" du tourisme (en nombre de voyageurs passant ou séjournant en France mais pas en chiffre d’affaires généré par le tourisme), s’il génère de nombreux avantages, entraîne quelques inconvénients dont celui d’attirer aussi, en plus des touristes, des délinquants qui aspirent justement à profiter de cet afflux de personnes disposant d’argent ou de biens à forte valeur ajoutée.

Ainsi, par exemple, on sait que les touristes sont particulièrement visés par les voleurs à la tire ou à l’arraché. Mais cela ne fait pas de Paris une ville moins sûre que d’autres capitales au regard de l’importance de la population présente sur son territoire. N’oublions pas que, chaque jour, ce sont près de 6  millions de personne qui transitent par Paris. Certains phénomènes de délinquance sont d’ailleurs moins importants aujourd’hui qu’il y a 10 ans.

On comptait près de 3 000 vols avec armes blanches enregistrés en 2002, 1 400 en 2010 alors qu’ils ne sont que 1 270 en 2013. Les vols à main armée enregistrés se sont effondrés passant de 910 faits en 2002 à 297 en 2013. En revanche les vols à la tire enregistrés connaissent une augmentation importante depuis 2009 puisqu’ils sont passés de 14 500 à près de 25 000. Ils restent toutefois inférieurs au niveau observé entre 2002 et 2004 (entre 36 000 et 26 000 faits). Les vols violents sans armes enregistrés affichent aussi une hausse quasiment constante depuis 2008 et atteignent leur niveau de 2002 alors qu’ils avaient diminué de 2002 à 2007.

La capitale est une cible de choix  pour certains délinquants car elle regroupe de nombreux commerces de luxe et attirent des populations aisées et, parmi elles, des touristes. Les délinquants, notamment ceux qui se sont spécialisés dans les vols, ont un raisonnement rationnel : ils vont là où les opportunités sont les plus nombreuses et les plus lucratives.

De quoi manquent aujourd’hui les policiers pour rétablir la sécurité de ces personnes ?

Jean-Paul Mégret : La police ne manque de rien pour les protéger, nous arrêtons bon nombre de ce type de délinquant. Le problème est plus profond : ceux qui sont arrêtés pour avoir agressé un touriste qui retirait de l’argent sont le plus souvent relâchés par le Parquet, avec un simple rappel à la loi. Nous faisons partie du premier maillon, mais c’est au deuxième et au troisième maillon désormais de sanctionner comme les textes le prévoient. Dernièrement, un groupe de délinquants jugé pour vol avec violence sur des touristes a donc été rappelé à la loi, en guise de sanction pénale, et a été relâché. Pourtant dans l’affaire que j’évoque, il n’y avait absolument aucune raison de ne pas les sanctionner car l’interpellation s’était faite dans l’ordre, et les faits étaient établis.

Lorsqu’ils retournent chez eux, ils font un syndrome post-traumatique car ce n’est pas du tout dans leur culture, et cela peut remettre en cause l’intérêt touristique de Paris.

Les populations asiatiques sont-elles plus ciblées que les autres ? Pourquoi ?

Jean-Paul Mégret : Les touristes chinois ne disposent pas de moyen de paiement sophistiqués, et voyagent donc avec beaucoup d’espèces sur eux, ce qui en fait des proies souvent lucratives. D’autant qu’ils sont habitués à avoir une police très présente chez eux, alors ils n’ont pas les mêmes réflexes sécuritaires que nous. C’est pour cela qu’il avait été prévu de mettre sur les Champs-Elysées des policiers chinois, pour assurer un lien de confiance avec leurs compatriotes. Cela ne s’est pas fait pour des raisons politiques.

Christophe Soullez : Il est vrai que les touristes asiatiques, chinois ou japonais, sont plus visés que d’autres populations. Ce sont des populations qui sont moins prudentes et qui n’ont pas toujours les réflexes de "bon sens" propres, par exemple, à beaucoup de populations américaines ou européennes. Ce sont aussi parfois des populations "naïves" qui peuvent facilement se laisser piéger car elles n’ont pas l’habitude d’être confrontées à une délinquance crapuleuse.

En Chine, au Japon et dans les pays d’Asie en général, les vols à la tire, les vols par ruse ou les vols avec violence n’existent quasiment pas. Le continent asiatique souffre d’autres formes de criminalité mais n’est pas confronté, comme le sont les pays d’Europe, à cette délinquance d’appropriation. Les touristes asiatiques ne vont donc pas se méfier de délinquants organisés, et très professionnels, qui vont user de la ruse pour leur subtiliser leur portefeuille (fausse pétition, fausse demande de renseignements, bousculade dans le métro, etc.). Ils ne vont pas non plus penser à protéger leur appareil photo, à fermer leurs sacs, à ne pas nécessairement se promener avec tout leur argent (ils ont souvent de fortes sommes en espèce) ou des signes de richesse apparents, etc. Ce sont donc des proies faciles pour des délinquants qui ne recherchent que le profit et qui vont jouer sur l’effet de surprise, l’absence de prudence de leurs cibles et l’audace de leur mode opératoire.

En début d’année, l’Etat avait pensé à faire venir un contingent de policiers chinois. En quoi ce genre de proposition peut-elle améliorer la situation ? N’est-il pas choquant de devoir faire appel à d’autres policiers pour rétablir l’ordre dans notre propre pays ?

Christophe Soullez : En effet ce n’est pas nouveau. Mais, dans ce cas, ou dans la collaboration qui a été mise en place il y a plusieurs années avec la police roumaine, on se focalise sur la présence à Paris de quelques dizaines (et encore) de policiers en tenue d’un autre Etat. De même des policiers espagnols, belges ou néerlandais sont également intervenus ponctuellement aux côtés de la police nationale.

Mais la collaboration policière entre Etats étrangers est l’une des pierres angulaires de notre système de sécurité. Dans le domaine du renseignement, et de la lutte anti-terroriste, bien sûr mais aussi dans celui de la lutte contre le crime organisé, et notamment dans le cadre de la lutte contre les trafics de stupéfiants. Des organisations internationales comme Europol ou Interpol ont bien pour vocation de contribuer à cette coopération policière interétatique.

A l’heure actuelle on ne peut ni prévenir ni lutter contre le crime sans coopération avec les services de police étrangers car la criminalité est internationale et les réseaux criminels font fi des frontières.

Pourquoi ce que l’on accepte dans le domaine de la lutte contre le terrorisme ou le crime organisé, on ne pourrait aussi l’admettre dans celui de la police administrative (prévention) et de voie publique ? Il ne s’agissait pas de créer un système ou des polices étrangères interviendraient sur notre territoire national. Il est clair que chaque Etat doit disposer de sa propre police, ne serait-ce qu’au-delà des questions de souveraineté, que pour des problématiques liées à la diversité des systèmes juridiques.

En revanche le fait de faire appel à des policiers roumains, bulgares ou autres pour pouvoir mieux identifier les réseaux criminels, améliorer la fluidité de l’information, la rapidité des identifications ou la communication avec les individus interpellés ne peut être que bénéfique. De même faire en sorte que des policiers chinois, accompagnant des patrouilles de notre police nationale, puissent dispenser des conseils de prudence (dans la même langue que leurs ressortissants), participer à des actions de sensibilisation ou accompagner une victime au commissariat lors de sa prise de plainte, sont aussi des moyens de contribuer à la prévention de la délinquance et à une meilleure prise en compte des usagers du service public de la sécurité.

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