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Les pays baltes, entre deux Europe
Les pays baltes, entre deux Europe
©REUTERS/Ints Kalnins

Double approche

La Lettonie présidente de l'UE : 25 ans après la chute du mur de Berlin, les 2 Europe sont toujours largement différentes

C'est au tour du pays Balte, entré il y a un an dans la zone euro, de prendre la présidence semestrielle de l'UE. Entre les Etats fondateurs et les nouveaux arrivés de l'ancien bloc soviétique, les approches et l'état d'esprit sur les questions économiques, politiques et diplomatiques restent contrastées, pour des raisons d'héritage historique.

David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Pierre Verluise

Pierre Verluise

Docteur en géopolitique, Pierre Verluise est fondateur du premier site géopolitique francophone, Diploweb.com.

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Atlantico :  La chute du mur de Berlin, il y a 25 ans, a donné la possibilité aux pays de l'est d’adhérer à l'Union européenne. Bien que la plupart d'entre eux aient attendu la période 2003-2005 pour entrer dans l’Union, dans quelle mesure peut-on dire que la dynamique d'ouverture au marché libéral qui a succédé à l'effondrement de l'appareil soviétique est toujours d'actualité ? Quelles différences observe-t-on entre les pays de l’est et ceux comme la France, l’Allemagne ou bien l’Espagne, dans leur rapport au libéralisme ?

David Engels : Comme toujours, la clef de compréhension de la situation est dans l’histoire. Les pays de l’ancien bloc de l’Est vivaient dans l’illusion que le capitalisme en tant que système non seulement économique, mais aussi politique, allait forcément de pair avec la richesse et la liberté ; c’est en tout cas l’image que nos hommes politiques ont tenté, par tous les moyens, de produire. C’est ce qui explique qu’après la chute du mur, nos concitoyens de l’Est se soient jetés corps et âme dans cette voie-là, d’autant plus que la libéralisation du marché était un prérequis pour l’entrée dans l’Union européenne et qu’il fallait donc procéder à un revirement économique radical si l’on voulait adhérer le plus vite possible à cette Union et se mettre dans les bonnes grâce de Washington afin de rentrer dans l’OTAN. Or, l’Europe orientale est tombée, involontairement, dans un genre de piège, car depuis la chute du Mur, l’histoire nous montre tous les jours que la « richesse pour tous » tout comme la liberté démocratique n’étaient que des concessions temporaires accordées provisoirement aux citoyens par des élites économiques et politiques soucieuses de contrecarrer l’attractivité que le socialisme pouvait avoir pour les plus démunis. Une fois le « danger rouge » écarté, nous assistons, partout, à une polarisation massive de la société occidentale et à une déconstruction de la démocratie au profit des lobbys financiers et d’institutions internationales opaques. Certes, l’écart des salaires et donc l’attractivité de l’Est pour des investisseurs étrangers a réconforté ces nouvelles démocraties dans leur choix économique, mais on voit déjà maintenant que cette compétitivité ne se maintient que par la déconstruction du volet social, des cadeaux fiscaux pour les plus riches et de l’austérité. Au fond, l’Europe de l’Est, en quelques années, vient de répéter, bien que de manière plus atténuée, ce que l’Occident a vécu ces derniers 70 années : reconstruction, boom économique, libéralisme, dépression, austérité et ultra-libéralisme. Bientôt, nous aurons atteint une convergence complète, car l’écart subsistant se réduit de jour en jour par le déclin infrastructurel de l’Ouest et la paupérisation des masses. Pas besoin de pointer du doigt la Grèce ou l’Espagne : même en Belgique, au cœur de l’Europe, un enfant sur quatre grandit désormais dans la précarité !

Quelle est l'attitude des pays de l'Est vis-à-vis de l'Union européenne ? Peut-on parler d’euro-optimisme, notamment en matière de lutte contre la corruption, alors que parallèlement, le vote populiste anti-européen gagne du terrain dans les "vieux" pays de l’UE que sont la France, l’Allemagne, la Suède, et tout particulièrement, la Grèce ?

David Engels :Je viens justement de participer, avec Alain Finkielkraut et Alexandra Laignel-Lavastine, à un colloque sur la crise de l’Union européenne organisé par Drazen Katunaric à Zagreb, et j’ai été très favorablement impressionné par l’idéalisme et l’enthousiasme qui y régnait face à l’idée européenne – et je dis bien « idée européenne », car l’attitude face à l’Union européenne est aussi critique que chez nous, sans pour autant que l’on commette l’erreur de penser que l’échec de l’Union implique l’échec du projet européen tout court. Au contraire, j’ai été ravi de voir que pour la plupart des collègues venant de l’Est, l’Europe reste, avant tout, une grande idée métaphysique, basée sur un ensemble de valeurs éthiques (et esthétiques !) et une loyauté face à l’histoire commune, et n’est pas – ou n’est pas encore – réduite, comme chez nous, à un monstre bureaucratique produisant à tour de bras des directives sur tout et rien, et qui ne font que précipiter la polarisation du continent et la déconstruction de notre identité culturelle. De plus, la proximité géographique et historique avec la Russie a sensibilisé les Européens de l’Est à un fait souvent oublié en Occident : que la Russie (contrairement à la Turquie…) fait partie intégrante de l’Europe et que le processus d’unification du continent ne sera véritablement terminé qu’avec l’intégration durable de l’espace russe et ainsi de tous les peuples slaves à l’Europe, comme l’avait d’ailleurs déjà rêvé de Gaulle.

Les pays de l'est ont une connaissance concrète des bénéfices et des coûts de l'influence russe. Comment expliquer l’atlantisme qui prévaut au sein des pays de l’Est ? Celui-ci est saillant en Pologne, par exemple. De quels enjeux ce sentiment est-il né, et comment évolue-t-il ?

Pierre Verluise : Nous ne pouvons pas balayer d'un revers de la main les quatre décennies que les anciennes républiques socialistes soviétiques (Estonie, Lettonie, Lituanie) et les pays satellites (Pologne, RDA, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie) ont vécu sous le communisme. Ce serait insultant. Une visite des prisons du KGB à Vilnius (Lituanie) fera une excellente "leçon de choses" à qui en a besoin. Quatre décennies, cela représente plus de la moitié de la vie d'un homme dans ces pays, compte tenu d'une espérance de vie réduite par rapport à l'Ouest. Ceux qui sont nés avant la fin des années 1980 ont une expérience personnelle de ce que c'est que la menace russe, ce qui n'empêche évidemment pas une diversité des perceptions, des ambivalences et des contradictions. Globalement, les habitants des pays d'Europe centrale et orientale voient dans la Russie une menace, et dans les Etats-Unis une garantie de sécurité via l'OTAN. Cela veut dire que l'UE a été incapable de faire une offre de sécurité suffisante à leurs yeux durant les années 1990. Il faut bien admettre que l'expérience historique de l'UE dans les Balkans peut en inquiéter plus d'un. Il y avait une "faim de l'OTAN" en Europe centrale et orientale au lendemain de la guerre froide. Membres de l'OTAN depuis 1999, la Pologne a été très fière de participer en 2003 à l'opération militaire des Etats-Unis en Irak, avec le succès que l'on sait. Depuis, l'échec de cette opération sur la durée a conduit les pays d'Europe centrale et orientale a revoir à la baisse leur alignement sur Washington. Il faudrait différencier les positions des uns et des autres, les Polonais ne sont pas les Bulgares. Reste à savoir si il serait possible d'impliquer davantage ces pays d'Europe centrale et orientale dans une politique européenne de sécurité et de défense que Paris porte depuis si longtemps, avec des résultats si modestes. Il serait contre-productif de jeter à la tête de ces pays l'adjectif d'"atlantistes", mieux vaudrait leur faire des propositions et entendre les leurs. La politique orientale a déjà montré que l'UE à 27 puis 28 ce n'est plus l'UE à 12 de "grand papa". Sauf erreur de ma part, les gouvernements des anciens membres ont acceptés ces élargissements, qu'ils en tirent les conséquences de façon constructive. C'est leur responsabilité historique. 

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