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Une simple recherche sur Google avec les mots "les roux" laisse apparaître en première suggestion 'les roux puent".
©flickr/bob jagendorf

Personne n'en parle

Le roucisme, ou discrimination anti-roux : oui, ça existe et tout le monde en rit

Les roux ont été victimes de nombreux préjugés au cours de l'histoire. Si les condamnations ont aujourd'hui disparu, les moqueries persistent.

Valérie André

Valérie André

Valérie André est professeur d'histoire de la littérature à la Faculté de Philosophie et Lettres à l'Université Libre de Bruxelles.

Elle est l'auteure de Réflexions sur la question rousse : Histoire littéraire d'un préjugé (Editions Tallandier, 2007).

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Atlantico : Une simple recherche sur Google avec les mots "les roux" laisse apparaître en première suggestion 'les roux puent". Pourquoi les roux sont-ils encore victimes de préjugés et de moqueries ?

Valérie André : Le phénomène est assez simple et n'a que faiblement évolué dans le temps et dans l'espace. Il s'agit d'un préjugé ancestral si bien ancré dans la conscience collective que l'on ne se rend même plus compte de la nature même du préjugé qu'il constitue. Les blagues et les remarques émises à l'égard des roux ont déjà entendues de tous, lues dans des livres ou vues à la télévision ce qui entraîne une certaine habitude.

"Poil de carotte", "tu as regardé le soleil au travers d'une passoire"... tous ces propos sont hérités de siècles entiers de préjugés sur les roux qui remontent jusqu'à l'antiquité. Les hommes roux sont par exemple souvent réputés agressifs, violents ou colériques... Mais un individu qui entend tout le temps les mêmes moqueries a tendance à anticiper voire à se comporter en victime pour se protéger en amont. C'est typiquement l'effet "poil de carotte".

Cette situation débouche sur une mécanique assez courante : la marginalité ou la minorité va provoquer dans le groupe d'accueil un mouvement extrêmement ambivalent d'attraction ou de répulsion. Dans le cadre de la rousseur, la société a tendance à mettre en avant le caractère négatif.

La rousseur n'est rien d'autre qu'une singularité biologique au sens propre du terme qui se caractérise par certains éléments particuliers dont le résultat est une différenciation dans la composition de pigment que l'on appelle la mélanine qui détermine si un individu est blond, brun ou noir de cheveux. Cette couleur de cheveux représente 3% dans une population où il n'y a pas d'ascendants (parents, ancêtres...) roux. Si l'on se base sur un panel neutre, nous sommes effectivement sur une "anomalie" au sens épidémiologique du terme.

A contrario, il existe également une certaine attraction des roux. Une survalorisation de la rousseur féminine émerge même depuis plusieurs années avec toute une série de produits colorants pour les cheveux, shampoings spéciaux... parfois même pour des raisons associées aux préjugés comme la sensualité de la femme rousse. Nous sommes donc bien dans une ambivalence.

Pouvons-nous parler de discrimination voire de "roucisme" ou simplement de préjugés ?

Nous pouvons tout à fait parler d'une discrimination et, dans une certaine mesure, d'un racisme anti-roux puisque les procédés intellectuels et non-intellectuels sont exactement les mêmes. La seule différence avec le "racisme", c'est qu'il n'y a pas d'ethnie rousse ou de groupe ethnique correspondant à cette singularité.

Les préjugés n'en sont par conséquence que plus tenaces et peu pris en considération car les blagues et moqueries sur les roux apparaissent comme restant dans le champ du politiquement correct. Mais si l'on remplace tous les quolibets émis à l'égard des roux par une référence à un groupe ethnique existant, on se rend rapidement compte que l'on tombe dans le racisme. Des propos parfois incriminés par la loi. Or ce n'est pas le cas avec les références à la rousseur car il ne s'agit pas d'un groupe ethnique particulier.

Quelles peuvent-être les dérives possibles de cette banalisation des propos anti-roux ?

Les dérives sont donc énormes parce que les roux en souffrent individuellement et sont isolés. Cette souffrance est d'autant plus importante qu'avec l'essor des réseaux sociaux nous sommes entrés dans un engrenage puisque la toile favorise l'expansion de propos qui ne sont pas passés au crible de l'auto-censure : c'est une véritable banalisation des propos anti-roux.

Nous avons ainsi assisté à un florilège d'"actions anti-roux" via les réseaux sociaux. L'une d'elle a mal tourné au Canada avec l'organisation d'une "Journée nationale des coups de pied aux roux" qui s'est traduit par plusieurs accidents et l'ouverture d'une enquête policière en 2008. En France, en Savoie, un collégien s'est même pendu en février 2013 à cause de la souffrance qu'il ressentait des moqueries sur les roux dont il était victime. Il y a un vrai problème.

Il serait absurde de mettre ce mouvement anti-roux au même niveau que l'antisémitisme ou autres formes de racisme. Mais il s'agit d'une véritable discrimination susceptible d'évoluer vers une radicalisation.

Une Ginger Pride (une "roux pride") s'est tenue au Royaume-Uni le 10 août dernier. Y a t-il un "sentiment roux" ?

Face à ces événements, une certaine communautarisation des roux se créer de manière artificielle. Cette volonté d'appartenir à un groupe est le propre même de l'altérité : lorsque vous vous sentez minoritaire, vous cherchez à vous rapprocher de ceux qui vous ressemblent.

La surmédiatisation (par rapport aux années précédentes) des discriminations anti-roux tend à favoriser ce rassemblement et cette solidarité entre les rouquins et rouquines, ce qui n'est rien d'autre qu'une réaction aux groupes anti-roux que l'on a pu voir naître ces dernières années.

Comment les roux ont-ils été victimes de préjugés et d'attaques dans l'histoire ? Que savons-nous réellement ?

Les roux ont été victimes de nombreux préjugés ou châtiments au cours de l'Histoire, mais moins systématiquement qu'on ne le pense. Les femmes rousses étaient considérées comme des sorcières au XVIe siècle. Mais lorsque vous regardez les traités composés par les inquisiteurs des chasses aux sorcières, vous ne trouvez pas la rousseur comme trait physique distinctif. Il s'agit surtout d'une idée qui s'est développée bien qu'elle ne corresponde pas vraiment à la réalité de l'époque. Pourtant, dans les livres, les romans, les représentations picturales... il y a beaucoup de sorcières rousses.

De même, l'idée selon laquelle Judas était roux est largement répandue dans la croyance collective. Jusque dans les années 1920, nous retrouvons ainsi dans la plume de beaucoup d'auteurs comme Emile Zola ou Honoré de Balzac l'expression "roux comme Judas". Or aucune référence n'est faite à la couleur des cheveux de Judas dans l'évangile. Il s'agit donc d'une idée qui s'est imposée d'elle-même par la représentation que la société a pu s'en faire. Il reste difficile de déterminer si les roux ont souffert de la mauvaise réputation de Judas chez les chrétiens.

Dans un ordre différent, les prostituées sont souvent rousses dans la littérature du XIXe siècle. C'est récurrent chez certains écrivains comme Emile Zola ou Guy de Maupassant alors qu'aucun élément ne permet de le prouver. Marie-Madeleine est ainsi souvent représentée comme étant rousse alors qu'il n'y a aucune référence à cette rousseur présumée dans les textes bibliques.

Que le personnage soit réel ou pas, roux ou pas... le problème n'est pas là. Le problème est la représentation que la société s'en fait, sous forme de mythe et de fantasme qui s'alimentent dans le temps.

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