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Gérald Darmanin ministre de l'intérieur

Occupation de temps de cerveau disponible

La démocratie, malade du syndrome Darmanin ?

Le ministre de l’Intérieur a lui-même théorisé l’impératif de maîtrise du calendrier médiatique qui pèse sur les responsables politiques, la conquête du temps de cerveau disponible de la « volaille qui fait l’opinion » comme aurait chanté Alain Souchon, devenant l’objectif majeur de tous ceux qui se rêvent un grand avenir. Mais peut-on renoncer à la gestion du réel pour autant ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Le politique « doit mener la danse politico-médiatique, sortir chaque mois, chaque semaine, chaque jour l’idée qui sera reprise, disséquée, médiatisée. L’idée pour laquelle on sera pour ou contre », préconisait l’ex-ministre des Comptes publics dans ses Chroniques de l’ancien monde (éditions de l’Observatoire).

Atlantico.fr : Dès son arrivée au poste de ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin a cherché à être omniprésent sur le terrain, et à occuper l’espace médiatique. La maîtrise de l’agenda médiatique a-t-elle remplacé le traitement des sujets sur le fond pour le gouvernement ?

Edouard Husson : Vous avez une tendance de fond: aujourd’hui et depuis une bonne vingtaine d’années, dans la plupart des cabinets ministériels, le conseiller communication occupe une place disproportionnée. Son bureau est souvent plus proche de celui du Ministre que le bureau du directeur de cabinet. C’est une dérive mais les ministres jugent normal de mener leur propre communication, éventuellement différente de celle du gouvernement. C’est bien Nicolas Sarkozy qui avait montré le mauvais exemple, lorsqu’il était Ministre de l’Intérieur et tâchait d’apparaître en haut de l’agenda médiatique chaque semaine. Le cas de l’ancien président est complexe dans la mesure où, comme président, il a beaucoup de réalisations à son actif. Cependant, il a échoué dans les deux domaines où il s’était le plus profilé médiatiquement: la sécurité intérieur et le contrôle de l’immigration. Gérald Darmanin se vit comme un héritier de Nicolas Sarkozy. Il lui manque tout de même le fond de convictions qui faisait que Sarkozy est un homme de droite et , comme tel, a mené une politique assez cohérente. Darmanin a accepté d’être ministre dans un gouvernement de la présidence Macron; c’est-à-dire dans un contexte où le narcissisme communicationnel remplace toute politique. Le « en même temps » macronien est en fait le rideau de fumée pour dissimuler une politique qui n’est plus menée que par la communication  à destination des 30% des Français les plus diplômés. Le macronisme est un gouvernement du vide, une communication permanente à partir d’une absence de programme, de vision et de principes. 

En plaçant avant tout son action sur le terrain médiatique, Gérald Darmanin a-t-il laissé l’administration livrée à elle-même pour agir ? Est-ce un phénomène symptomatique du quinquennat d’Emmanuel Macron et en particulier de la gestion de la crise sanitaire ?

Le rapport entre le gouvernement et l’administration est plus complexe. L’été dernier, il y a eu une prise d’otage dans une banque en Normandie. L’épisode s’est heureusement dénouée grâce au savoir-faire de la police. Le Ministre n’a fait qu’une chose: appeler régulièrement la présidence (parisienne) de la banque concernée pour faire savoir qu’il était là et affirmer qu’il était aux commandes. C’était ridicule et contreproductif: les responsables de la banque en apprenaient plus en interne ou bien en étant en contact avec la police sur le terrain.  En fait on s’aperçoit que les ministres, le président de la République vivent dans une bulle communicationnelle qu’ils ont créée et entretiennent. Elle est sans rapport avec le terrain et ils ne cherchent à aucun moment à reprendre la main sur la réalité. Emmanuel Macron a vécu toute la crise du COVID 19 en cultivant l’image du « chef de guerre ». Peu lui importe en fait le réel - une épidémie de dimensions limitées - tout ce qui lui importe, c’est d’être haut dans l'agenda des médias internationaux et de ne jamais perdre le contrôle de la communication. C’est ainsi que le président de la République a osé affirmer, en annonçant le reconfinement, qu’il fallait éviter 500 000 morts, chiffre absurde eu égard au taux de mortalité du COVID 19, qui est celui d’une grippe un peu sévère. Ensuite, selon les domaines, l’administration se met met à vivre de manière plus ou moins autonome. Effectivement, la bureaucratie française de la santé a été en roue libre depuis mars. Pour la police, c’est différent: d’une part, il y a des ordres précis qui descendent depuis la place Beauvau voire depuis l’Elysée - on l’a vu pendant la crise des Gilets Jaunes ; ensuite, la police est depuis des années prisonnière d’un agenda où il n’est pas possible de combattre l’immigration, la violence dans les banlieues et l’islam radical (sans que ces trois phénomènes se recouvrent exactement) avec détermination, moyens budgétaires et esprit de suite. 

Le récit de l’action politique est-il plus simple à mettre en œuvre que l’action elle-même ? Quelle place reste-t-il pour les résultats de cette action ? Qu’en attendent les Français ?

La fragilité d’un Macron ou d’un Darmanin viennent de ce qu’ils risquent d’être dépassés au jeu de la communication. Le président a été pris de court, à l’automne 2018, par un mouvement qui avait soudain une assise populaire - ce n’est pas son cas. Il l’a combattu en inventant un récit sur les méchants Gilets Jaunes, fauteurs de violence. En fait, ordre a été donné à la police, de provoquer la violence puis de la réprimer. Comme le mouvement ne pliait pas, on lui a mis l’extrême gauche dans les jambes. C’est encore l’extrême gauche que l’on a vu surgir lors de la marche des libertés, Il s’agit en fait de méthodes d’apprentis-sorciers. Car la casse opérée par le bloc noir est réelle, elle détériore l’image de la France à l’étranger. Elle est de moins en moins maîtrisable et le réflexe de refuge derrière le président du « parti de l’ordre » risque de s’émousser.  

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