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Fracture de confiance

Covid- 19 : une rapide dégradation de la confiance des Français envers les pouvoirs publics et les médias

A peine plus d'une semaine après le début du confinement, la confiance des français envers leur gouvernement connait une chute importante. Une situation autant due aux circonstance exceptionnelles de la crise que de la tendance au nivellement des capacités d"union nationale" depuis prés de deux décennies.

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico.fr : Au début du confinement, 55% des Français faisaient confiance au gouvernement pour gérer l'épidémie de coronavirus. Aujourd'hui, ce chiffre a baissé de 14 points. Comment expliquer une telle baisse en une semaine ? Est-ce le manque de réactivité du gouvernement, et peut-être les révélations d'Agnès Buzyn, qui explique cette baisse de la confiance ?

Chloé Morin : Face à une crise, le premier réflexe d’une communauté humaine est toujours de faire bloc tant bien que mal autour de son chef. Mais ce que l’on constate, au fil des grands chocs qui ont frappé notre pays depuis 15 ans environ, c’est que l’ampleur et la qualité de cette « union » s’est affaiblie à chaque nouveau coup dur. Déjà, en 2015, le couple exécutif avait cherché à entretenir « l’esprit du 11 janvier » mais n’avait pas réussi à le maintenir plus de quelques semaines.
Ici, le réflexe unitaire n’a duré que quelques jours. L’exécutif est entré dans la crise avec, comme ses prédécesseurs, une parole dévalorisée, un crédit de confiance bien faible. Ce déficit de confiance va forcément avoir des conséquences quand à sa capacité à faire des choix lourds dans les jours et semaines qui viennent, et à les faire accepter de tous et respecter par chaque citoyen.
Sans doute la polémique sur le stock insuffisant de masques a-t-elle précipité la fragilisation du socle de soutien au Président. Entre l’étude que j’ai faite réaliser jeudi et vendredi (19 et 20 mars) par l’Ifop pour Societing, alors que la polémique était à peine naissante, et dimanche (date de la publication par Europe 1 du baromètre BVA enregistrant une baisse de 12 points de la confiance dans le gouvernement depuis le début de la crise), la polémique a fait énormément de dégâts.
Le temps confiné est un temps compacté, où les gens assimilent plus vite l’actualité car ils sont plus inquiets - donc plus avides d’information - et disposent de davantage de temps à consacrer à ce type d’actualité. Donc les mouvements d’opinion qui auparavant infusaient pendant des jours voire des semaines prennent 24 à 48 heures. Cela rend la gestion de la crise par l’exécutif - et par les entreprises aussi, car il en va de même des problématiques de com de crise dans le privé ces temps ci, et souvent elles ne sont pas préparées non plus - beaucoup plus difficile.

Les médias sont également visés puisque seuls 47% des Français déclarent leur faire confiance. Comment expliquer cette dégradation de la confiance ?

Oui, et il convient de noter que c’est une confiance à peine supérieure à celle exprimée vis-à-vis de la communication des autorités publiques. Mais là encore, la défiance vis à vis des médias n’a rien de neuf, elle infuse depuis de nombreuses années. Elle est un des symptômes de la rupture entre « peuple » et « élites », sur fond de montée en puissance des réseaux sociaux et de propagation des Fake News - mais ces deux derniers facteurs n’en sont pas la seule cause, évidemment.

Nous mesurons, en temps de crise, combien la société de défiance - horizontale, c’est à dire entre les citoyens, et verticale, c’est à dire entre le peuple et les élites politiques, scientifiques ou médiatiques - dans laquelle nous évoluons est en réalité un handicap social collectif lorsqu’il s’agit de surmonter des obstacles importants collectivement… En temps de paix, finalement, les décisions prises par les autorités ont un impact moins directement vital, la survie de milliers de gens n’est pas directement en jeu, et l’on peut s’accommoder d’une défiance qui entrave le jeu démocratique mais qui ne nous met pas collectivement en péril. Mais en temps de crise, il est vital que chacun soit « à sa place », à son poste de combat - pour reprendre la métaphore guerrière -; vital que chacun ait confiance que les autres accompliront leur tâche au mieux. Les soignants à leur place. Ceux qui nous approvisionnent en denrées alimentaires aussi. Personne ne doit manquer. Or, ici, on mesure que le premier réflexe est de douter de nos généraux d’armée, mais aussi de critiquer nos voisins de pallier qui ne respectent pas les règlent de confinement. Le risque de cette hyper-défiance, c’est la division, la dispersion, donc l’affaiblissement collectif alors que tous nos efforts devraient pouvoir être concentrés sur la menace à affronter…
La défiance, ce n’est pas juste un taux d’abstention aux élections, ou un nombre de manifestants dans les rues… elle a un coût, réel, en temps de crise, dont nous sommes en train de prendre la mesure.

Le gouvernement s'exprime très régulièrement sur l'épidémie et les règles de confinement. Ces allocutions, à l'instar de celle d'Edouard Philippe hier soir sur TF1, ne suffisent-elles pas à rassurer les Français ?

La volonté de transparence est indispensable, et même louable. Mais la transparence, ce n’est pas simplement compter les morts jour après jour. Trop souvent, depuis le début de la crise, les Français ont eu le sentiment que le gouvernement agissait trop tard, trop peu. C’est le cas, dans l’étude que je citais plus haut, sur le confinement - l’immense majorité des Français interrogés par l’Ifop jugeaient que le gouvernement aurait du agir plus tôt, être plus clair sur la menace, et craignent que ce confinement ne soit insuffisant pour prévenir des milliers de morts possibles… Trop souvent, aussi, les Français ont eu le sentiment que l’on a maquillé en « stratégie » de lutte contre le virus des décisions qui étaient imposées par les contraintes matérielles. Par défaut d’anticipation, on a ainsi à leurs yeux fait croire que le choix de ne pas généraliser le port du masque était une stratégie. Or, on sait aujourd’hui que cette stratégie est en réalité dictée par la pénurie. De la même manière, en dépit des recommandations de l’OMS - qui préconise de tester au maximum -, nous ne réalisons quasiment pas de tests. Or, on découvre qu’il s’agit moins d’un choix, que d’une stratégie subie, parce que nous n’avons pas assez de tests. Le déficit d’anticipation est en train de s’imposer comme grille de lecture majeure de cette crise par l’opinion. C’est extrêmement dangereux pour le gouvernement, car une fois qu’une grille de lecture des évènements s’impose, il est très difficile d’y échapper, et chacun va chercher dans les évènements du jour de quoi accréditer et conforter ses opinions préétablies.
Il est d’ailleurs probable que le prochain exemple venant illustrer ce défaut d’anticipation sera l'hydroxychloroquine : il n’y aurait pas de stocks suffisants, en réalité. Donc la réticence des autorités sanitaires compétentes à autoriser le test à large échelle, quelles qu’en soient par ailleurs les raisons scientifiques réelles et sans doute légitimes, sera sûrement décryptée comme découlant d’un manque d’anticipation, d’une incapacité à constituer des stocks suffisants en amont, à la différence de ce qu’ont fait certains pays.

Alors que la confiance accordée par les Français en leur gouvernement s'amenuise, quels sont les risques ?

Le risque pour le gouvernement est de s’enfermer dans cette grille de lecture du « trop peu, trop tard », d’avoir constamment un train de retard. Et ce, d’autant plus que comme je le disais à l’instant, tout va pour le moment beaucoup plus vite que d’habitude, et que par ailleurs chaque jour des vies sont en jeu. Une fois que le pli est pris, la défiance s’installe et est extrêmement difficile à reconquérir. Derrière cela, ce n’est évidemment pas la popularité du gouvernement qui est en cause, c’est sa capacité d’entrainement et sa légitimité à imposer et faire respecter des mesures contraignantes… La confiance est la base du consentement, en démocratie. Si le gouvernement épuise son capital, alors il lui sera très difficile de piloter le pays à travers cette crise majeure. C’est bien pour cette raison qu’il doit autant que possible faire une transparence réelle sur ce qu’il fait, ce qu’il sait et ne sait pas, être humble et honnête face aux risques, et espérer

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