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Pour la première fois Juliette Gréco et Georges Brassens donneront leur tour de chant sur la scène du TNP en septembre 1966 à Paris. Sous la moustache, le rire humour Loïc Rochard
©STAFF / AFP

Bonnes feuilles

Georges Brassens ou l’humour en contrebande

Loïc Rochard publie "Sous la moustache, le rire. L’humour de Georges Brassens" aux éditions du Cherche-Midi. Plusieurs de ses amis sétois ont témoigné que Georges Brassens a manifesté dès l'enfance de sérieuses dispositions pour l'humour. Il avait un goût de la farce et du canular qu'il a conservé toute sa vie. L'air de rien, Brassens se sert de l'humour pour faire passer des idées... en contrebande. Extrait 1/2.

Loïc Rochard

Loïc Rochard

Loïc Rochard vit en Bretagne, au bord du Golfe du Morbihan. Il a toujours eu deux passions : la mer et les chansons de Georges Brassens. Il a déjà publié au cherche midi Brassens par Brassens (2005).

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« J’ai tendance à râler, à rouspéter… et puis je transforme cela en gaîté, en ironie, en humour. […] Mes chansons font partie d’une espèce de monde factice que j’ai dans le crâne depuis l’adolescence. Comme rien ne me plaisait, je me suis fait un guignol à moi. […] Si on trouve dans mes chansons l’ironie, la cocasserie, la dérision de soi-même, c’est pour atténuer un peu la rigueur d’une philosophie que d’aucuns trouvent certainement un peu sommaire, mais qui n’en est pas moins impitoyable pour notre temps. » Comment mieux résumer ce qui a suscité l’écriture de ce livre ? Toujours aussi sensible à la finesse de son esprit et à la drôlerie de bien des vers de Georges Brassens, j’ai souhaité porter un regard approfondi sur l’homme, ses premiers écrits et une partie de son répertoire sous le seul angle de l’humour.

Après des décennies d’écoute et de réécoute, bien des chansons de Brassens conservent toute leur puissance humoristique. Ce trait si caractéristique de son œuvre n’a jusqu’à présent pas fait l’objet d’une attention particulière, en dépit des quelques centaines d’ouvrages qui ont été consacrés à ce géant de la chanson. Pourtant personne, je crois, ne lui contestera cette composante indissociable de ce répertoire si riche et si varié. De multiples façons et à des degrés divers, l’humour est présent en filigrane dans une bonne moitié de son répertoire.

Entendant ses traits d’esprit, ses saillies désopilantes, je me souviens de l’hilarité unanime de son auditoire, aussitôt et spontanément interrompue pour ne pas manquer un mot de la chanson en cours d’interprétation. À l’énoncé d’un vers ou d’un couplet particulièrement drôle, il était réjouissant de voir Brassens retenir un sourire ou, mieux encore, ne refréner qu’avec peine un fou rire. Pour retrouver sa concentration, il fixait sa main gauche, celle des accords de guitare, ou bien fronçait le sourcil, amplifiant ainsi l’intensité de son regard, ou bien encore se retournait prestement vers Pierre Nicolas, son contrebassiste. Entre Brassens et son public, la connivence était alors manifeste.

Cette complicité cependant ne s’était construite que pas à pas. À ses débuts, sa parole divergente, son humour inattendu, son franc-parler choquèrent bien des gens. Certains bien-pensants s’étaient sentis agressés. Ceux-là mêmes qui ne se privaient pas de proférer des gros mots en privé s’offusquaient de les voir employés sur une scène de music-hall. Les bonnes âmes le rejetaient pour, quelques années plus tard, ne voir en lui qu’un patriarche empreint de sagesse et d’humanité. Comme toujours, et pour autant qu’on puisse l’approcher, la vérité est plus complexe.

Il n’était certes pas le gugusse de service qui vient faire son petit numéro et repart quand les rires gras se sont éteints. Brassens fut novateur tant dans la forme que dans le fond. La tendresse de sa poésie côtoyait le cocasse ou la grivoiserie. Car il y avait une dualité chez lui. Sa connaissance approfondie des auteurs classiques, des moralistes, des penseurs, des poètes, ne l’avait pas empêché de conserver le goût des chansons de salle de garde. Aux accents de gravité se mêlait un sens de l’humour très développé. Il s’accommodait fort bien de la solitude, nécessaire à tout créateur, tout en entretenant le culte de l’amitié. Il pouvait fréquenter des personnalités reconnues sans abandonner pour autant ses amis d’enfance. Il gagnait très largement sa vie tout en pouvant se contenter du strict minimum. Il ne supportait pas l’autorité et les institutions qui la détenaient, tout en respectant les individus qui en faisaient partie. Si, au travers de plusieurs chansons, il a déifié « la Femme », il a pu tout aussi bien vilipender certaines en particulier. Et l’on pourrait continuer longtemps ainsi.

Novateur, il le fut aussi pour plaisanter de la mort sur scène, pour mettre en musique plusieurs poètes, pour traiter en chanson des sujets jusque-là ignorés de ses confrères, pour créer avec le même talent des chansons d’une tendre humanité et d’autres d’un burlesque déluré. Petit à petit, la confiance s’était installée. Considéré un temps comme suspect, il mit assez tôt les rieurs de son côté. Puis, sensible à sa poésie, un public plus large s’enthousiasma pour ce vent de liberté, de truculence et de révolte qui s’était levé.

Fort d’une culture littéraire et poétique aussi étendue qu’éclectique, Georges Brassens, dans une totale liberté de création, a développé cette forme originale d’écriture, ce style inimitable. Les références populaires, ciment d’une culture partagée, n’avaient rien que de très naturel chez lui. Il utilisait un matériau accessible à tous: vers célèbres, proverbes, expressions, qu’il triturait allègrement pour les faire se fondre dans ses vers. Ce crédit qui lui était désormais accordé l’autorisait à l’emploi fréquent de vocables inusités ou surannés, d’archaïsmes, de références mythologiques. Cela répondait à sa volonté d’élever le niveau d’écriture qui avait prévalu jusque-là dans la chanson. En outre, utiliser un vocabulaire recherché pour dépeindre une situation cocasse ou railler un personnage ajoutait à l’ironie, à la gaîté du ton.

Son exigence d’indépendance et sa volonté de penser seul ne l’avaient toutefois pas totalement écarté d’une tradition dans laquelle il avait pu puiser avec discernement. Hors des sentiers battus, il avait su trouver la forme adéquate et transgressive pour exprimer son refus d’un certain ordre social, sa défiance vis-à-vis des dogmes et des institutions, afficher son antimilitarisme. Si l’humour la masque partiellement, cette lucidité désenchantée transparaît dans son œuvre. Car, très présent dans son répertoire, l’humour n’est pas là par hasard. Il considérait en effet que le rire est une des choses les plus importantes qui soient. Et l’on verra qu’en la matière, très jeune Brassens avait quelques dispositions. Refusant d’asséner des idées, préférant suggérer les choses plutôt que de les dire, l’humour lui permit de faire de la «propagande de contrebande ». Moyen autrement plus plaisant et plus efficace qu’un ton docte et péremptoire. Dans ses chansons, il mit en scène les quelques personnages qui se mouvaient dans son petit théâtre intérieur, leur prêtant un ton familier, celui dont on use entre amis. Son humour, qui respire la santé et vous ragaillardit, suscite le rire par l’incongruité d’une situation, l’improbabilité d’un déroulement ou l’extravagance d’un personnage. Ainsi le fond des choses prend un tout autre relief.

Par le biais de l’humour, Georges Brassens était plus à même d’ébranler certaines convictions, de fragiliser les arguments des uns et des autres. Il usait de ce moyen détourné mais propice à faire accepter un point de vue différent. Manié avec mesure et habileté, l’humour, en sus du rire qu’il provoque, peut parfois inciter à prendre du recul, faire naître une interrogation. Tout cela bien sûr est étroitement lié à l’ouverture de l’auditeur au second degré, à sa capacité à considérer une opinion différente. Si c’est le cas, il peut alors dépasser ce qui lui est énoncé.

L’humour, et c’est fréquent dans les chansons de Brassens, vient atténuer le propos, affaiblir l’irrévérence, apporter un contrepoint à la tristesse, alléger la gravité d’une situation, mettre une distance nécessaire dans le récit. Son humour est volontiers incisif, plus rarement corrosif; il ne se construit pas au détriment d’un personnage. Le sarcasme lui était étranger. « J’essaie de me placer au point de vue d’une bienveillante ironie universelle», disait-il. Loin de tout tourner en dérision, Brassens dénonçait les travers des hommes et de la société. Par ses traits d’esprit, ses farces, ses railleries, son ironie, il met en lumière, remet en cause, dénonce, relativise. L’ordre établi, le conformisme social, les dogmes intangibles, les injustices, font, de sa part, l’objet de critiques sans concession. Portant un regard sans illusion sur le monde, sans espoir démesuré quant aux évolutions à en attendre, Georges Brassens a utilisé ce chemin de traverse qu’est l’humour; une arme qui, bien qu’inoffensive, peut se révéler bigrement efficace.

Par ces temps bien singuliers, il est urgent et salutaire de fréquenter, sans modération, les chansons de Georges Brassens.

Extrait du livre de Loïc Rochard, "Sous la moustache, le rire. L’humour de Georges Brassens", publié aux éditions du Cherche-Midi.

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