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Touché, coulé

La modération salariale pour favoriser l’investissement ? Pourquoi Emmanuel Macron serait bien inspiré de potasser l'exemple allemand

Dans un entretien au journal Les Echos, Emmanuel Macron a affirmé que pour relancer l'investissement, "la clé est la modération salariale". Mais le ministre de l'Economie ferait bien de prêter une attention particulière à ce qu'il se passe aujourd'hui en Allemagne, qui a adopté cette stratégie ces dernières années.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : Dans une interview donnée au journal Les Échos, Emmanuel Macron prône la voie de la modération salariale afin de relancer l'investissement. En quoi une telle politique peut-elle être efficace ? Comment interpréter le fait qu'en suivant une approche analogue, l'Allemagne a vu fondre son niveau d'investissement sur PIB de 23,92% à 18,76% entre 2000 et 2015, alors même qu'en France, ce niveau est resté stable à 21,5% du PIB lors de cette période ?

Alexandre Delaigue : On pourrait dire de manière superficielle que l'idée sous-jacente à la modération salariale pour soutenir l'investissement est double.

Elle peut d'abord être résumée par le fameux et tristement célèbre pseudo-théorème de Schmidt : "les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain". Si vous augmentez la rentabilité du capital et donc le taux de profit, cela incitera les entreprises à investir. De ce point de vue-là, la modération salariale augmente effectivement a priori la profitabilité des entreprises, et donc potentiellement l'investissement. Voilà le raisonnement sous-jacent.

Le problème de ce raisonnement, c'est que la profitabilité des investissements n'est pas uniquement liée au coût. Elle est liée à la comparaison entre ce que coûte d'un côté la production, et ce qu'elle rapporte. De ce point de vue-là, c'est la demande qui compte vraiment. Pour investir, les entreprises vont dépendre de leur capacité à vendre leurs produits. C'est ce facteur qui générera ou non un impact sur l'investissement : les perspectives de vente. On peut aussi citer d'autres facteurs, comme l'optimisme des entrepreneurs et des investisseurs. A la fin des années 1990, quand Internet est arrivé, tout le monde s'est dit qu'il fallait s'y mettre, et automatiquement l'investissement a été boosté car on voyait bien qu'il y avait quelque chose de rentable derrière.

A priori, l'effet du coût du travail sur l'investissement est indéterminé. Cela ne veut pas dire qu'il est toujours négatif. Il peut être favorable ou défavorable selon certaines circonstances. Par exemple, la baisse des salaires réduit les perspectives de ventes pour les entreprises.

Il s'agit donc ici d'un raisonnement superficiel, mais qui est depuis toujours le raisonnement des gouvernements français. L'idée selon laquelle cela fonctionne à tous les coups ne tient pas la route.

On peut également noter que la chute de l'investissement est observable partout dans le monde. Pourquoi les entreprises n'investissent pas malgré des profits considérables ? Pensons ici aux centaines de milliards de dollars détenus en cash par les grandes multinationales américaines comme Google ou Apple. Ces entreprises n'ont pas de souci de profitabilité ou de coût du travail, elles ont un autre problème qui fait qu'elles limitent leurs investissements et restent assises sur des montagnes de cash.

En ce qui concerne l'Allemagne, il faut savoir que les entreprises allemandes n'investissent plus du tout malgré la baisse du coût du travail. Le problème de ces entreprises, c'est qu'elles ont réduit leurs investissements de manière générale, et par ailleurs les investissements qu'elles font maintenant sont pour une bonne partie faits hors des frontières de l'Allemagne. Cela pourrait tout à fait être le risque rencontré par le gouvernement français qui, en accordant des avantages aux entreprises, risquent de conduire celles-ci à ne plus investir sur le territoire français.

Dès lors, comment expliquer une telle proposition de la part du ministre de l’Économie ? Comment en évaluer les effets ? Quels en seraient les bénéficiaires réels ?

Il s'agit tout simplement ici d'une politique redistributive. En France, nous sommes incapables (ou très peu) de faire des politiques structurelles. Tout ce que l'on sait faire, c'est redistribuer aux uns au détriment des autres. Nous avons une conception complètement à somme nulle des politiques publiques, avec l'idée que si l'on fait des cadeaux aux syndicats ou aux salariés, c'est bien pour la demande, et que si l'on fait des cadeaux aux patrons, c'est bon pour l'investissement. C'est une vision complètement clientéliste en France dont nous sommes absolument incapables de sortir, où l'unique question à résoudre est de savoir à qui faire des cadeaux.

Ici, l'idée du gouvernement a d'abord été d'augmenter les impôts, et donc de pénaliser en premier les entreprises (mais pas seulement). Il lui faut donc maintenant faire des cadeaux pour compenser. Cela ne va pas plus loin que cette logique-là.

Ajoutons enfin que la logique du théorème de Schmidt est très présente dans les cénacles politiques français, mais elle provient davantage d'une atmosphère et d'une idéologique que d'une prise en compte sérieuse de la situation. Par ailleurs, elle n'est pas spécifique au gouvernement. Si l'on regarde les programmes des différents candidats à la primaire de la droite, on constate qu'ils sont tous dans la même logique. Cette obsession du cadeau à faire est entièrement partagée.

En 2015, la France a vu son niveau d'investissement public être réduit à son plus bas niveau depuis 1955 en pourcentage de PIB. En quoi la politique du gouvernement a-t-elle été, depuis 2012, favorable à l'investissement ? Quelles sont les "recettes" économiques permettant une réelle promotion de l'investissement ?

On marche sur la tête avec cette histoire d'investissement. Jamais les taux d'intérêt que paye le gouvernement n'ont été aussi bas. Il peut emprunter quasiment à taux zéro. Ce serait quand même bien le diable qu'il n'existe pas des sources d'investissements publics (améliorer les routes, les infrastructures, etc.). Il suffit de regarder autour de nous pour constater que les infrastructures pourraient être améliorées. On voit mal comment, à coût du capital zéro, cela pourrait ne pas être rentable. Nous sommes vraiment dans une situation dans laquelle les obstacles à l'investissement ne tiennent pas à une question de coût, mais à une question de volonté.

L'investissement peut être fait sous forme de subventions déguisées à divers secteurs d'activité (entre autres, les entreprises), et accessoirement dans l'idée qu'une bonne partie des ressources disponibles doivent être entièrement consacrées au désendettement. La première priorité, c'est d'essayer de contenir l'endettement public pour essayer de tenir les engagements européens. La deuxième priorité, c'est d'essayer de compenser un peu le matraquage fiscal que cela implique par de temps en temps diverses subventions. Or, celles-ci n'ont aucun effet favorable sur l'économie, puisque dans un contexte où l'on a de toutes façons décidé de restreindre le budget, ce que l'on donne aux uns est forcément retiré aux autres. L'effet global sur l'économie et l'investissement dans son ensemble est donc faible.

Nous sommes dans une situation dans laquelle le gouvernement ne veut pénaliser personne et ne veut pas appliquer de politiques impopulaires. Résultat : l'investissement public est la chose encore la plus facile à réduire. Si une route est pleine de trous, elle peut bien après tout prendre quelques trous supplémentaires l'an prochain, on la réparera l'année suivante. Ce type de raisonnements est typique de pays en réalité mal administrés. C'est le symptôme d'une gestion à la petite semaine, dictée par les impératifs du quotidien et pas du tout par une perspective de long terme.

Propos recueillis par Benjamin Jeanjean

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