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La diplomatie des grands pays d’Europe est-elle (enfin) en train d'infléchir son approche vis à vis de la Russie ?
©Reuters

Frémissement

La diplomatie des grands pays d’Europe est-elle (enfin) en train d'infléchir son approche vis à vis de la Russie ?

En dépit d'une volonté de certains grands pays européens comme la France et l'Allemagne de renouer le dialogue avec la Russie, il serait naïf d'espérer une quelconque normalisation. La Russie continuera à s'opposer aux Européens pendant encore longtemps. Et pourtant, une relation russo-européenne apaisée profiterait à la stabilité mondiale.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Atlantico : Alors que le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a déclaré que le monde était entré dans une nouvelle guerre froide, certaines voies en Europe plaident en faveur d'un renouvellement de l'approche de l'UE vis-à-vis de la Russie. C'est notamment le cas de la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini et du ministre des Affaires étrangères allemand. La diplomatie européenne reste à ce jour une coquille vide, toutefois, est ce que certains grands pays européens sont en train d'infléchir leurs positions vis-à-vis de la Russie ? Y'a-t-il une fracture qui se dessine entre d'un côté des pays foncièrement anti-russes et de l'autre des pays dont l'approche tend vers davantage de réalisme ?

Michael Lambert :  La rhétorique du Premier ministre de la Fédération semble en décalage avec la situation actuelle dans laquelle se trouve la Russie car celle-ci ne semble objectivement pas à même de rivaliser avec la grandeur de l’Union soviétique. Dès lors, l’expression “Guerre-froide” semble inadéquate et évoque une certaine nostalgie de l’avant 1991, une stratégie courante pour la caste politique.

Dans la pratique, la Russie n’est plus une puissance économique car elle se situe derrière les Etats-Unis, l’Union européenne et la Chine. Sa situation est similaire sur le plan démographique car elle est un pays de taille “moyenne” avec 144 millions d’habitants, et ce alors même que les Etats-Unis en comptent plus de 320, l’Union européenne 505 et la Chine plus de 1.4 milliards.

Moscou reste aujourd'hui une puissance exclusivement militaire. Le ministère de la Défense dispose d’une bonne maîtrise du processus de Guerre hybride, et l’Armée modernise son arsenal nucléaire, sa force aérienne avec des avions de 5ème génération type T-50 et ses forces terrestres avec les Ak-12 et de nouveaux véhicules blindés. Malgré cela, et comme peuvent en attester les interventions en Syrie, la puissance du Kremlin repose toujours sur des appareils de l’époque Soviétique à l’image du Su-24, et les capacités militaires du pays ne peuvent permettre d’envisager une comparaison avec celles des Etats-Unis.

Au regard de la situation au sein de l'Union européenne, se dessine une fracture apparente entre les pays qui souhaitent renouveler le dialogue avec la Russie (Grande Bretagne, France, Allemagne) et ceux qui abordent avec scepticisme l’avenir des relations Euro-Russes (Pays-Baltes, Pologne, Roumanie). Cette division s’explique en grande partie par le manque de réalisme des pays de l’Ouest, qui appréhendent assez mal la Russie et ont une encore une vision d’elle comme étant “Européenne”, un héritage du XIXème siècle.

Dans les faits, le projet d’Union eurasiatique lancé par Moscou en 2015 endigue le développement de l’Union européenne, des Droits de l’Homme et de la lutte contre la corruption dans les pays membres du Partenariat oriental (Biélorussie, Moldavie, Ukraine, Caucase). De manière plus inquiétante et au regard de l'approche russe vis-à-vis du Kurdistan, le Kremlin semble vouloir perfectionner le processus de Guerre hybride afin de continuer de déstabiliser l’Europe et les Etats-Unis en contournant l’article 5 du Traité de Washington. On pourrait avancer qu’avoir une vision positive de la Russie reste donc plus naïf que réaliste.

Le Kremlin n’hésite pas également à instrumentaliser les réfugiés. L’Armée russe bombarde massivement la Syrie en vue de pouvoir créer des flux de migrants pour affaiblir économiquement la Turquie, l’Allemagne et les pays Scandinaves. Ce phénomène atteste du caractère coercitif de Moscou et du besoin de fédérer l’Union européenne pour apporter une réponse à cette problématique.

Dans un contexte de relatif désengagement américain des crises et problèmes européens, l'UE n'a-t-elle pas intérêt à se rapprocher de la Russie pour résoudre ses problèmes ? (Syrie, réfugiés, économie). En quoi les intérêts européens et russes pourraient-ils converger ?

Cette perspective assez optimiste d’une convergence repose exclusivement sur la dépendance au gaz. Au regard des faits, il n’y a cependant qu’un faible intérêt économique à continuer d’entretenir des relations avec la Russie qui importe peu par rapport à d’autres pays comme la Chine. Qui plus est, acheter du gaz revient a ralentir la progression des énergies renouvelables et ce dans un contexte environmental inquiétant.

Dans la mesure ou le Kremlin utilise les embargos pour accroitre son influence, il semblerait même pertinent de limiter les échanges au minimum afin d’assurer une plus grande stabilité économique et ne pas reproduire les mêmes erreurs qu’en 2014 après l’annexion-rattachement de la Crimée. L’approche classique en Science politique et en Économie prône qu’un accroissement des échanges amène à un rapprochement politique par la suite, mais l’Histoire nous amène à relativiser ce phénomène. En conséquence, il n’y a aucun motif qui justifie de renforcer des relations économiques dans les prochaines années.

En ce qui concerne la crise des réfugiés, l’Armée russe bombarde massivement pour engendrer des flux de populations en vue d’affaiblir économiquement la Turquie, l’Allemagne et les pays Scandinaves. Qui plus est, elle utilise les médias russes pour diviser les opinions en Europe avec des évènements comme ceux de Cologne. On voit donc mal en quoi le Kremlin pourrait aider l’Europe dans la mesure où les réfugiés sont une “arme de guerre” pour le Kremlin.

Dans une perspective similaire, sachant que la Russie apporte son soutien aux dictatures, on imagine difficilement la possibilité de s’accorder avec celle-ci sur l’avenir de la Syrie.

C’est au contraire à l’Union européenne d’envisager de converger vers une Armée unique et de mettre en commun ses Services de renseignement pour créer une “CIA à l’Européenne” en vue d’assurer son indépendance tant vis-à-vis des Etats-Unis que de la Russie. La solution n’est donc pas externe mais interne à l’Europe avec la nécessité d’émerger en tant que puissance Fédérale au XXIème siècle. 

Pourquoi du côté russe comme du côté européen, a-t-on échoué à dépasser les grilles de lecture et les rapports de force datant de la Guerre froide ? 

Dans une perspective historique, les peuples d’Eurasie sont en compétition avec ceux d’Europe. De l’Empire romain à la Seconde Guerre mondiale en passant par l’époque Napoléonienne, ces deux mondes n’arrivent pas à s’entendre.

La Russie s’opposera probablement aux Européens pendant longtemps car elle n’arrive pas à comprendre le mode de vie de ces derniers. Cette grille de lecture conflictuelle n’est pas agréable à envisager dans une perspective d’ordre mondial, mais elle reste d’actualité au regarde des événements de 2009 en Géorgie et de 2014 en Ukraine.  

En quoi une relation russo-européenne débarrassée de l'idéologie de la Guerre froide permettrait la formation d'un système de sécurité collective efficace ?

Dans un cadre purement théorique, l’Union européenne et la Russie pourraient échanger sur le plan culturel et économiquement en vue d’assurer une plus grande stabilité mondiale et de contrebalancer l’influence des Etats-Unis et de la Chine.

La normalisation des relations avec la Russie serait une première étape vers une relance du processus de dénucléarisation et permettrait d’avoir plus de poids pour inciter des pays comme l’Iran ou la Corée du Nord à renoncer à leurs programmes nucléaires. A cela s’ajoute que le contrôle du trafic d’armes en provenances du Caucase et d’Ukraine serait plus pertinent, la Russie jouant un rôle essentiel mais ambiguë dans des régions comme l’Ossétie du Sud.

Des enclaves à l’image de Kaliningrad pourraient également bénéficier d’un système de taxation singulier pouvant amener à l’émergence de zones spéciales, à l’image de Hong-Kong et Macao en Chine. Qui plus est, si la Russie ne dispose actuellement que du gaz, celle-ci pourrait stimuler le tourisme avec la libéralisation des visas, et activement participer à la protection de l’environment dans la mesure où son territoire est immense et peu peuplé. L’avenir de l’Arctique dépendra également des relations entre les Etats-Unis, la Canada, l’Union européenne et la Russie.

On pourrait envisager l’émergence d’une Russie exportatrice des minerais et de matières premières vers l’Europe. Tandis que les Européens pourraient les transformer en produits manufacturés sans avoir à exploiter les ressources en provenance du contient Africain. Un tel scénario permettrait  d’exercer des pressions pour la mise en place des Droits de l’Homme et  pour le renforcement de  la lutte contre la corruption.

Il est certain que des bonnes relations entre l’Europe et la Russie découlera l’avenir du Caucase, de la Moldavie et de l’Ukraine. Cette approche n’en reste pas moins utopiste au regard de l’échec des tentatives de normalisation des relations entre les Occidentaux et les Russes entre 1991 et 1994. 

Propos recueillis par Emilia Capitaine

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