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L'auteur Claude Arnaud.
©JF Paga - Grasset

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Claude Arnaud : trouver sa place

L'essayiste et romancier Claude Arnaud, auteur de « Proust contre Cocteau » (Grasset 2013) et d’une biographie remarquée de Chamfort (Prix de l’Académie Française 2017- Laffont) publie « Le mal des ruines » (Grasset). Un voyage à travers le deuil et la Corse des origines. Paysages intérieurs et sites classés.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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De nombreux « écrivants » publient, mais il est peu d’écrivains. Claude Arnaud appartient à la seconde catégorie. La question de son nouveau livre, Le mal des ruines (Grasset), s’articule autour des difficultés de la quête de soi. Ce récit d’un voyage en Corse, loin d’être anecdotique, est emprunt d’une mythologie donnant au texte sa profondeur de champ.L’ interrogation existentielle de l’auteur-narrateur (cf. l’identité, le mystère des origines), est celle d’un homme ressentant la culpabilité d’une vie « usurpée », volée en somme. Le narrateur revient au « pays de son enfance », se reprochant de vivre, quand ceux qu’il aimait n’ont pas eu cette chance. Le traumatisme est sévère. Tous les livres de Claude Arnaud l’évoquent, tels des barrages construits pour résister au deuil, des systèmes élaborés pour supporter la mort des autres. Que vaut l’existence en l’absence de ceux qui ont tellement compté  ? Claude Arnaud n’a rien trouvé de mieux que la littérature pour s’y réfugier afin de s’accorder le droit de vivre cette vie, malgré tout.« L’origine teinte à notre insu nos comportements, sans qu’il soit possible de dire dans quelle mesure. » Pour l’auteur, les signes de ses origines corses se perçoivent à Paris : « le sens de l’entraide », « l’inaptitude à la courtisanerie », une certaine dose de « sauvagerie » (traits caractérisant les taiseux des bords de mer ). L’insularité  des Corses? « Vivre libre, c’est tenter de penser par soi-même jusqu’à s’établir son propre souverain, à rebours de ce que suggère la tradition ou l’idéologie, cette mauvaise foi collectiveOr la Corse s’offre en principauté rivale, avec sa tendance à plier chacun à sa façon de voir. J’aime trop mon indépendance pour accepter cette amorce de génuflexion. »Le ton du livre est donné. Point de béatitude obligée face au pays de l’enfance, mais le refus de s’incliner. Le voyageur de retour au pays sait admirer le terroir de ses ancêtres tout en gardant son esprit critique. «  Mais il y a l’enfant en nous, dont le oui a précédé ce non adulte. »Belle formule, qui définit l’inconscient : ce oui enfantin dont nous n’avons aucun souvenir gouverne nos jours, détestations et attirances comprises. « Comment faire le lien entre un moi adapté à ce que la capitale exige d’ambition et d’énergie, et un «  je » profond qui juge assez vaine toute cette agitation ? » L’auteur est fils et petit -fils d’une famille qui dirigea longtemps la mairie de Bastia, et celle du village de Santa-Lucia-di- Mercurio, lieux où le futur écrivain passait ses vacances. La disparition précoce de sa mère, emportée par une leucémie, puis celle de ses deux frères, provoque chez l’auteur du Mal des ruines, une crise existentielle durable. «  Le poids de tous ces morts me pétrifie, je leur dois des années de vie qui leur ont été arrachées, et l’argent que leur départ précoce vient injustement de me valoir ; leur sang poisse chaque billet »Tel le Claudius Shakespearien qui, après l’avoir assassiné, remplaça sur le trône du Danemark le père d’Hamlet, j’ai l’impression d’usurper mon droit à l’existence ». (Lire à ce sujet « Olivier » (Folio) de Jérôme Garcin, « orphelin de frère », lui aussi : «  Parmi tout ce que tu m’as appris, il y a d’abord ceci : on écrit pour exprimer ce dont on ne peut pas parler, pour libérer tout ce qui, en nous,était empêché, claquemuré, prisonnier d’une invisible geôle. (…)Tu m’as révélé l’incroyable pouvoir de la littérature, qui à la fois prolonge la vie des disparus et empêche les vivants de disparaître ».Le frères aîné de Claude Arnaud s’est suicidé, le cadet a disparu en mer. Le malheur a parfois l’art et la manière d’enfoncer le clou. Claude Arnaud (« Qu’as tu fait de tes frères » -Grasset 2010, Prix Jean-Jacques Rousseau), scrute depuis lors ces deuils fondamentaux. La question de l’identité se pose au survivant :qui est celui qui survit, nonobstant la mort de ceux qu’il chérissait, et comment vivre -ou faire semblant- sans ces êtres essentiels ? « Une part de moi s’en va avec Philippe. Mon troisième mort en quelque sorte après celles de ma mère et de Pierre ». Depuis ce triple arrachement, le narrateur essaie de vaincre Thanatos par l’Eros de l’écriture. Malgré ses livres, qui certes l’aident, mais pas assez longtemps, l’auteur-narrateur éprouve « le mal des ruines », c’est- à- dire une inguérissable mélancolie, l’impossibilité ontologique d’être soi.« Le bonheur, c’est pour les domestiques », plaisantait Sagan, assez sarcastique et ultra-lucide.« C’est le jouir, et non le posséder qui nous rend heureux », affirme de son côté Montaigne . Prisonnier du deuil -donc de lui-même-, étranger à tout et tous, l’auteur du « Mal des ruines » incarne notre fragilité. « Tout le monde suppute – je le sens – le degré d’intensité d’un deuil. Mais impossible (signes dérisoires, contradictoires) de mesurer combien tel est atteint , »notait après la mort de sa mère un connaisseur de cette sorte de malheur : Roland Barthes (cf. « Journal de deuil » Points/Seuil 1977).Tout le monde sait que ce deuil provoqua sans doute sa mort, en tous cas sa distraction de piéton face à la fameuse camionnette. Pour Claude Arnaud « Le mal des ruines », c’est l’autre nom du spleen ; les œuvres ont beau se créer, un désir de mort latent empêche toute joie. «  Il y a tout ce chemin à parcourir pour enfin être soi-même, un moi apaisé : le bonheur d’être soi adviendra-t- il  ? »

Par ce périple en solo à travers la Corse de son enfance, avec pour seule compagnie le silence du maquis, et pour tout bagage le souvenir des morts, le narrateur peu à peu, se perçoit autrement. Il semble « augmenté » par la beauté du monde Corse. Celle des paysages splendides de la Méditerranée. « La Corse n’était pas seulement l’île de ma famille, « réduite » à un fief, Bastia, deux villages, Saint Lucie et Serrano(…) elle devenait aussi la mienne ».Si bien que transformé par ses retrouvailles avec le pays et les souvenirs de son enfance, l’écrivain retrouve un certain équilibre : ce « tango existentiel » entre Bastia et Paris. « Alors que Paris m’a appris à tout relativiser, l’esprit critique n’y faisant jamais relâche, le moindre événement, ici, est tenu pour considérable ».

Le narrateur se transforme par la terre de ses ancêtres ; l’enfant mort en lui ressuscite ; cette enfance qui, au fil des paysages intérieurs et des sites classés reprend le dessus, va rendre au voyageur son goût de la vie. La mémoire est le personnage principal de ce voyage aux nuances tremblées : le passé envahit le présent, de plus en plus harmonieux, entre les souvenirs de cette Corse d’hier, la beauté préservée de celle d’aujourd’hui, et cette vie que mène le narrateur « sur le Continent », hors de l’enfance : « Je mesure soudain ma chance de vivre à Paris. Je peux dire et penser ce que je veux, aimer comme je l’entends, écrire sans crainte d’être menacé. (….) » Avant de pouvoir aimer, il faut apprendre à se supporter. Claude Arnaud révèle à son lecteur l’art de la modestie et de la patience. Vient un jour où l’on se surprend à sourire, et le maquis semble accordé à cette joie. Dans ce « road-movie » à travers la Corse, le conducteur qui avait perdu le contrôle de sa vie évitera l’accident. L’émotion affleure, le voyageur redevient vivant. Le livre est comme écrasé par les touffeurs d’été au fil des paysages. La chaleur tendait à vider les routes et à garder les volets des maisons fermés en ce mois de juillet, mais dans le Golfe de Porto, c’était d’abord la beauté surhumaine du site qui semblait confiner les habitants dans un début de stupeur ». En Corse, « les jalousies d’une fenêtre se lèvent » sur les passants. Les voisins vous épient derrière la « guillotine des volets ». On s’y croirait. Quels sont les liens entre origine et identité ? « Un être est bien trop complexe pour se résumer à un lieu et une communauté », note l’auteur, soudain guéri du mal des ruines « Ce pays étranger qu’est la mort, je l’aborderai dans cette île familière, l’un des dernier lieux d’Europe à la célébrer comme l’autre versant de la vie. »Consolant et fort, sans afféteries. A.G.

Le mal des ruines par Claude Arnaud, Grasset, 15 euros

Lire aussi Patrick Lelorain « Dans les yeux de Jade », Albin Michel

Le Chat-Beauté 

En France un foyer sur deux abrite un chat ou un chien : soit 63 millions d’animaux domestiques. Les chats ont nettement l’avantage. Colette nous a presque tout dit concernant les relations privilégiés des félins avec certains humains, souvent des écrivains. « Le temps passé avec un chat n'est jamais perdu... Il n'y a pas de chat ordinaire », affirmait cette grande spécialiste du genre félin, qui chérissait en particulier les Chartreux, assortis à son papier à lettres.

Patrice Lelorain auteur- entre autres- de « Quatre uppercuts (La Table-Ronde-2008- Prix de la nouvelle de l’Académie Française ), accomplit cependant la prouesse de nous prouver qu’il nous reste à apprendre des choses essentielles concernant la splendeur et l’intelligence des chats et la passion qu’ils inspirent à leurs « maîtres » (qu’ils gouvernent). Son nouveau roman :«  Pour les yeux de Jade » (Albin-Michel) est une histoire d’amour fou. On y apprend, par exemple, que le siamois est le seul animal qui parle. «Célèbres pour les modulations de leurs voix, qui les prédispose à une conversation élaborée, les siamois sont dotés d’un organe d’une phénoménale puissance (…) J’occupais donc mes nuits à raisonner Jade dont les profonds hurlements étranglés menaçaient le sommeil de tous ». Dans le genre animalier, l’un des meilleurs textes récemment publiés. Et encore : «  Jade resplendissait. Epanouie, plus joueuse que jamais, affectueuse comme toujours, elle éclairait notre rez- de- chaussée de sa joie simple. » Emouvante et belle histoire d’un écrivain épris de sa siamoise au point de la faire passer avant tout. Il n’est pas de véritable amour sans prise de risque(s), et le narrateur de Patrice Lelorain bravera toutes sortes de dangers pour les yeux de Jade. «  Amis des chats ou pas, il ne s’est trouvé personne qui, en voyant Jade pour la première fois, n’ait été frappé par sa spectaculaire beauté. », note encore Patrice Lelorain. On pense aux admirables spécimen d’une autre spécialiste des félins, sans doute la meilleure du monde, Doris Lessing, prix Nobel de littérature 2007 (que j’ai eu la chance de rencontrer à Londres, chez elle, lors d’un entretien organisé par Ivan Nabokov (éditeur et auteur de « La Vie, les gens et autres effets secondaires. Souvenirs d’un distrait », /Les Escales,19,90 euros).

Ecrivain, éditeur mythique, gentleman délicat et généreux, Ivan Nabokov avait organisé dans mon intérêt ce voyage vers l’auteure du « Carnet d’Or ». J’ai conservé avec délectation le mot qu’Yvan Nabokov m’avait adressé pour me souhaiter bonne chance avec Doris Lessing, mot que j’ai glissé entre les pages mythiques de Doris Lessing, car cette interview lui devait tout .Tant et si bien que ma journée dans une banlieue de Londres chez l’auteure du Carnet d’Or demeure l’un de mes meilleurs souvenirs. Lire ou relire « Chats en particulier » (Albin Michel/Poche) de Doris Lessing, ce que je fais souvent, c’est vivre davantage, comprendre mieux, respirer profondément : « Chatte grise,parfaite, délicieuse, royale ; chatte grise avec ses touches de léopard et de serpent, ses suggestions de papillon et de chouette ; lion miniature aux griffes d’acier conçues pour le meurtre ; chatte grise pleine de secrets, d’affinités, de mystères (…) ». Quant à Jade aux yeux si bleus, la siamoise féerique de Patrice Lelorain, elle trahit un secret que les amis des chats gardent jalousement : la suprématie du Siamois sur ses congénères. Le dialecte Siamois s’apprend vite (je le parle assez bien). Jade est en effet la preuve de cette supériorité. A force d’esprit et de beauté, la siamoise naine amena son maître (et surtout esclave !) à prendre la plume : tant mieux pour nous autres lecteurs. Aucune mélancolie de couvre-feu ne résiste plus de sept minutes à cet ouvrage.A.G.

« Dans les yeux de Jade » de Patrice Lelorain, Albin-Michel, 18,90 euros

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