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La Françafrique n'a pas disparu, selon Antoine Glaser.
La Françafrique n'a pas disparu, selon Antoine Glaser.
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Inversion des rapports de force

La Françafrique n'est pas morte, elle est devenue l'Africa France

Dans son livre "Africa France : quand les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu" (Fayard), Antoine Glaser explique pourquoi la Françafrique n'a pas disparu. Certes, l'influence de Paris se réduit comme peau de chagrin. En revanche, le poids des dirigeants africains en France ne fait que croître.

Antoine Glaser

Antoine Glaser

Antoine Glaser est un journaliste et écrivain.

Il est le fondateur et l'ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent, lettre confidentielle bimensuelle consacrée à l'Afrique.

Il est l'auteur de Comment la France a perdu l'Afrique (Hachette Littératures, 2006) et Sarko en Afrique (Plon, 2008)

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Atlantico : En 2012, peu de temps après être arrivé au pouvoir, François Hollande annonçait "la fin de la Françafrique". Le néo-président entendait insister sur "des relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité" entre la France et le continent Africain. Or, dans votre livre Africa France : quand les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu (Fayard), vous estimez que la Françafrique n'a pas disparu. Quel est son visage aujourd'hui ?

Antoine Glaser : Il y a une sorte d'ambiguïté sur la Françafrique. La Françafrique laisse toujours penser que la France contrôle encore tout ce qu'il se passe dans ses anciennes colonies. Mais il y a deux Françafrique. La première est celle de la Guerre froide, une époque où certains dirigeants, comme le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, croyaient vraiment en une communauté de destins entre la France et l'Afrique. La deuxième est de l'après-guerre froide qui celle des relations plus ou moins incestueuses et personnelles entre des dirigeants français et des dirigeants africains. François Hollande estimait qu'il fallait arrêter cette relation bilatérale et européaniser la politique africaine de la France. Sauf que, avec lui, pour la première fois en décembre 2013, des chefs d'État africains ont été invités directement à l'Élysée. Et puis la France a été rattrapée par son histoire africaine. Il y a une sorte d'anachronisme de voir nos partenaires considérer que la France est un peu le gendarme du quart du continent africain.  

Du temps de la guerre froide, la France cooptait des chefs d'État qu'elle installait au pouvoir. En échange, elle bénéficiait de matières premières stratégiques, notamment du pétrole et de l'uranium. Cela s'est encore accentué après 1962 et l'indépendance de l'Algérie. Quand la France n'a plus eu ses gisements de pétrole et de gaz algériens, elle a trouvé dans le golfe de Guinée et dans l'Afrique centrale. C'était un deal fait avec les chefs d'État de ces pays : on assure votre sécurité et une relative impunité et en échange, nous bénéficions de la priorité sur les matières premières stratégiques et à des prix faibles.

Cela a totalement changé et les rapports se sont inversés. Depuis la fin de la guerre froide l'Afrique s'est mondialisée alors que la France s'est appauvri et n'a plus d'argent pour son aide au développement. Les chefs d'État africains ont le monde entier dans leur salle d'attente et ce n'est pas sans condescendance qu'ils parlent maintenant à la France. Et même un président de gauche, socialiste, comme François Hollande, qui dans un premier temps, dans ses intervertirions à Dakar ou Kinshasa ne parlait que de droits de l'Homme, a modifié son discours. Celui-ci est décomplexé et il reconnait que la France a des intérêts stratégiques en Afrique.

D'après vous, les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu. Quel est leur poids dans cette nouvelle Françafrique ? Quel est concrètement l'influence de ses lobbys et leurs moyens d'actions ? A l'oreille de qui peuvent-ils parler ?

Sans en avoir l'air, les dirigeants africains sont très influents. Par exemple, en Françafrique, la France est gênée parce que ses partenaires de la région, principalement le Tchad et le Congo, ne sont pas favorables à une opération de maintien des Nations Unies. De nombreux anciens hauts fonctionnaires, diplomates ou militaires sont passés au service des dirigeants africains. Ces derniers ont donc des gens d'influence à Paris qui défendent leur position auprès des députés, des sénateurs, mais également dans les cercles de pouvoir, que ce soit les services, les militaires.

Ils font pression sur les politiques et sur François Hollande pour dire que l'on absolument besoin d'Idriss Déby du Tchad, on a absolument besoin de Paul Biya pour faire libérer les otages, on a absolument besoin de Denis Sassou-Nguesso parce que Total a des positions extrêmement importantes au Congo, etc. Ce sont des réseaux d'influence qui finissent par être déterminants. Mais ce n'est pas du lobbying à l'anglo-saxonne. Dans les grandes entreprises françaises, on n'entend pas parler d'un "monsieur Asie" ou d'un "monsieur Amérique latine" mais il y a un "monsieur Afrique" qui chante les louanges  des dirigeants africains.

Est-ce les différentes prises d'otage de ressortissants français en Afrique ont joué un rôle dans cette inversion des rapports de force ?  

A partir du moment où l'une des priorités du président est la vie des Français à l'étranger, cela un impact politique et médiatique absolument énorme. On l'a vu en particulier avec le président du Cameroun, Paul Biya, un homme qui est au pouvoir depuis 30 ans et que l'Élysée tenait un peu à distance. Mais il s'est investi lui-même dans la libération de la famille Moulin-Fournier et du père Georges Vandenbeusch. Cela a évidemment modifié la relation qu'il entretient avec Paris.

La Françafrique avait pour objectif d’asseoir la suprématie de la France sur l'Afrique pour assurer son statut de puissance mondiale. Les interventions françaises au Mali ou en Centrafrique ne peuvent-elles pas être analysées à travers ce prisme ?

Il y a, plus que jamais, des relations ambigües. L'intervention au Mali était très claire : c'était une guerre contre le terrorisme, sur 10% du territoire. La Centrafique est un pays totalement déstabilisé. François Hollande ne voulait pas intervenir dans un premier temps, il ne voulait pas donner l'impression d'aller au secours d'un autocrate comme le président François Bozizé. Mais à partir du moment où il y a des bases françaises, notamment à proximité de Bangui, dans son ancien pré carré, tout le monde lui aurait reproché de ne pas intervenir. La France est quelque peu piégée par son histoire au cours de laquelle elle s'est toujours mêlée des affaires centrafricaines, que ce soit sous David Dacko ou l'empereur Bokassa. Elle est piégée mais elle défend également ses intérêts car la France n'existe encore en Afrique que par ses bases militaires. Les missionnaires catholiques sont doublés par les évangélistes protestants et les islamistes. Le grand symbole reste la CFAO qui était vraiment le grand groupe français de l'Afrique de l'Ouest et qui a été repris par Toyota. C'est un vrai symbole.

Quelle est  l'influence de la France aujourd'hui en Afrique ? A-t-elle réellement encore un poids politique ? Économique ?

La France ne mesure pas à quel point l'Afrique est en train de bouger, de changer. Son influence s'est affaiblie en Afrique même si on ne le voit pas vraiment en raison de sa présence militaire. D'autant que nous sommes encore arrogants comme l'illustre l'intervention en Centrafrique où l'on pensait qu'avec un contingent de 1.600 soldats elle allait rétablir l'ordre comme elle le faisait dans les années 70 quand il y avait des petites mutineries.

Mais dans une Afrique mondialisée, de nombreux chefs d'État ont abandonné ce qu'on appelle "l'esprit de Tour Eiffel". Toutes les nouvelles élites africaines vont dans le monde entier et avec le problème des visas, il est plus facile pour eux de se rendre au Canada, aux États-Unis, etc. C'est l'exemple du Gabon qui était vraiment au cœur de la Françafrique. Le fils d'Omar Bongo passe plus de temps à Londres qu'à Paris. Toutes les infrastructures sont tenues pars grands groupes comme le turc Vestel. C'est un symbole mais Total Gabon vient de connaître un redressement fiscal de 800 millions de dollars. Du temps d'Omar Bongo, ça se serait arrangé. Et puis il y a un effet de concurrence. Quand les Chinois mettent un milliard de dollars, le Japon met tout de suite 500 millions. La Chine finance le monument de l'Union africaine, les Allemands construisent l'immeuble du conseil de sécurité et de la paix  de l'Union africaine à Addis-Abeba, etc.

Propos recueillis par Sylvain Chazot

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