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Fakeworld

Et maintenant le Fake Porn et ses détournements grâce à l’intelligence artificielle… Bienvenue dans un monde où nous ne pourrons plus nous fier à nos yeux pour démêler le vrai du faux

Une nouvelle application permet d'incruster des faux visages sur des vidéos. Elle a déjà été utilisée pour incruster celui de nombreuses célébrités sur des clips pornographiques.

Dominique Wolton

Dominique Wolton

Dominique Wolton a fondé en 2007 l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Il a également créé et dirige la Revue internationale Hermès depuis 1988 (CNRS Éditions). Elle a pour objectif d’étudier de manière interdisciplinaire la communication, dans ses rapports avec les individus, les techniques, les cultures, les sociétés. Il dirige aussi la collection de livres de poche Les Essentiels d’Hermès et la collection d’ouvrages CNRS Communication (CNRS Éditions).

Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Avis à la pub (Cherche Midi, 2015), La communication, les hommes et la politique (CNRS Éditions, 2015), Demain la francophonie - Pour une autre mondialisation (Flammarion, 2006).

Il vient de publier Communiquer c'est vivre (Cherche Midi, 2016). 

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Atlantico : Après les révélations faites ces derniers jours concernant une application "Fakeapp" basée sur l'intelligence artificielle de Google et utilisée dans des montages de pornographie, la falsification des images sur internet semble prendre une nouvelle dimension. Que cela soit à titre individuel ou à titre collectif, comment vivre dans un monde où les images peuvent s'avérer fausses ?  

Dominique Wolton : Aujourd’hui, il ne s’agit pas que d’images trafiquées, ce sont toutes les informations qui peuvent être artificielles ou fausses. Il y a un retour de l’histoire extraordinaire : la technique ces cent ans dernières années n’a cessée d’être plus performante, au point qu’on s’est dit qu’elle était supérieure à l’homme. On arrive désormais à un moment historique peut complémentaire subvertir tout ce qu’il y a d’humain, même dans ce qu’il a de plus privé et de plus respectable, parce qu’elle peut faire du faux. 

En conséquence, pour sauver l’humain contre cette technicisation dominante perverse, il n’y a pas d’autre solution que de valoriser l’humain. Revaloriser l’humain, cela veut dire surtout remettre de l’humain là où la falsification est très facile, quand elle ne passe que par la technique comme dans votre application. Et comme la fabrication artificielle de l’image est très rapide et que la diffusion de l’image va très vite, il faut ralentir. J’utilise souvent la métaphore des aéroports : un avion cela va très vite. Cependant, on passe des contrôles qui durent un certain temps avant d’embarquer pour détecter si on est ou non un terroriste. Cela prend du temps de vérifier. Et bien il en est de même avec l’information et les images. Cela veut dire notre domaine revaloriser le métier de journaliste. Il faut bien comprendre que ceux sont eux qui sont capables de décoder. Il faut aussi sauver cette profession qui est en train de disparaître qui s’appelle un documentaliste archiviste.  C’est un métier qu’on a supprimé au nom de l’argument stupide « chacun peut faire ce qu’il veut de chez lui ». Mais il a la compétence de contrôler ces images. 

En fait, je pense qu’on va plus globalement se tourner vers les intermédiaires dont on s’est débarrassé pendant des années au nom du progrès technique.

"Si tout peut être vrai, rien n'est vrai" indique un éditorialiste de la BBC sur cette question. Quelles peuvent être les implications politiques d'une telle capacité à tout falsifier, de la manipulation à la propagande ? 

C’est une forme de relativisme sans fond qui s’ouvrirait à nous. Il faudrait donc réfléchir à tous les contre-pouvoirs qui s’offrent à nous. Il faut que le politique encourage et intègre la lenteur proportionnée à nos vies du travail humain pour contrôler la vitesse du progrès technique. On est tous fous de vitesse : et plus on supprime la fiche de contrôle, plus on s’avance vers de réels problèmes, politiques et économiques.

Ces dangers touchent tous les étages de la société. Le mien, le monde académique, est tout aussi touché que le monde journalistique auquel vous appartenez. Aujourd’hui, il est très facile de « falsifier » une étude scientifique, ou de les multiplier comme des amendements à l’assemblée. Il suffit de lancer une recherche, de fonctionner à partir d’un moteur en entrant des mots-clés. Tout le monde trouve ça très bien, tout le monde se réjouit des mooks et tout ce bazar. Mais pour travailler correctement, il faut ralentir la production. A force de laisser le pouvoir à la technique, il faut bien comprendre que l’on perd la main. Et c’est le cas pour les politiques comme pour nous. Plus la réalité se technicise sans contrôle humain, plus les politiques seront inutiles et passifs. Un jour je serai célèbre, mais je serai mort comme le dit Aznavour, mais on comprendra un jour que toute cette hystérie technique. 

Comment envisager la prochaine étape ? Un retour à la sécurité individuelle, à la crédibilité d'un discours collectif est-il encore possible ? 

Les hommes apprendront comme toujours en faisant des bêtises. Il faut que la Silicon Valley, les politiques, les gros journaux payent leurs conneries et se fassent toucher par ceux qu’ils vantaient jusqu’ici. La vitesse devient le tombeau de l’information démocratique aujourd’hui. Cela vaut pour les images.

 

 

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