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©MOHAMED EL-SHAHED / AFP

Nouvelle vie

Chute de l’Etat Islamique en vue : l’Irak et la Syrie pourront ils réintégrer ces soldats perdus ?

Ils devront le faire, comme cela a été fait à chaque conflit de type guerre civile. Mais le vrai problème sont les Occidentaux partis combattre pour Daech. Ces derniers risquent de poser un casse-tête aux autorités à leur retour...

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : Quel avenir peut-on imaginer pour les membres de l'Etat islamique d'origine syrienne après la "fin" de l'organisation ? Comment peut-on imaginer leur réintégration à une vie "normale"  (femmes, enfants, degré d'implication de chacun...) ?

Alexandre Del Valle : Dans la Syrie de demain, comme dans tout pays qui veut sortir de la guerre civile, il est nécessaire de réintégrer d’une façon ou d’une autre dans l'espace public « normal » et dans la société civile des gens qui sont au départ très « problématiques". Regardez la "concorde civile algérienne", avec Bouteflika : il a réintégré des islamistes radicaux, y compris des anciens terroristes, certes en échange d'un renoncement aux armes et au maquis de leur part, mais sans pouvoir jamais effacer leur passé ni satisfaire les victimes de ces bourreaux aujourd’hui libres et que les survivants de leurs massacres souhaitaient ne jamais revoir libres. Regardez l'Afrique du Sud, les Farcs en Colombie… et même la France après la collaboration. Certains collaborateurs avaient alors été réintégrés par De Gaulle lui-même. Toute paix après une guerre civile nécessite de réintégrer dans l'espace officiel et dans la société des gens qui ont commis des atrocités et qu'on aurait dû condamner au nom de la morale, mais qu'on ne peut pas pratiquement enfermer à vie (ou les tuer tous) ou éliminer en masse. En fonction de l'accord qui sera trouvé en Syrie entre les différents belligérants, dans le cadre notamment des pourparlers d’Astana, il y aura des portes de sortie pour des anciens terroristes et nombre de groupes islamisées, que ce soit pour quitter le pays ou pour une réintégration après avoir déposé les armes, en passant certainement d'abord par des camps militaires ou en échange d'un renoncement public. C'est quelque chose de classique.

En ce qui concerne les femmes et les enfants notamment qui ont vécu sous la propagande de Da’esh et qui sont de la famille des volontaires terroristes locaux ou internationaux venus en Irak ou en Syrie, ce qui est plus problématique, c'est qu'il y a un travail de "rééducation » àfaire pour les enfants fanatisés sous la dictature totalitaire de Daech. On a connu ça aussi en Afrique avec les "enfants soldats » de nombreuses guérillas. On ouvre généralement des centres avec des mesures éducatives spécialisées pour rééduquer des enfants qui sont encore rééducables. Tout cela a déjà existé dans d'autres pays, cela prend une ou deux générations et le travail de déradicalisation et de réinsertion prend du temps et est difficile mais possible. Les exemples assez encourageants sont offerts aussi en Asie, notamment au Cambodge ou au Vietnam.

Et pour les membres de Daech en Irak ?

En Irak on a déjà connu une configuration similaire lorsque le Général Petraus avait théorisé l'idée du "surge". Il avait été question de renforcer les troupes militaires américaines d’un côté, mais surtout d'avoir un plan politique des portes de sorties permettant à chaque camp de trouver des opportunités et garanties susceptibles de le motiver à changer d’attitude et de rentrer dans le système officiel. Là aussi, l’idée force de Petraeus était d’associer les tribus irakiennes ou afghanes proches des jihadistes au pouvoir afin de détruire les bases mêmes de la motivation des rebelles, à savoir l’exclusion du système politique. L’idée est de réintégrer dans la société civile et le pouvoir politique des gens qui avaient fait partie d'Al-Qaïda ou des Talibans parce qu’ils n’avaient jadis aucune autre perspective. Le Général Petraeus et ceux qui s’inspirent de lui savent qu’aucune solution militaire n’est durablement satisfaisante sans la séduction et l’association des masses et des camps en présence à un intérêt politique et social. Petraeus  pensait que seul une solution politique permettrait de résoudre le problème, et cela avait marché avec certains milieux tribaux en Irak qui avaient pu négocier avec les Américains directement et avaient été réintégrés dans un espace normal et même dans les structures officielles. Parmi eux, il y avait des anciens d'Al-Qaïda. Malheureusement, les formidables et spectaculaire résultats obtenus avec le Surge, qui associent inclusion politique et sociale à renforts armés, ont été gâchés par Obama qui a orchestré d’un coup, sans "service après vente », le retrait des troupes américaines d’Irak, ce qui a abouti à abandonner à nouveau les groupes et tribus sunnites irakiennes à leurs bourreaux chiites pro-iraniens revanchards, et ceci a bénéficié directement à l’Etat islamique qui a refait surface alors qu’il avait été presque totalement vaincu juste avant. Tout cela montre l’importance des formules politiques et dispositifs pré et post guerre sans lesquels la guerre, même victorieuse, ne sert à rien. 

En Irak on connait le processus et on sait qu'il n'y aura pas de paix sans l'intégration de toutes les parties. D'autant plus qu'on sait qu'Al-Qaida en Irak comme Daech qui lui a succédé sont l'expression de sunnites radicalisés embrigadés par des terroristes parce qu'ils n'avaient pas de solution politique pour eux. Le parti Baas avait été éradiqué : il protégeait jadis les sunnites et les islamistes étaient combattus. Mais après la destruction du régime et de l’Etat Baasiste par l’armée américaine, il ne restait qu'un gouvernement chiite et la zone kurde face à des sunnites minoritaires qui se retrouvaient totalement exclus du pouvoir. Sans issue politique, ces sunnites liés aux groupes tribaux ont donc purement et simplement rejoint les terroristes. Inversement, pour assécher ces mouvements terroristes, il va falloir proposer des solutions politiques à ceux qui rejoignent le terrorisme pour qu'il ne le rejoigne plus. Ceci est valable en Irak comme en Syrie ou ailleurs (Mali).

Enfin pour les combattants et membres étrangers de l'organisation, qui sont revenus dans leur pays d'origine, comment peut-on imaginer leur avenir notamment en France où les programmes de déradicalisation n'en sont qu'à leur balbutiements ?

Enfin pour les combattants et membres étrangers de l'organisation, qui sont revenus dans leur pays d'origine, comment peut-on imaginer leur avenir notamment en France où les programmes de déradicalisation n'en sont qu'à leur balbutiements ?

C'est un véritable casse-tête. La configuration n'est pas celle d'une paix entre belligérants dans le cadre d'une guerre civile. Dans e dernier cas de figure, on est dans une démocratie où il y a beaucoup plus de libertés publiques, et où des personnalités "problématiques" peuvent en profiter pour perpétuer des attentats grâce aux libertés de communication et de déplacements. C'est la stratégique actuelle de ceux soit qui sont revenus de Syrie et que l'on ne peut pas incarcérer longtemps ou tout court faute de fondement judiciaire-juridique adéquat. En fait, nos démocraties se retrouvent face à des "ennemis intérieurs » qui soit ne peuvent plus partir en raison des progrès des polices européennes et turques qui les interceptent mieux, soit qui sont revenus du front jihadiste irako-syrien, bref, des gens entraînés ou prêts à en découdre. Dans tous les cas, les « revenants » comme ceux que l’on empêche de partir sont très déterminés et ont souvent prêté allégeance à Da'ech qui compte d’ailleurs sur leur présence renforcée en Europe pour multiplier les actes terroristes afin de compenser la perte de territoires du Califat irako-syrien. Les efforts d'insertion ou de réinsertion existent mais sont extrêmement compliqués et donnent hélas selon les spécialistes très très peu de résultats, d’autant que les militants jihadistes ont le droit de mentir et sont très bien formés sur ce point, maniant un double discours et une fourberie susceptible de berner de nombreux juges et psy eux-mêmes pas formés face à des islamikazes-caméléons. En plus de cela, nous n'avons pas assez de juges, de policiers et de dispositifs légaux efficaces traiter tant ces phénomènes humains que les réseaux sociaux ou les prisons, vecteurs de fanatisme et de prosélytisme presque hors contrôle. Nous n'avons pas assez de policiers et services de renseignements actifs et opérationnels pour les surveiller un par un, il nous faudrait entre 10 et 20 fois plus de pros de la filature et du traitement des infos recueillies... Nos prisons sont tout à fait inadaptées et les détenus radicalisés y encouragent souvent la radicalisation en toute liberté, du fait du manque de cellules spécialisées et de prison puis de personnels formés à cette « menace du troisième type". Ces gens-là font des petits et savent convertir, parfois même des surveillants.... C'est un casse-tête administratif, pénitentiaire, policier, au niveau des renseignements et du judiciaire. Nous ne sommes qu’au début du phénomène de « terrorisme du troisième type », car les revenants et les volontaires empêchés de partir sont en train de s’organiser et ont des longueurs d’avance sur nos services bien trop peu nombreux.

C'est grave de le dire, mais nous n'avons aujourd'hui pas de quoi garantir la sécurité des citoyens européens dans le cadre du retour de ces personnes que pourtant nous connaissons mais sommes incapables de neutraliser de façon continue. Même ceux qui ne sont pas partis ne peuvent pas être emprisonnés pour avoir voulu "combattre Bachar El Assad », puisque leurs avocats rappellent à juste titre que même notre ancien président François Hollande l'avait désigné comme ennemi principal, ce qui donnait une légitimité aux volontaires des « nouvelles brigades internationales". Et rien ne permet de contrôler leur action, même après fichage S. On connait ces gens-là, mais nous ne sommes pas en mesure de les surveiller – et il est impossible de les emprisonner. On ne sait pas comment faire aujourd'hui.

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