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Censure par algorithme

Trump et les conservateurs partent en guerre contre les réseaux sociaux… et ont de vraies raisons de le faire

Donald Trump a menacé mercredi de "réglementer" ou de "fermer" des plateformes de réseaux sociaux, après le signalement pour la première fois sur Twitter de deux de ses messages, jugés "trompeurs" et "véhiculant des informations non vérifiées".

Franck DeCloquement

Franck DeCloquement

Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’école de Guerre Économique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques) en "Géoéconomie et intelligence stratégique". Il enseigne également la "Géopolitique des médias" en Master 2 recherche "Médias et Mondialisation", à l'IFP (Institut français de presse) de l'université de Paris II Panthéon-Assas. Franck DeCloquement est aussi spécialiste sur les menaces Cyber-émergentes liées aux actions d'espionnage économique et les déstabilisations de nature informationnelle et humaine. Il est en outre intervenu pour la SCIA (Swiss Competitive Intelligence Association) à Genève, aux assises de la FNCDS (Fédération Nationale des Cadres Dirigeants et Supérieurs), à la FER (Fédération des Entreprises Romandes à Genève) à l’occasion de débats organisés par le CLUSIS - l'association d’experts helvétiques dédiée à la sécurité de l'information - autour des réalités des actions de contre-ingérence économiques et des menaces dans la sphère digitale.

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Atlantico.fr : Que révèle en creux la classification de certains tweets du président américain Donald Trump comme « fake news » par la plateforme Tweeter, et sur la neutralité informationnelle des réseaux sociaux en règle générale ?  

Franck DeCloquement : Cette problématique de « censure » idéologique ou de modération « orientée » – selon que l’on est paléo conservateur ou démocrate – est tout à fait passionnante, parce qu’elle met en lumière l’un des enjeux majeurs pour la prochaine campagne présidentielle américaine qui s’annonce : gagner à tout prix les cœurs et les esprits des électeurs !

A cette occasion, Donald Trump a en effet très clairement menacé hier de fermer des réseaux sociaux, visiblement excédé après le premier signalement en date du contenu de l’un de ses messages chocs : « Twitter interfère avec l'élection présidentielle de 2020. Ils disent que ma déclaration sur le vote postal est incorrecte, en se basant sur des vérifications des faits par ‘Fake News CNN’ et le ‘Amazon Washington Post’ » a-t-il expliqué courroucé, dans l’un de ses messages laconiques dont il a le secret, suivi par 80 millions de personnes. Des Tweets, jugés tout à la fois « trompeurs » par la modération de la plateforme sociale, et « véhiculant des informations non vérifiées. » Twitter a dans l’interstice ajouté une mention « vérifiez les faits » aux deux tweets de Donald Trump qui affirmaient en outre que le vote par correspondance était nécessairement « frauduleux »… « Ces tweets contiennent des informations potentiellement trompeuses sur le processus de vote et ont été signalés pour fournir du contexte additionnel sur le vote par correspondance. Cette décision a été prise en accord avec l’approche que nous avons présenté plus tôt ce mois-ci », a renchérie l’un des porte-paroles de la plateforme de microblogging. Une première à l'encontre du président américain, d’autant plus que c'est la première fois que ces règles lui sont appliquées sur son réseau social de prédilection... De quoi le mettre en rage. 

Mais sa détermination forcenée et sa croisade bien connue contre les réseaux sociaux – « biaisés » à ses yeux – ne sont toutefois pas neuves. Elles ne datent tout simplement pas d’hier. Pour preuve, rappelons qu’au lendemain des deux tueries de masse d’aout 2019 – celle de l'Ohio et celle d’El Paso au Texas – qui avaient fait au total 31 morts aux États-Unis, les jeux vidéo et les réseaux sociaux avaient été immédiatement mis en cause par la classe politique américaine dans son ensemble. C’était d’ailleurs immédiatement lancée une course effrénée aux coupables, épinglant à l’envi les « jeux vidéo violents » d’une part, tout en demandant l'aide des réseaux sociaux d’autre part, sur lesquels ces mêmes jeux sont souvent diffusés, relayés ou vantés... 

Comme l’avait d’ailleurs relevé en son temps « Ars Technica », le chef de file des républicains à la Chambre des représentants avait livré dans cette période pour le moins trouble, le fond de sa pensée devant la chaine de télévision Fox News. Utilisant à cet effet une rhétorique bien huilée : « les jeux vidéo qui déshumanisent les individus, avoir un jeu qui consiste à tirer sur des personnes, j'ai toujours pensé que c'était un problème pour les futures générations. » Ajoutant plus loin, « quand on regarde la façon dont ça s'est passé, on peut voir la même chose dans les jeux vidéo. » Dans la foulée, et lors d'un discours dans son bureau ovale à la Maison-Blanche, Donald Trump en avait aussi appelé à « arrêter la glorification de la violence dans nos sociétés, notamment dans des jeux vidéo affreux qui sont aujourd'hui devenus banals » sous prétexte « qu'il est trop aisé aujourd'hui pour des jeunes en difficulté de se complaire dans une culture qui célèbre la violence ! »

« Une rhétorique mille fois entendues malgré les études qui démontrent que ces produits commerciaux ne rendent pas plus violent que les autres les gens normaux », avait en substance répliqué le chercheur de la Virginia Tech University Chris Ferguson (professeur de psychologie à l'Université Stetson), interrogé par le New York Times après les faits. Avant que le très célèbre journal ne complète l’opinion de celui-ci, par l'avis d'un médecin spécialisé expliquant de son côté doctement que « les données sur les bananes qui poussent au suicide » sont aussi probantes que celles qui lient le jeu vidéo aux tueries de masse… Fermez le ban ! 

Après ce weekend meurtrier de triste mémoire, les réseaux sociaux sont indéniablement devenus tout à la fois l’ennemi juré et l’allié manifeste de l’administration Trump. Dans un exercice d’équilibrisme constant, l’actuel président des Etats-Unis demande d’ailleurs régulièrement à toutes ces plateformes de « protéger sans toutefois censurer ». L’affaire n’est pas mince, et recèle un fort relent idéologique à l’approche des prochaines élections présidentielles américaines, pour les deux camps qui s’affrontent. Lors du Social Media Summit qui avait eu lieu à l’été 2019, le président Trump avait déjà annoncé vouloir lutter contre ce problème de partialité patente à ses yeux. Mais cette affaire n’avait pas beaucoup avancé depuis, car le décret en est resté à un stade très embryonnaire puisque aucune sanction n'a encore été réellement détaillée pour les plateformes qui « désobéiraient »... 

Il faut aussi convenir que le système américain laisse très peu de latitude à l’exécutif pour agir sur ce type de questions sensibles sans l'appui du congrès, quand il s'agit de laisser le gouvernement fédéral légiférer. Souvenons-nous toutefois qu’un responsable de la maison blanche interrogé par la presse américaine avait dressé un portrait sans équivoque de la situation selon Trump : « si Internet est présenté comme cet espace égalitaire, mais que Twitter est un cloaque rempli de venin libéral, alors le président veut juste un peu d'impartialité dans le système » avait-il détaillé, avant d'ajouter que « les réseaux sociaux jouent malgré tout un rôle vital [...] dans notre culture. »

Ces mécanismes s'appliquent-ils aussi en France ?

Le terrain Français est très spécifique en l’occurrence, mais avec l’adoption récente de la loi Avia par nos parlementaires, les choses sont en train de changer de manière sibylline et de se judiciariser très rapidement… Et pas forcément pour le meilleur. 

Nous y reviendrons sans aucun doute dans nos prochaines tribunes pour Atlantico. Mais pour l’heure, « Twitter, est un cloaque de venin libéral » ! Voilà en substance « la grande affaire » selon Trump. Tout le monde l’aura bien compris à cette occasion, et cela, sans trop faire d’efforts. A ses yeux, les réseaux sociaux géants comme celui-ci sont naturellement « biaisés » de ce point de vue. Et ceci, compte tenu des opinions politiques personnelles affichées par les grands dirigeants de la Tech Californienne… Jack Dorsey en tête, le co-fondateur et PDG emblématique du site de microblogging. Mais celui-ci avait anticipé la potentielle charge présidentielle lors de son audition devant le Congrès américain en 2018, affirmant sans ambages pour donner des gages de bonne volonté que son réseau social « n'était pas préparé à faire face à de vastes campagnes de manipulation comme celles qui ont touché les réseaux sociaux ces dernières années ». De plus, « Twitter ne prend pas de décision par  idéologie politique, qu'elles soient liées au classement du contenu de notre service ou à la façon dont nous appliquons notre règlement », avait-il assuré en septembre de cette même année devant les membres du Congrès. Et cela, alors que Twitter était déjà accusé avec Facebook de « partialité au détriment des conservateurs », comme l'avait dénoncé très tôt Donald Trump.

La numéro deux de Facebook, Sheryl Sandberg, avait été également auditionnée par la commission du Renseignement du Sénat. Sommée de s'expliquer elle aussi sur « les opérations d'influence étrangères et leur utilisation des plateformes des médias », puisque soupçonnés de favoriser les opinions de la gauche américaine. La participation d'un dirigeant de Google ou de sa maison-mère, Alphabet, avait aussi été également très sollicitée durant cette même période... En avril 2018, ce fut au tour du patron de Facebook Mark Zuckerberg d’être sommé de s'expliquer au Congrès pour les failles de sécurité du réseau social. Lors de la campagne 2016, des milliers de faux comptes avaient semé la discorde chez les électeurs en évoquant des sujets sensibles comme le racisme ou l'immigration. La Russie a nié toute ingérence dans la campagne qui avait finalement porté Donald Trump au pouvoir, contre toute attente. La firme de Mark Zuckerberg, largement critiquée pour n'avoir pas su identifier ces manipulations, avait présenté ses excuses aux parlementaires et a depuis développé des outils pour tenter de mieux les repérer. Mais peut-on encore lui faire confiance ? 

La question est d'autant plus cruciale pour Donald Trump que les autorités américaines l’ont mis en garde contre de nouvelles tentatives de manipulations extérieures lors des prochaines élections de novembre. Mais l'opposition démocrate va naturellement tenter de surfer sur la vague de mécontentement à l'égard de Donald Trump, afin de tenter de le battre. Et la puissance suggestive des réseaux sociaux – et la bienveillance de leurs CEO – serait naturellement d’une aide précieuse pour les démocrates, on l’imagine aisément… Trump le sait et le redoute naturellement, fort de son expérience acquise dans l’aide de choix que lui apporta la défunte société Cambridge Analytica. 

Comment lutter alors contre ce risque  « d'enfermement idéologique » ou « d’encerclement cognitif » que redoute le président américain ? Que dénonce finalement Donald Trump ?

Nulle martingale en la matière n’existe. Et ceci, compte tenu de l’extrême puissance informatique des moyens de Big data déployés dans le contexte américain, mais aussi de la volonté politique mise en œuvre par les belligérants pour l’emporter à tout prix. Et d’ailleurs, le pourrait-on vraiment ? L’affaire Cambridge Analytica a été de ce point de vue très démonstrative : tout a été finalement révélé, mais bien après que l’élection de 2016 ai été faite…

Trump voit de la fraude à chaque fois qu’il perd, c’est d’ailleurs devenue en quelque sorte une rengaine stratégique assez pratique pour se dédouaner : au printemps 2016, il accusait à cet effet Ted Cruz de lui avoir volé sa victoire dans la primaire républicaine de l’Iowa. Puis, une fois élu à la Maison-Blanche avec moins de voix qu’Hillary Clinton, il vilipendait sans jamais devoir étayer ses propos, qu’il y avait eu des millions de votes illégaux dans le New Hampshire, la Virginie et la Californie. Les trois États justement remportés par la candidate démocrate. L’Art du récit contrefait, toujours et encore. Inexacte certes, mais tellement efficace pour convaincre son auditoire !

À cinq mois de la présidentielle américaine du 3 novembre prochain, et alors que « la menace fantôme » du nouveau coronavirus plane toujours dangereusement sur les Etats-Unis, les démocrates veulent pouvoir fournir à tous les électeurs américains qui le souhaitent, la possibilité de voter par correspondance, compte tenu de la situation sanitaire. Objectif défini : faire que tous les électeurs puissent voter, y compris en cas de deuxième vague de l’épidémie de coronavirus. A cet effet, le gouverneur démocrate de Californie Gavin Newsom a signé un décret allant dans ce sens. Il est toutefois férocement combattu par les républicains, Donald Trump en tête. La pandémie de Covid-19 ayant à leur yeux bon dos, pour préparer une « escroquerie qui conduirait à la plus grande élection truquée de l’histoire ». Tous affirment en cœur que « le vote postal favorise la fraude », et accusent dans la foulée l’opposition démocrate de fomenter en sourdine une immense tricherie à cette occasion. Une accusation tellement peu étayées par des faits que Twitter a donc signalé pour la première fois les deux messages du président comme « trompeurs ». La boucle ainsi se referme.

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