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Au travail, être obèse peut désormais être considéré comme un handicap.
©Allociné

Surpoids

Et maintenant, l'obésité reconnue comme un handicap : la très lourde erreur de la Cour européenne de justice

L'obésité peut constituer un handicap dans la vie professionnelle. Ce sont les termes utilisés par la Cour de justice de l'Union européenne dans un arrêt du 18 décembre 2014.

Arnaud Cocaul

Arnaud Cocaul

Arnaud Cocaul est médecin nutritionniste. Il est membre du Think Tank ObésitéSIl a dernièrement écrit Le S.A.V. des régimes aux éditions Marabout.

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Atlantico : Saisie en juillet 2014 par la justice danoise sur le cas d'un assistant maternel estimant avoir été licencié en raison de son obésité (260 kg), la Cour de justice de l'Union européenne a récemment considéré que l'obésité "sévère" constituant un handicap, cette personne avait fait l'objet d'une discrimination. Peut-on, au regard des études scientifiques dont on dispose aujourd’hui, effectivement considérer l’obésité comme un handicap ?

Arnaud Cocaul : Faire de l'obésité un handicap, cela risque de stigmatiser les patients, et ce n'est pas leur rendre service. Le handicap fait référence à une personne qui n'est pas autonome et qui a besoin d'assistance. Ce n'est pas le cas de tous les obèses car certains sont en très bonne santé, dynamiques, et ils pratiquent une activité physique. Il ne faut donc pas entrer dans la caricature de la personne impotente qui pèse 300 kilos. Des personnes de poid normal peuvent être davantage en danger et avoir plus de gras en profondeur que les personnes obèses. La définition est compliquée par le fait qu'elle ne correspond pas uniquement à des critères visuels. Or, avec cette décisions de la CJUE, on s'arrète uniquement à l'indice de masse corporelle sans prendre ne compte d'autres paramètres.

Scientifiquement, on ne peut plus dire que l'obésité est une maladie uniciste. On doit parler des obésités. Chaque obèse a une histoire, une trajectoire et des complications qui lui sont propres. Il ne faut donc pas être réducteur, d'autant plus lorsque l'on sait que les obésités sont des maladies pluridisciplinaires qui demandent une prise en charge complexe avec des étiopathogénies (ou origines étiologiques) qui sont variables. Nous avons aujourd'hui des multitudes de pistes qui rendent compte du fait que certains prennent plus de poid que d'autres. Nous avons par exemple des pistes sur la flore digestive, les origines virales ou les polluants,  soit beaucoup de choses qui rendent compte du fait que nous nous défendons contre le milieu ambiant en prenant du poid.

Quelles sont les conséquences sur la capacité des personnes obèses à considérer la part individuelle dans ce qui leur arrive ? En quoi cela peut il les déresponsabiliser?

Qui dit handicap, dit éventuellement une reconnaissance pécuniaire, mais également une stigmatisation pour trouver un travail. Dans le sens où si on veut faire un emprunt à la banque, il nous sera demandé de renseigner notre poids, notre taille et, en fonction de l'indice de masse corporelle, on va nous faire payer plus cher notre assurance. On peut avoir une majoration alors qu'on est une personne sportive et peut-être moins en danger que notre banquier qui lui est plus mince mais qui ne sort pas de son bureau de la journée. Actuellement, on ne s'appuie donc que sur l'indice de masse corporelle qui permet de comparer les individus entre eux, mais qui n'est qu'un outil statistique comparatif et en aucun cas un marqueur de risques individuels. Donc le poid ne suffit pas à rendre compte des choses.

L'obésité massive touche un nombre infime de la population française, il ne s'agit que de 600 000 personnes, alors que le surpoids concerne 50% des Francais. Il s'agit d'onc d'être vigilant face aux critères retenus, et c'est toujours un danger que de faire entrer dans des tiroirs des maladies en s'appuyant la plupart de temps sur des critères purement représentatifs, et non scientifiques. 

Que sait-on des effets bénéfiques de la responsabilisation dans la perte de poids ?

Arriver à se responsabiliser individuellement est très compliqué. Dans une vie moyenne, on mange 70 000 repas. Ce sont autant de fois que des personnes se retrouvent à devoir faire des choix alimentaires qui leur posent des problèmes. Et mettre la pression sur les gens va amener certains à se déresponsabiliser à cause de cette pression trop importante qui devient un carcan. Je pense qu'on doit être dans l'empathie plutôt que d'imposer  des critères à tous nos patients. On construit une relation thérapeuthique avec le temps mais pas forcément en faisant peur aux patients. Cela ne les rendra pas plus sérieux.

Beaucoup trop de personnes, y compris dans le milieu médical, considèrent qu'on est gros parce qu'on mange trop et qu'il suffit donc de manger moins pour perdre du poids. Cela est une traduction de la méconnaissance complète d'un problème complexe avec des gens qui fonctionnent sur des a priori. On retrouve le danger vu avec Pierre Dukan, qui voulait formater la population française en leur disant qu'il fallait répondre à un critère d'indice de masse corporelle entre 18.5 et 25. Mais selon le même schéma, pourquoi ne pas formater la population française en demandant aux hommes de mesurer au minimum 1.80m ? On se trouve ici dans un non-sens médical avec des gens qui n'y connaissent rien mais qui légifèrent. On répond alors aux a priori des obèses qui doivent être gros et qui coûtent cher à la société. Ces personnes qui ne répondent pas aux critères sont donc malades et il faut les forcer à se traiter. Vouloir les responsabiliser en les faisant passer pour des impotents, leur donner une carte d'invalide... cela les fait sortir de la société et contribue à leur stigmatisation.

Les personnes obèses ne demandent pas de passer par ces dérives, elles n'ont pas besoin de cette stigmatisation. Elles demandent plutôt à être traitées comme des personnes normales et que la société comprenne que le corps est en train de changer, car cette même société évolue. Cela signifie que les fauteuils doivent être plus grands, qu'il faut plus d'espace entre les rangs de sièges au cinéma, que les fauteuils d'avion doivent être plus accueillants. Vous voyez, moi-même je mesure pratiquement 2 mètres et je rencontre les mêmes difficultés car, en tant que grand, je ne trouve pas un confort pour mes jambes dans de telles situations. Je ne suis pourtant pas obèse. Dans la mesure ou 50% de la population française est maintenant en surpoids, faut-il dans ce cas tous les stigmatiser ? La majorité des Français n'ont pas de handicap avec leurs problèmes de poids ! Ils ont des gènes pour se supporter, car leur corps est lourd et les épuise, mais ce ne sont pas des personnes incapables. Le danger est ensuite de lier cette notion d'incapacité physique avec un manque de volonté, et d'en arriver à obliger ces gens-là à se traiter car ils n'en sont pas capables... J'ai moi-même des patient avec de la bonne volonté mais qui n'arrivent pas à maigrir. Je ne remets pas leur volonté en cause, je sais qu'ils ont des difficultés à maigrir et que cela ne dépend pas que d'eux.

Cette décision ne met-elle pas les employeurs dans une situation délicate ? Ne pouvant plus licencier une personne obèse par peur de se faire attaquer pour discrimination, ils vont devoir aménager des lieux de travail appropriés...

Tout-à-fait, et c'est toujours mettre en avant le problème de l'obésité comme étant le problème majeur. A cause de la peur des remontrances, on ne va pas licencier une personne qui ne sera effectivement pas capable de faire son travail. De la même manière qu'on peut virer une personne sous prétexte qu'elle est obèse, alors qu'elle est tout à fait qualifiée pour le travail. Donc le problème est toujours de revenir sur cette idée de poid plutôt que de mettre en avant les capacités intrinsèques de la personne.

On va devenir de plus en plus gros. La preuve en est que l'obésité continue de croître et qu'on est loin de s'en sortir. Je pense qu'il ne faut donc pas considérer l'obésité comme un handicap, c'est bien plus compliqué que ça ! Il faut faire attention à ne pas mettre trop de pression sur les gens, et à les responsabiliser, ce qui est aux antipodes de ce qu'on doit faire. La plupart des obèses souffrent d'être des boucs émissaires au sein de la société. Ce n'est pas l'obésité qui tue, mais les complications liées à l'obésité et la malbouffe.

D'où vient notre difficulté à dire aux personnes grosses... qu'elles le sont, justement ? Pourquoi ne pas s'autoriser à mettre des mots sur la réalité ?

En consultation, je n'hésite pas à dire aux patients obèses qu'ils le sont. Pour ceux qui viennent me en disant " je suis enrobé", j'appelle ça le "syndrome d'Obélix". Mais vous savez, s'ils se comparent uniquement à leur entourage qui est majoritairement obèse, ils auront du mal à se considérer comme tel.

Il est toujours délicat de dire à une personne qu'elle est obèse, car il ne faut pas se limiter à ce qu'on voit. Il ne s'agit pas, par exemple, de dire à Teddy Riner qu'il est obèse... il faut nommer médicalement les choses. De plus, les trois-quarts des gens qui sont en état  d'obésité l'ignorent. Mais dans la mesure où les marges de manoeuvre sont très limitées, il arrive souvent que l'on devienne obèse sans s'en rendre compte. Les définitions de l'obésité et du surpoids ont changé depuis 1998, elles sont bien plus contraignantes aujourd'hui, et généralement mises en place par des lobbies.

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