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Exportations : pourquoi les allègements de charges pour les entreprises ne pourront pas nous faire faire l'économie d'une véritable politique commerciale

Les réductions de cotisations sociales de 18 milliards d'ici 2017 vont redonner de la compétitivité aux entreprises, mais l'Etat doit aussi et surtout agir en profondeur sur sa politique commerciale pour rendre les entreprises français plus attractives.

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

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Atlantico : Bercy annonce d’importants allègements de charges dès l’an prochain. Les réductions de cotisations sociales atteindront 9 milliards d’euros dès l'année à venir, 16 milliards en 2016, et dépasseront les 18 milliards en 2017. La politique fiscale à l’égard des entreprises est-elle efficace ? Cette mesure concerne-t-elle toutes les entreprises ?

Jean-Marc Siroën : Cette mesure aura deux effets sur l'économie : une réduction des coûts salariaux redonnant de la compétitivité aux entreprises, notamment aux PME et une reconstitution des marges. Celle-ci ne sera favorable à l'économie que si elle favorise l'investissement. Mais les effets économiques de ces allégements doivent être mis en balance avec son mode de financement par l'Etat : réduction des dépenses publiques ? Alourdissement d'autres impôts ? Creusement du déficit budgétaire ?

Au-delà d’une politique fiscale, la France n’a-t-elle pas plutôt besoin d’une vraie politique commerciale ?

S'il s'agit des mesures à adopter aux frontières, les politiques sont menées au niveau de l'Union Européenne qui est d'ailleurs moins ouverte qu'on ne le dit parfois, comme l'atteste le nombre de mesures antidumping appliquées ou les normes très strictes exigées pour certaines importations. Cette politique s'applique donc à tous les pays de l'UE et ne peut expliquer à elle seule, les plus mauvaises performances de la France. L'Etat a peu de moyens pour intervenir directement sur les stratégies des entreprises et, a fortiori, sur les PME qui sont, en France, insuffisamment exportatrices. La fiscalité est un moyen, mais qui entre rapidement en contradiction avec l'exigence de retour à l'équilibre. Mais l'Etat peut aussi agir sur l’environnement des entreprises par exemple en favorisant et en facilitant leur création ou leur développement, en rationalisant une réglementation pléthorique, instable et contradictoire, en valorisant mieux des innovations trop souvent développées ailleurs, en adaptant ses infrastructures, en consolidant ses points forts qui vont de l'agro-alimentaire au luxe et à l'aéronautique, en révisant un système de formation qui connait une crise profonde.

L'Allemagne exporte deux fois plus que la France. Comment expliquer un tel écart ? Pourquoi la France a-t-elle tant de mal à jouer ses atouts dans la mondialisation ? Quels sont-ils ?

Ce constat est réel mais doit être nuancé. La France est le 6° exportateur mondial et a donc conservé sa place historique malgré l'irruption des pays émergents. La France est aussi le 4° exportateur de services. Il est vrai néanmoins, que les écarts de la France avec l'Allemagne se sont accrus. Il ne faut pas exagérer l'effet des réformes structurelles allemandes, même si la baisse des coûts salariaux a aussi contribué à atténuer les effets d'un euro fort. L'Allemagne a bénéficié de la forte demande des pays émergents pour les biens où l'Allemagne dispose d'une réputation de qualité comme les automobiles ou les biens d'équipement. La part du marché chinois dans les exportations allemandes est presque deux fois supérieure à la part française ! En contrepartie, l'Allemagne est davantage exposée à un ralentissement des pays émergents. Les PME exportatrices sont plus nombreuses et en osmose avec les grands groupes. Ceux-ci sont d'ailleurs moins nombreux qu'en France qui est en deuxième position dans le top 100 des grandes firmes multinationales, derrière les Etats-Unis, avec le Royaume-Uni, mais avant l'Allemagne. Cette performance serait un atout si la forte présence des firmes françaises à l'étranger entrainait les exportations françaises et, notamment, les exportations des PME françaises

Aujourd'hui, la France attire moins d'investissements étrangers, comparé à l'Allemagne ou au Royaume Uni par exemple. Quelles en sont les raisons et comment remédier à cette inatractivité ?

Méfions nous des statistiques sur les investissements directs étrangers. D'après les statistique de la CNUCED, en 2012, la France recevait 3 fois plus d'IDE que l'Allemagne mais restait très en retard par rapport aux Royaume-Uni. Mais il est vrai que la position de la France, qui était, il y a quelques années, un des pays européens les plus attractifs, a reculé. Les différents indicateurs, même s'ils ne sont pas exempts de critiques, comme ceux de la Banque Mondiale ou du forum de Davos, vont dans le même sens. Les causes sont diverses, et sans doute que le "dumping fiscal" de certains pays européens a joué un rôle. L'atonie du marché français, des coûts salariaux élevés, la lourdeur administrative, l'illisibilité de la politique française, qui balance entre une ouverture complaisante et un nationalisme agressif, ont compensé les avantages traditionnels de la France : qualité de la main d'oeuvre et des infrastructures, environnement de recherche.

19% des jeunes ingénieurs sont partis vivre à l'étranger en 2013. Comment empêcher la fuite des cerveaux français ?

La France finance ainsi une formation de haute qualité qui permettra le développement de la City de Londres ou le développement des technologies de l'information en Amérique du Nord ! C'est un énorme gâchis alors même que la France a choisi de rester peu ouverte aux chercheurs étrangers. La France paye ainsi son goût pour les très grandes entreprises qui ne sont pas nécessairement les plus innovatrices et qui embauchent souvent des ingénieurs pour faire de la finance ou de l'audit, contribuant ainsi à la désindustrialisation de la France. Il faut faire rêver nos ingénieurs. Il y a aujourd'hui un rêve américain, canadien, anglais voir brésilien ou chinois. Il n'y a pas de rêve français. Si politique industrielle il doit y avoir, elle doit être orientée vers la meilleure utilisation de l'énorme potentiel que constitue nos jeunes ingénieurs : rapprochement des écoles d'ingénieurs et des universités, valorisation de la recherche et développement des incubateurs, création de pôles de haute technologie ouverts sur le Monde. Des initiatives ont été prises, elles devront être mieux structurées, plus cohérentes et encore davantage soutenues par l’État ou les régions.

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