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L’entrisme de la race à l’université : la nouvelle trahison des clercs. La guerre des idées de Eugénie Bastié
L’entrisme de la race à l’université : la nouvelle trahison des clercs. La guerre des idées de Eugénie Bastié
©Philippe DESMAZES / AFP

Bonnes feuilles

L’entrisme de la race à l’université : la nouvelle trahison des clercs

Eugénie Bastié publie « La Guerre des idées » aux éditions Robert Laffont. De Saint-Germain-des-Prés aux chaînes d'info en continu, l'intellectuel français est auréolé d'un pouvoir singulier. Il occupe, au pays de Descartes, où l'on aime à théoriser, une place à part. À l'heure de la cancel culture, de l'hystérisation de la polémique, de l'immédiateté de l'information et du pouvoir de l'image, quel rôle l'intellectuel peut-il encore jouer? Extrait 2/2.

Eugénie Bastié

Eugénie Bastié

Eugénie Bastié est journaliste au Figaro et essayiste. Elle est l'auteur de deux ouvrages, Adieu mademoiselleLa défaite des femmes (Cerf, 2016) et Le Porc émissaire. Terreur ou contre-révolution (Cerf, 2018).

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Juin 2020. Une semaine plus tôt, à 6 000 kilomètres de Paris, un homme noir du nom de George Floyd a été étouffé par un policier blanc. L’image de ce meurtre filmé fait immédiatement le tour du monde et 20 000 jeunes, issus des banlieues comme des beaux quartiers, manifestent devant le tribunal de grande instance de Paris, bravant l’interdiction de se rassembler pour cause d’épidémie. Blacks Lives Matters, «Sans justice pas de paix», «Let Us Breathe» : les slogans sont copiés des manifs américaines, mais c’est la jeune Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré, un jeune homme mort pendant son arrestation par la police française, qui mène la danse. Dans la foulée de l’indignation planétaire, la frénésie mimétique de la jeunesse est à son comble. Tandis que dans la rue, la «génération Adama» manifeste pour dénoncer un « racisme d’État», sur les réseaux sociaux on réclame le déboulonnage de Colbert et l’épuration de la mémoire française de ses figures colonisatrices. Au milieu de ce brouhaha émotionnel, le président de la République prend une position ferme et inédite. «Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux», déclare Emmanuel Macron lors d’une allocution télévisée.

Il ajoute : «La République n’effacera aucune trace […] elle ne déboulonnera pas de statues.» Cette position tranchée ulcéra une partie de la gauche universitaire. Elle prenait pourtant acte d’un phénomène réel, et même l’une des mutations intellectuelles les plus pro[1]fondes et les plus durables du monde occidental : le « crépuscule de l’universel» et le retour de l’identité par la gauche de l’échiquier intellectuel. Retournement historique qui n’a pas fini de déployer ses conséquences.

Il est loin en effet, le temps où le secrétaire général du PCF Maurice Thorez pouvait proclamer à la Sorbonne, lors d’un hommage rendu à René Descartes : «À travers les tempêtes et les nuits qui se sont abattues sur les hommes, c’est Descartes qui, de son pas allègre, nous conduit vers les lendemains qui chantent.» Aujourd’hui à gauche, on préfère les «damnés de la Terre» au Discours de la méthode. Désormais, la raison, l’héritage des Lumières et l’universel ont mauvaise presse à l’université française, considérés comme le masque hypocrite d’une domination occidentale. La «race », mot rendu tabou par les horreurs du XXe siècle, est désormais un concept reconnu des sciences sociales. Au moment même où l’on ambitionne de supprimer le mot de la Constitution (projet lancé sous le quinquennat de François Hollande), celui-ci n’a jamais été autant à la mode sur les campus.

Déconstruction, intersectionnalité, et retour de la race

Sur les murs de la Sorbonne (Paris-VIII) on ne lit plus des slogans appelant à la révolution et à la liberté mais : «Mort aux Blancs » et «Femmes, voilez-vous! » À Sciences-Po, des étudiantes organisent un «Hijab Day », invitant les élèves à se couvrir les cheveux pour «sensibiliser sur la question du foulard en France». Des étudiants en journalisme réclament «des formations au traitement journalistique des discriminations de genre, d’orientation sexuelle ou de race».

La progression de la pensée postcoloniale est notamment visible à travers l’usage désormais répandu dans la vulgate militante de concepts et valeurs diamétrale[1]ment opposés au vieux narratif de l’antiracisme universaliste. Celui-ci connut son heure de gloire dans les années 1980, où triomphaient la petite main jaune et le multiculturalisme heureux, version United Colors of Benetton. Le cosmopolitisme laisse désormais place au tribalisme. L’«antiracisme moral» sauce SOS Racisme est d’ailleurs honni et combattu par les militants d’un « antiracisme politique» qui reproche au premier ses échecs, attribués à une trop grande culture du compromis avec des institutions gangrenées par une mentalité coloniale qu’il convient de déconstruire.

« Privilège blanc », « racisés », « intersectionnalité » : parlez-vous la vulgate antiraciste ?

 « Déconstruire » est le mot-clé du nouvel antiracisme. Il faut y voir là le legs de la French Theory, et notamment l’héritage de Foucault : toute norme est en réalité, non pas la sédimentation d’un fait majoritaire, mais une construction sociale au service des dominants.

Aussi l’universalisme (républicain) est-il dénoncé comme un différencialisme déguisé permettant en réalité la domination d’un groupe d’individus (les Blancs) sur les autres (les minorités). Ce qui permet de ne plus parler du racisme comme d’une disposition morale malfaisante des individus à combattre (la permanence du préjugé), mais comme d’une composante structurelle et organisée des sociétés occidentales : on parle désormais de « racisme systémique », ou de « privilège blanc ». Signe de la pénétration de ces théories : selon un sondage Ifop du 19 juin 2020, 32 % des Français interrogés estimaient que la notion de « privilège blanc » correspondait à une réalité. Le président Emmanuel Macron a lui-même reconnu celui-ci comme un « fait » dans un interview à L’Express en décembre 2020.

Ce nouvel antiracisme postule une frontière infranchissable entre « alliés » – quelle que soit leur bonne volonté – et concernés. Aussi les « dominés » (femmes, ou membres de minorités sexuelles et raciales) ont-ils un droit à la parole privilégié sur la cause qui les concerne. Ainsi un homme ne pourra s’exprimer au nom des femmes, ni un Blanc au nom des Noirs et des Arabes. Fini le « Touche pas à mon pote », jugé paternaliste. Cette barrière dressée entre les victimes et les autres, qui nie la distinction entre le « témoignage » et l’analyse aboutit notamment à la généralisation des « réunions en non-mixité » et autres « safe spaces » au sein des universités, des endroits où les membres de minorités peuvent se retrouver entre eux et d’où sont exclus ceux qui appartiennent au camp des dominants, les Blancs mâles hétérosexuels.

La notion d’« intersectionnalité » des luttes est centrale. Ce concept jargonnant a été inventé par l’afro-féministe américaine Kimberlé Williams Crenshaw en 1989 pour désigner la double discrimination sexiste et raciste que subissaient les femmes noires. Élargie, l’intersectionnalité désigne l’idée d’une articulation des luttes entre dominés (femmes, minorités, LGBT) contre un même ennemi : le patriarcat blanc « hétéronormé ». Le vocabulaire de la « domination » issu de la vulgate bourdieuso-foucaldienne a pris le pas sur le vocabulaire marxiste de l’« exploitation », l’« inclusion » remplace l’« exploitation ». La « race » bannie sous sa forme biologique est ainsi réintroduite comme un concept sociologique, car, comme l’explique le sociologue Éric Fassin : « Si les racistes croient à l’existence des races au pluriel (blanche, noire, juive, etc.), les antiracistes nomment la race au singulier, pour dénoncer le mécanisme social d’assignation à une différence hiérarchisée. » C’est ainsi qu’on parle désormais de « racisés », ce terme désignant une racialisation passive et pourtant revendiquée. Dans son émission « Kiffe ta race », la polémiste Rokhaya Diallo, promotrice des thèses décoloniales en France, demande à chacun de ses invités de « se situer sur le plan racial » afin de savoir « d’où il parle ».

Cette pensée décoloniale, autrefois réservée à des franges marginales, progresse dans le débat public français. Les témoignages de sa diffusion dans les universités françaises sont nombreux et documentés. Celui du jeune Eliott Savy, qui étudie les sciences sociales à l’université Lyon-II, est éloquent. Il a témoigné dans Le Progrès, puis au FigaroVox sur les dérives constatées dans certains de ses cours, où la sociologie cédait largement le pas au militantisme. Par exemple, dans son cours « Sociologie des mobilisations collectives », on lui a dispensé un texte sur la mort de Rémi Fraisse, jeune militant écologiste tué par une grenade lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens, et fait étudier l’activisme des Black Lives Matters, mouvement américain pour la défense des Noirs, mais aussi le « féminisme islamique». «Même les cours les plus anodins ne sont pas exempts d’une orientation politique. Ce qui m’a gêné, c’est l’orientation systématique de tous les sujets vers du néocolonialisme, de l’étude de genre, du féminisme intersectionnel et autres sujets venus des États-Unis et qui ne peuvent résumer à eux seuls le débat intellectuel en science politique», déclare le jeune homme.

En avril 2018, à l’occasion du blocage de la fac de Nanterre, une conférence est organisée ayant pour thème : «Les mouvements sociaux et la question de la race : les angles morts de la gauche blanche». L’un des conférenciers, Max Fraisier-Roux, qui se définit comme un « antiraciste politique et décolonial », affiche claire[1]ment son objectif : « Que de nouvelles idées venant mettre à mal le conservatisme, l’état actuel de la société, fasse [sic] leur chemin, et ce, dans les lieux de savoir.»

En juin 2018, c’est un colloque, «Approches phénoménologiques du genre et de la race. Penser les oppressions et les résistances», qui est organisé à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. En octobre de la même année, la députée de la France insoumise Danièle Obono, qui appelle «camarade» la fondatrice du parti des Indigènes de la République Houria Bouteldja, est nommée au conseil d’administration de l’UFR (Unité de formation et de recherche) de science politique de cette même université. À Paris-VIII, le département d’études de genre est l’un des piliers de l’université. Des masters «études culturelles» (cultural studies) existent à l’université Paul[1]Valéry de Montpellier, ainsi qu’à Bordeaux-Montaigne. À Paris-III, il existe un master «Médias, genre et cultural studies». La journaliste du Point, Anna Breteau, s’y est plongée en immersion, et en a tiré une remarquable série journalistique, «Dérives à la Sorbonne», témoignage accablant de l’omniprésence de ces sujets au cœur des facultés hexagonales.

Un vent venu d’Amérique?

Ce qui est en train d’arriver dans les universités françaises n’est qu’un pâle reflet de la réalité quotidienne des campus américains, où la « dictature des identités » fait rage. L’expression «politique des identités» est apparue en 1977 pour la première fois dans une déclaration d’un groupe d’Afro-Américaines lesbiennes, puis ce vocabulaire s’est répandu dans les années 1980 en parallèle de l’émergence des subaltern studies (« études des dominés ») sur les campus. La politique de l’identité suscite alors une vague de contre-argumentation solide dans les années 1990 qui semble occasionner son reflux. Las, la révolution technologique et notre système de télécommunication permanente, qui permettent le cloisonnement des identités et la mobilisation rapide d’une communauté prompte à s’indigner, ont catalysé la propagation du dogme identitaire malgré sa faiblesse théorique. Il est désormais devenu hégémonique sur les campus. Il peut prendre une dimension totalitaire, comme sur le campus d’Evergreen dans l’État de Washington, où la mise en place d’un «comité d’éthique» par la direction en 2015 a dégénéré en véritable terreur progressiste. Les professeurs ont été humiliés dans des scènes d’auto[1]critique, hués et empêchés de se défendre d’accusations de racisme par des étudiants fanatisés. Une journée d’absence, où les Blancs de l’université étaient invités à rester chez eux (pour mieux visibiliser les minorités), a été organisée : un professeur, Brett Weinstein, a refusé, expliquant qu’il était impossible de se prétendre antiraciste et d’empêcher une catégorie de la population de se rendre sur le campus en raison de sa couleur de peau. Il a dû démissionner. L’affaire a pris une tournure nationale, devenant le symbole des dérives du politiquement correct, et a même donné lieu à des auditions au Congrès.

En France, nous sommes encore loin de la folie d’Evergreen. Mais les post-colonial studies colonisent de plus en plus le débat public. Elles se sont popularisées à partir des émeutes de banlieue de 2005, qui ont été lues pour la première fois, non plus comme le fruit d’une misère sociale mais comme une irruption du refoulé colonial. Le manifeste «Nous sommes les Indigènes de la République», qui donnera naissance au collectif du même nom présidé par Houria Bouteldja, paraît le 16 janvier 2005. Il proclame que : «La France a été [et] reste un État colonial», si bien que «la décolonisation de la République reste à l’ordre du jour». «Les idées postcoloniales prospèrent désormais en France», remarque déjà le directeur de recherche Jean-François Bayart dans un livre paru en 2010.

Malgré ces indéniables succès, dans les milieux mêmes qui en font la promotion, il est de bon ton de fustiger le « retard » qu’aurait pris la France en ce domaine, dû à un « provincialisme» et un conservatisme supposés de l’université hexagonale. Exemple : ce professeur de Paris-III, cité par la journaliste Anna Breteau dans son enquête d’infiltration au sein du master cultural studies de l’université : «On en parle, on en parle, mais il y a un freinage en France, notamment à cause de cette idéologie universaliste républicaniste.» Ainsi, l’un des principaux promoteurs de ces thèses en France, le socio[1]logue Éric Fassin, se réjouissait en juin 2020 que, tout comme l’affaire DSK avait été le signal de la «fin de l’exception sexuelle» française (i.e. la tolérance française pour le harcèlement sexuel), les manifestations ayant suivi la mort de George Floyd signeraient la fin de l’«exception raciale» française, c’est-à-dire le refus de la France de considérer la question raciale comme déterminante, ce que les décoloniaux appellent notre «color-blindness» (aveuglement aux couleurs). «Ce miroir transatlantique nous renvoie aujourd’hui notre image», décrétait le sociologue, qui se félicitait donc que la race revienne enfin dans le débat public.

A lire aussi : La bataille des historiens : du roman national à la fable multiculturaliste

Extrait du livre d’Eugénie Bastié, « La Guerre des idées, enquête au coeur de l'intelligentsia française », publié aux éditions Robert Laffont.

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