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Et la grande victime de la guerre commerciale entre États-Unis et Chine est d’ores et déjà... l’Allemagne
©PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Victime collatérale ?

Et la grande victime de la guerre commerciale entre États-Unis et Chine est d’ores et déjà... l’Allemagne

Rien n’est simple dans le système de conflits commerciaux actuels, entre Chine et États-Unis. Ils ressemblent de plus en plus à des tirs croisés, avec des ricochets et des changements de politiques économiques qui peuvent faire des perdants -l'Allemagne ?- et peut-être même des gagnants : la France par exemple ?

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Alors que les conflits commerciaux entre la Chine et les Etats-Unis ont atteint un niveau inégalé, la croissance allemande est en baisse depuis quatre trimestres. En quoi l'Allemagne est-elle actuellement la grande perdante en termes économiques et commerciaux de la guerre commerciale sino-américaine ?

Jean- Paul Betbeze : Oui, les conflits qui opposent les Etats-Unis à la Chine ne cessent de monter en intensité. Ils ont aussi, plus récemment, atteint l’Allemagne, la faisant fortement ralentir. En effet, par rapport aux États-Unis, l’Allemagne est certes une cible plus éloignée que la Chine, mais elle se trouve exactement sur le même axe de tir. La raison ? Elle est coupable des deux mêmes fautes qu’elle : un déficit commercial important par rapport aux États-Unis (plus de 20 milliards de dollars est le seuil) et des manipulations de change, même si l’Allemagne n’a pas de monnaie en propre, étant dans la zone euro ! Qu’importe : après le déficit commercial de 419 milliards entre États-Unis et Chine, celui de 82 avec le Mexique, viennent ceux de 68 milliards du Japon et l’Allemagne, ex-aequo. Dans le viseur, donc.

L’analyse américaine de l’excédent commercial allemand ne manque pas de piquant : on la croirait écrite par la Commission de Bruxelles ou Bercy, pas par le Trésor américain ! L’excédent des comptes courants allemands, 7,4% du PIB en 2018, est le premier du monde. A ce niveau depuis trois ans, « ceci suggère que les politiques économiques allemandes n’ont pas traité le déséquilibre extérieur allemand qui vient d’un haut taux d’épargne interne et d’une consommation et d’un investissement faibles » écrit le Trésor US. Il en est résulté une montée de la compétitivité allemande, qui n’a pas été compensée par la montée de l’euro. « Dans ces conditions… le FMI calcule que taux de change réel de l’Allemagne est sous-évalué de 10 à 20% » ! Et le Trésor américain note également que la politique de la BCE, taux zéro et achats de bons du trésor (comme aux États-Unis), contribue à la sous-évaluation de l’euro, autour de 0 à 8% à moyen terme selon le FMI.

Alors, comme l’excédent courant allemand est 12 fois que l’excédent chinois : 7,4% du PIB allemand contre 0,4% du PIB chinois, la pression américaine est en fait bien plus violente sur l’Allemagne que sur la Chine. L’Allemagne est ainsi aujourd’hui au bord de la récession (avec son PIB de 4 000 milliards de dollars), quand la Chine (avec son PIB de 13 6000) ralentit.

Pour quelles raisons et selon quels mécanismes économiques les différends économiques entre Pékin et Washington (droits de douane d'un côté, dépréciation du yuan de l'autre) ont-ils un effet défavorable sur le commerce allemand et l'activité économique du pays ?

Quand les États-Unis annoncent des hausses de droits de douanes, croissantes mais surtout variables en fonction du jugement de Donald Trump sur la marche des négociations avec la Chine, plus divers embargos et contrôles (G, Huawei…), il ne s’agit pas d’une politique qui passe par le canal des prix (les taxes), mais par celui de la confiance. Les entrepreneurs chinois et américains ne savent plus ce qui se passera demain, tant les conditions des contrats sont incertaines. Les entrepreneurs chinois passent donc par le Vietnam et la Cambodge pour exporter, cherchent d’autres marchés en Asie, Europe et Afrique, sans oublier qu’ils viennent de décider, sur ordre, de ne plus acheter de soja américain.

Ajoutons ici à quel point les jugements des autorités américaines sont variables, ajoutant à l’incertitude. En mai 2019, le Trésor américain publie ainsi son analyse semestrielle sur les principaux partenaires commerciaux américains, cherchant des manipulations. A cette date, sur les trois critères qui attirent le regard des autorités américaines (surplus extérieur global trop important, surplus bilatéral trop important avec les US et manipulation du change), le Trésor en trouve deux à l’encontre de l’Allemagne (surplus global et surplus bilatéral) et un seul contre la Chine (surplus bilatéral) ! Mais depuis, avec la dépréciation du yuan, le Secrétaire américain au Trésor, l’a accusée de manipulation de devise ! Techniquement, la Chine est ainsi critiquable selon deux critères, comme l’Allemagne, mais qui bénéficie quand même aussi d’un change très favorable (non mentionné) ! Tout ceci est donc « technique » si l’on veut, mais la politique est omniprésente. Les autorités chinoises le savent, les autorités allemandes l’apprennent !

Si l'Allemagne fait partie des premières victimes des logiques de ce conflit commercial entre la Chine et les Etats-Unis, l'économie française est-elle à l'abri ? A quel moment et de quelle façon la guerre commerciale sino-américaine peut-elle avoir un impact sur la France - si ce n'est pas, dans une certaine mesure, déjà le cas ?

Et si la France bénéficiait de ces secousses entre Chine, États-Unis et Allemagne ? Pour le moment, le commerce extérieur français résiste. La France exporte dans les secteurs du luxe, de l’aéronautique, de la pharmacie, mais aussi du conseil ou de la culture, avec une image de sérieux et de qualité. Avec la Chine, son image de qualité et de luxe est puissante. Mais rien n’est sûr si la Chine décélère encore, ou si la baisse du yuan renchérit trop les produits français.

En revanche, les autorités allemandes voient à quel point avoir une croissance à ce point tributaire de l’exportation, notamment industrielle (-5,2% sur un an en juin), pour ne pas dire automobile et chinoise, est problématique. A l’inverse, soutenir la demande interne et augmenter les dépenses publiques sont des choix de nature à soutenir la croissance allemande en l’immunisant des chocs extérieurs (américano-chinois). Dans ces conditions, la demande allemande adressée aux entreprises françaises devrait augmenter ! Bien sûr, on peut toujours craindre les réactions trumpiennes en riposte aux taxes françaises Gafa, mais elles ne peuvent être de même ampleur que les attaques en cours contre la Chine et à venir contre l’Allemagne.

Une croissance allemande plus européenne est donc une politique sage du point de vue allemand, et favorable du point de vue français. A nous de savoir convaincre nos voisins, et d’en profiter.

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