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Emmanuel Macron sera-t-il le Gorbatchev du “cercle de la raison” ?
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To Reforme or not To Reform

Emmanuel Macron sera-t-il le Gorbatchev du “cercle de la raison” ?

Après les Gilets jaunes et en cas d’enlisement prolongé du conflit sur les retraites, le président de la République pourrait bien être le dernier héritier du système français d’élites techno-capitalistes qui gouvernent le pays depuis plus de 50 ans.

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019). Il a publié en 2020 l'ouvrage "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française. 

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David Sessions

David Sessions

David Sessions est doctorant au Boston College. Il est spécialiste de l'Histoire politique française et européenne.

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Atlantico : La France a un discours de modernisation ancien qui remonte à l'après-guerre. Dans quelle mesure ce discours peut-il encore se retrouver aujourd'hui encore dans la vie politique française ?

David Sessions : Évidemment Macron et son équipe de conseillers empruntent beaucoup d’un langage bien ancré dans la politique française de « modernisation » et de « progrès » qui est très typique de la période d’après-guerre. Mais ces concepts ont toujours été contestés et ont beaucoup évolué au fil du temps, et ils ne semblent pas avoir le même taux de rendement politique qu’autrefois.

Le discours de « modernisation » remonte même plus loin, à la crise de l’entre-deux-guerres, où « modernisateur » étaient plus ou moins synonyme de « technocrate » polytechnicien ou économiste hostile au « malthusianisme » de la classe politique traditionnelle et le patronat en faveur d’un capitalisme « organisé ». Aux marges du pouvoir dans les années 30, ce genre de « technocratie » prend son essor pendant le régime de Vichy et avance plus ou moins sans interruption dans la IVe République et la première décennie de la Ve République. Après-guerre, la « modernisation » est très largement soutenue par une société française détruite et humiliée, mais avec des accents et des programmes très différents. La grand gagnante est une forme de technocratie « ni droite ni gauche » liée étroitement au patronat de la grande industrie et basée sur la compétence technique, pour laquelle le « progrès technique » et le « progrès sociale » sont très souvent confondus. Dans cette période de croissance spectaculaire ce n'était pas trop difficile à croire, même s’il y avait toujours des contestations d’en bas contre un style de gouvernement souvent perçu comme hautain et indifférent aux « petits » et aux revendications démocratiques. À partir des crises des années 1970 et le gouvernement Giscard, la rhétorique de « modernisation » commence à revêtir au fur et à mesure des accents plus sinistres.

Globalement, on peut dire que l'idée de « modernisation » est une constante dans le discours d’une technocratie libérale, soit le libéralisme keynésien d’après guerre soit le « néolibéralisme » de Macron. Elles resurgissent très régulièrement aux moments de concurrence internationale et d’autocritique nationale, regardant un « retard » ou un « blocage » français supposé dans le miroir d’une succession d’avatars étrangers de la « modernité » (la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Allemagne). Un « redressement » difficile de la France est toujours la solution de ce retard imaginé, dans les dernières décennies avec de moins en moins de complément sociale ou de sources d’espérance pour la population à être « modernisée ». Dans la politique de Macron, il est évident que le contenu de tous ces « modernisations » ne s’agit plus du tout celui de l’après-guerre, mais une poursuite du respect des bien-pensants allemands pour peaufiner l’image d’une France « moderne » au niveau de l’Europe, c’est-à-dire ayant subi sa propre version de l’« Agenda 2010 ».

Macron peut-il incarner la fin d’un monde technocratique en France, comme il l’a revendiqué ? N’est-il pas au contraire un parfait exemple du modèle technocratique constitué depuis 1945, en tant qu’énarque passé par les grandes écoles, et par la banque d'affaire ?

David Sessions : Il est en effet presque impossible d’imaginer un produit plus pur de la technocratie française qu’Emmanuel Macron. La rhétorique même d’être un « outsider » du système politique, très drôle étant donné sa carrière précédente, fait partie de la représentation de soi des technocrates toujours aliénés de la politique traditionnelle par leur rêves d’une administration rationnelle, non-idéologique, et le bien général plutôt que les « intérêts particuliers ». L’ENA est sans doute le siège le plus important de cette idéologie depuis 1945 ; malgré ses origines de gauche visant à éviter le caractère haut-bourgeois des élites produits par Sciences Po, l’ENA ait presque immédiatement devenue exactement la même chose. Elle a fourni les troupes de la technocratie en chantier sous la IVe République, au moment où le management économique est largement passé du côté des ministères à l’exécutif. L’« économie concertée » prôné par des technocrates comme François Bloch-Lainé à l’époque s’appuie principalement sur la concertation avec les grandes industries et les banquiers, laissant de côté des intérêts plus petits—entrepreneurs individuels, commerçants, etc.—pour ne pas parler des syndicats et du mouvement ouvrier. 

Les décisions de ces appareils technocratiques ne sont historiquement contestables que par une gauche unifiée, comme on a vu à la fin des années 1970, ou par des grèves ou des soulèvements de masse. C’est vrai qu’on a également vu des mouvements de droite, notamment la révolte poujadiste qui s’est levé contre la technocratie des années 1950. L’historien américain Herrick Chapman, dans un ouvrage récent, parle de la France depuis 1945 comme d'une dialectique perpétuelle entre technocratie et démocratie qui confie à la politique française son caractère particulièrement conflictuel. C’est probablement encore plus vrai actuellement lorsque le paysage idéologique est aussi fragmenté, sans grand partis ni institutions structurantes. Il est impossible d’imaginer que Macron aurait pu apparaître comme étant le leader d’un mouvement « d’en bas » en dehors d’une telle situation. Le fait que sa technocratie pure s’est si rapidement et si complètement débarrassé de son vernis populiste a probablement alimenté les oppositions plus substantives à ses réformes et a suscité la résistance d’une vaste gamme idéologique. Il me semble que, à la différence de l’après-guerre, les français ont largement—et très justement, étant donné l’histoire récente—perdu l’espoir que la « modernisation » et le « progrès » peut se faire autrement qu’à leur dépens.

Luc Rouban : Il y a un malentendu sur cette question de la technocratie. On a en effet affublé Emmanuel Macron du qualificatif de technocrate, mais il faut faire attention à ce que l'on met derrière ce mot. Car la technocratie dans sa définition réelle et historique, on la retrouve surtout sous la IVe République et en partie à la fin de la IIIe République, c'est l'idée que les hauts fonctionnaires prennent le pas sur les élus. Dans un système parlementaire, comme sous la IVe République, qui était complètement déstabilisé, par une fragilité des gouvernements et par une instabilité gouvernementale, les hauts fonctionnaires ont repris en main la réforme des finances, de l'économie française, en étant porteur d'une vision réformiste de la société. Cela remonte très loin ; et c'est cela la véritable technocratie. 

Avec Macron, on n'est pas dans cette situation-là. On est dans un cadre très politique, qui a été élaboré pendant la campagne de 2017, qui consistait à dire, il faut dépasser les appareils et le clivage gauche-droite, pour mener des politiques concrètes et pragmatiques, qui ne s'embarrassent pas d'étiquette et qui puissent vraiment toucher les français dans leur vie quotidienne. Il y avait en outre une idée d'écoute horizontale : c'est ainsi que En Marche avait été constitué, dans un premier temps, avec un usage des réseaux sociaux. Dans un deuxième temps cette participation et cette horizontalité ont disparu au profit d'une verticalité qu'on a souvent souligné et qui était quand même très politique. Il s'agissait bien de mettre en place un programme d'adaptation de la mondialisation dans l'économie et le monde du travail en France. Mais derrière le macronisme, il ne faut pas oublier un projet social : une indifférenciation des carrières dans le public et des carrières dans le privé. Cela s'est traduit par la loi du 6 août 2019 sur la réforme de la fonction publique, avec l'ouverture de postes de direction à des contractuels, et la possibilité à terme de détacher éventuellement des fonctionnaires sur des emplois de droit privé, si les fonctions administratives étaient transférées du public au privé. Donc si vous voulez, vous n'avez pas ce projet de mobilité sociale et professionnelle dans la technocratie classique, qui est est très puissamment ancré dans le projet de la République en marche. Il y a une majorité très forte à l'Assemblée nationale en ce sens. On n'est pas dans une véritable approche technocratique. 

Si l'on parle alors plutôt de rejets des élites, est-ce qu'on ne peut pas voir dans la contestation de la réforme des retraites, un rejet d'un certain modèle de production des élites en France, via l'ENA, des passages entre le public et le privé, les grandes écoles classiques ? D'autant plus que des sondages ont pu montrer que les français étaient bien favorables à une réforme des retraites mais n'avait pas confiance dans ce gouvernement-là pour la mener. 

Effectivement, vous avez quand même une réaction que l'on dit à tort populiste, mais qui est celle d'une défiance politique via des institutions, et même des syndicats - ne l'oublions pas, ils ont connu eux aussi une chute spectaculaire dans le niveau de confiance que leur accorde les salariés. Toutes les institutions, à l'exception des maires, ont connu un déclin très sensible du niveau de confiance des citoyens. Cela étant, le véritable hiatus est lié au fait, c'est pour ça que l'on peut parler de technocratie, qu'il s'agit de plans qui sont légitimés par l'équilibre budgétaire, par des considérations économiques de long terme, par l'équilibre des régimes de retraite de 20 à 25 ans. Et il semble que cela a été organisé sans tenir compte des effets concrets que cela peut avoir sur le terrain, dans la vie professionnelle et privée, des citoyens qui sont directement concernés. Donc on a vu non-seulement ressurgir une crainte et une anxiété liées à ces réformes, puisqu'elles semblaient en effet mettre en avant un régime de plus en plus néolibéral, qui nous faisait sortir de l'Etat-Providence classique à la française. Ainsi le passage à un régime de retraite à points a fait dire à certains que c'était la première étape vers un système de capitalisation sur des fonds de pension. 

Il y a aussi cette anxiété du fait d'une conception générale que le gouvernement mettait en place mécaniquement un programme pour lequel il n'a pas vraiment été élu : puisqu'Emmanuel Macron a été élu dans des conditions particulière, avec la crainte d'un affrontement entre Fillon et Marine Le Pen, le report des électeurs socialistes, etc. Nous avons une situation proche de celle de Chirac en 2002 ; où il avait été élu moins sur son programme que contre Le Pen. 

Un deuxième point important est qu'il y a une réalité des métiers qui se transforment. C'est ce dont témoigne plusieurs syndicalistes de policiers : le métier de policier devient de plus en plus difficile en impactant la vie privée et familiale, puisqu'il y a des menaces même dans la vie extraprofessionnelle. On a le sentiment qu'il y a toute une réalité de la société française, du travail au quotidien, dans les hôpitaux, dans la police, et dans l'enseignement, une difficulté nouvelle et quotidienne, qui provient de transferts de fragilités vers l'éducation, vers la police, et les hôpitaux, et que tous ces phénomènes de transfert de charges et de responsabilité, ne sont pas pris en compte. Donc effectivement, cela nourrit l'idée que dans le haut de la société, on a une espèce de bulle technocratique qui prend des décisions abstraites. Mais ce sont bien des décisions politiques liées à un programme assez libéral, et dont la mise en œuvre pratique a reposé sur la mise en périphérie des intermédiaires - syndicats, élus locaux, etc. - qui pouvaient justement faire passer les réformes.

Comment comprendre alors que ces contestations dans les différents pans de la vie sociale avaient déjà été largement visibles depuis les gilets jaunes et les nombreuses grèves - chez les enseignants, les personnels hospitaliers et même la police -, que le gouvernement ait voulu continuer à entreprendre une réforme des retraites d'une telle ampleur au regard des changements qu'elle peut produire sur un système hérité de 1945 ? La volonté de faire un tel changement alors même que les politiques actuelles étaient déjà très contestées, cela ne prouve-t-il pas un excès de confiance de la part des élites dans leur capacité à imposer une réforme ? 

Luc Rouban : Il y a deux réponses. La première est liée au fait que le gouvernement et disons l'ensemble des soutiens d'En Marche, se sont donnés comme mission d'opérer des changements historiques dans la société française. Cela revient régulièrement dans les discours du président, des ministres, du premier ministre : il faut en finir avec toutes ces tergiversations, tous ces pas de deux, toutes ces demi-mesures, de droite et de gauche, et qu'en fin de compte, il faut des solutions rapides, concrètes, qui changent réellement la vie des gens et la société française. Là on retrouve une certaine culture développée à l'inspection générale des finances, qui remonte très loin, à l'avant-guerre et qui se perpétue après la guerre, et que l'on peut appeler le libéralisme par l'Etat. C'est-à-dire que c'est à l'Etat de prendre en charge cette transformation de la société. Donc d'une certaine manière ce n'est pas du libéralisme, puisque le vrai libéralisme reviendrait à dire qu'il faut laisser la société évoluer d'elle-même et on laisse les acteurs s'organiser eux-mêmes. Ici, on prend en main cette évolution sociale en main, avec une idée de pédagogie. La dynamique profondément à l'œuvre est que le gouvernement se croit chargé d'une mission historique de transformation de la société française. C'est une idée centrale et très française : le gouvernement cherche à rompre avec un passé trop timide, et à opérer un vrai tournant. 

Le deuxième point, c'est peut-être la méconnaissance du terrain. Les représentations de la société française sont aujourd'hui difficiles à stabiliser : il y a aujourd'hui beaucoup d'analyses différentes, avec un phénomène difficile à intégrer qui tient à la fragmentation d'une société française très corporatiste et très hiérarchisée. Le vrai problème du gouvernement à l'heure actuelle, c'est de mener ce libéralisme par l'Etat sur une société qui n'est pas libérale, et qui justement est très structurée, avec des critères de distinction qui n'ont pas changé depuis des décennies et même depuis la IIIe République ; le passage par les grandes écoles, le succès par le diplôme, la concentration des élites, etc. Par conséquent, la mise en œuvre de réformes, qui jouent sur l'autonomie individuelle et qui sont supposées augmenter la mobilité individuelle, est mal perçue par des individus qui pensent que leur autonomie est relativement limitée, voire très limitée. C'est d'ailleurs ce qui apparaissait très fortement dans le mouvement des gilets jaunes. Sur ce point, il y a eu un problème dans l'analyse de la société française, qui a été portée par une classe supérieure, bourgeoise, diplômée, de l'électorat d'Emmanuel Macron, sans tenir compte que tout le monde ne rentrait pas le modèle d'un urbain de trente ans capable de monter sa boite de consultant. Donc le problème, il est là : il y a une déformation dans la représentation de la société française.

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