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Maureen Dowd, chroniqueuse au New York Times, fait état dans un récent article d’une morosité généralisée chez les Français.

Bonjour tristesse

Le New York Times voit les Français comme un peuple de dépressifs : la distance rend-elle clairvoyant ou alimente-t-elle les clichés ?

Maureen Dowd, chroniqueuse au New York Times, fait état dans un récent article d’une morosité généralisée chez les Français. En plus des indicateurs sur le bien-être les plus récents, elle invoque Cocteau et Camus à l'appui de ce qui ressemble davantage à une image préconçue des Français par les Américains qu'à une réelle crise d'optimisme des Français.

Claudia Senik

Claudia Senik

Claudia Senik est professeur à l'université Paris-Sorbonne et à l'Ecole d'économie de Paris. Elle est l’auteur de l’étude « Le mystère du malheur français ».

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Atlantico : Maureen Dowd, chroniqueuse au New York Times, fait état dans un récent article d’une morosité généralisée chez les Français. Elle cite à l’appui une étude selon laquelle les Afghans et les Irakiens seraient moins pessimistes que les Français. Peut-on comparer l’état d’esprit de personnes dans des situations aussi différentes ?

Claudia Senik : On parle effectivement beaucoup de cette enquête sortie dans The Economist il y a quelques mois. Comparer ces données n’a pas grand sens. Les déclarations des personnes sondées sont par définition subjectives, et font toujours référence à un contexte et à un ensemble de possibles. La manière dont les gens évaluent leur vie dans les pays européens n’a évidemment rien à voir avec celle des Irakiens, des Syriens ou des Égyptiens en ce moment. Ces réponses déclaratives sont foncièrement dépendantes du contexte, c’est pourquoi je n’aurais jamais écrit une telle chose.

A partir de votre travail, constatez-vous effectivement une baisse du moral des Français ?

A la question "êtes-vous heureux dans votre vie ?", on observe que les Français se disent moins heureux que la moyenne des pays européens comparables. On constate aussi qu’ils sont beaucoup moins heureux que leur niveau de vie ne le laisserait prédire (revenu par tête, niveau de développement, indice de développement humain). C’est comme si la fonction de transformation des circonstances en bonheur était déficiente.

Ce qui frappe dans ces résultats, c’est que cela est vrai pour les Français qui ont la nationalité depuis plus de deux générations, mais pas du tout pour les immigrés récents. Ces derniers, en moyenne, qu’ils vivent en Belgique ou en France, ont le même niveau d’optimisme, ce qui laisse penser que le phénomène est inhérent à la culture française, et non relatif au contexte.

Étant donné qu’il s’agit d’auto-évaluations du bonheur, la subjectivité vient-elle tronquer les résultats, rendant impossible la comparaison objective des niveaux de bonheur entre les différents pays ?

On ne peut pas aller plus loin. Le bonheur étant une notion subjective, vouloir le comparer de manière objective n’a aucun sens. Jusqu’à une période récente on se bornait à mesurer le PIB par tête. Depuis le rapport commandé en 2009 par Nicolas Sarkozy, intitulé "Mesurer le bien-être au-delà du PIB", l’idée selon laquelle le bien-être ne se réduit pas à la richesse marchande s’est imposée. On a donc développé de nouveaux indicateurs, dont celui de l’auto évaluation. Et en étudiant ces déclarations subjectives, on constate que les Français ne sont pas bien classés, ce qui reste un mystère. La relation entre le niveau de développement et le bonheur moyen a beau être normalement assez forte, les Français se situent vraiment en dehors, car bien en-dessous.

Ces résultats viendraient donc à l’appui du lieu commun selon lequel les Français sont des gens tristes ?

Par comparaison avec leurs voisins, les Français se disent en tout cas moins heureux. De même, sur les questions affectives à plus court terme, ils sont mal classés. Ces résultats rejoignent donc le cliché sur les Français. On pourrait se demander si ces déclarations correspondent vraiment à leur bien-être intérieur, mais tout le problème est que le bonheur reste une notion subjective par excellence, ce qui rend impossible de distinguer ce que les gens disent et ce qu’ils ressentent vraiment.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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