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Une photo d'illustration prise le 23 mars 2018 montre des logos YouTube sur un écran d'ordinateur à Pékin.
Une photo d'illustration prise le 23 mars 2018 montre des logos YouTube sur un écran d'ordinateur à Pékin.
©NICOLAS ASFOURI / AFP

Mimétisme 

Cette étrange épidémie de syndromes de la Tourette qui se répand via les réseaux sociaux

Des centaines de personnes présentent des comportements similaires à ceux de la star de YouTube, Jan Zimmermann, suite au visionnage de ses publications. En Allemagne, ce jeune garçon de 23 ans, atteint du syndrome de la Tourette, est devenue une star grâce à ses vidéos.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Wired relate l’histoire d’un jeune Youtubeur allemand atteint du syndrome de la Tourette, plus étonnant il explique que de nombreux jeunes se sont présentés avec des comportements exactement similaires. De quoi cela retourne-t-il ?

Jean-Paul Mialet : En Allemagne, Jan Zimmerman, un jeune garçon de 23 ans atteint de maladie de La Tourette, est devenue une star en s’affichant dans des vidéos. Il est suivi par plus de deux millions de spectateurs. Le syndrome de La Tourette est une affection spectaculaire. Elle se manifeste par des tics incoercibles, à la fois moteurs (gestes incontrôlés), sonores (bruits incongrus, sifflements) et verbaux (exclamations déplacées, insultes, jurons obscènes ou blasphématoires). C’est en fait une variété sévère de trouble obsesso-compulsif, les fameux TOC, qui débute plutôt précocement, vers 6 ans et se développe lentement et progressivement, en atteignant surtout les garçons. La nature exacte du mal reste mystérieuse mais on lui reconnaît des aspects génétiques et on l’attribue à un dysfonctionnement de certaines structures cérébrales. La maladie a été identifiée au XIX° siècle par le célèbre neurologue Charcot ; elle était jusqu’à présent peu connue hors du cercle restreint des patients (moins de 1% de la population) qui en souffrent et des professionnels, neurologues et psychiatres, qui les soignent. Elle a connu récemment une promotion inattendue à travers Youtube...

Après tout, il n’y a pas de mal à partager son état avec une communauté de jeunes de son âge plutôt que de le vivre honteusement en se recroquevillant sur soi. Et on conçoit que ces symptômes pittoresques (bien que pénibles à vivre) parviennent à capter l’attention d’un large public. Zimmerman a finalement trouvé une heureuse manière de s’appuyer sur sa maladie pour gagner en retour la reconnaissance, la sympathie et la compréhension d’un grand nombre de ses pairs.

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Mais, alors que se répandaient ces images, les neurologues ont eu la surprise d’être débordés par des jeunes atteints de tics proches de ceux de Zimmerman… Certains avaient même adopté l’une de ses exclamations incongrues assez singulière (« Requin volant ! »). Leur comportement avait tout de de la maladie de la Tourette – mais dans l’allure seulement :  les spécialistes repéraient des distinctions claires telles que le début rapide, tardif, l’atteinte de groupes musculaires différents et la large prédominance féminine. Il fallait se rendre à l’évidence : l’exemple de Jan Zimmerman avait suscité des vocations …

Dans ces deux dernières années, le phénomène a été observé ailleurs, au Canada et aux Etats Unis notamment. Des sites tels que Tik Tok accueillent un grand nombre de jeunes atteints de maladie de la Tourette qui ont une audience considérable : le hahstag compte actuellement 4,6 milliards de vues ! Et parallèlement, des jeunes – presque exclusivement des filles – sont saisis par des mouvements anormaux, des tics vocaux, etc. : les consultations des centres spécialisés sont débordées.  A noter que cette contagion de tics par Tik Tok a été favorisée par le confinement, au point qu’on l’a qualifiée de pandémie dans la pandémie.

De quoi s’agit-il ? On ne découvre pas aujourd’hui le mimétisme de masse mais l’affaire des TOC du Tik Tok lui donne un relief particulier.

Qu’est-ce qui peut engendrer ce genre de comportement mimétiques collectifs ?

Tenons-nous en à cet exemple précis. Quels en sont les ingrédients ? D’un côté, une pathologie impressionnante affectant des gens sympathiques en les poussant à faire et dire malgré eux des choses interdites, qui tirent leur côté comique de ce qu’elles font exploser les conventions. Un ami me citait l’exemple d’un de ses patients qui, quand il allait chez son boulanger, lui demandait son croissant en plaçant dans la même phrase une insulte tellement inattendue et grossière que le boulanger ne l’entendait même pas ! Cette espèce de pseudo liberté que donne l’aliénation à des obsessions qui imposent leur tempo et brisent le cours ordinaire des choses peut faire rêver les normaux que nous sommes, qui se contraignent en permanence, sans même y songer, à respecter des codes. De l’autre côté, côté public, des jeunes enfermés dans un confinement pénible, trompant leur ennui en regardant ces vidéos. Des jeunes impressionnables et qui, même s’ils en rient, peuvent appréhender de tomber dans ces folies. Des jeunes qui de plus, fragilisés par la pandémie, sont souvent anxieux voire déprimés. Voilà, je pense, ce qui peut expliquer l’épidémie mimétique de La Tourette : un cas impressionnant qui se prête à une identification, et une foule d’individus prêts s’identifier à ce cas parce qu’ils sont en proie à un malaise et que cet emprunt identitaire donne à leur malaise une visibilité, une forme d’expression.

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A-t-on d’autres exemples connus de ce genre de phénomènes ?

Cela fait bien longtemps que l’on connaît la puissance contagieuse de la suggestion chez les gens suggestibles.

On pourrait en trouver les premiers exemples, sans doute, dans les épidémies d’ensorcèlement du Moyen-Age. Au XV° siècle, des fidèles de François de Pâris, un diacre janséniste réputé très pieux, sont pris de frénésie miraculeuse et de convulsions devant sa sépulture, près de l’église Saint Médard ; les « Convulsionnaires de Saint Médard » représente pour Paris une telle menace de généralisation que le roi Louis XV décide d’interdire l’accès au tombeau. On connaît aussi, au XVII° siècle, l’affaire des possédées de Loudun : des religieuses hurlent, possédées par le Diable ; elles profèrent blasphèmes et obscénités. Elles ont été ensorcelées par leur aumônier, un séducteur qui déplaît à Richelieu et qui finira sur le bûcher, à la grande satisfaction de ce dernier.

Notons que dans ces épidémies, le mimétisme a un façonnement culturel. On peut supposer, chez les sœurs de Loudun, une compétition mimétique dans les affres de la possession diabolique, mais cette image ne leur est pas venue d’un possédé se produisant sur Tik Tok avec les stigmates de Satan : elle se réfère à un imaginaire collectif qui n’est plus de mise aujourd’hui.

Aujourd’hui, les phénomènes mimétiques prennent un tour plus subtil. Ils n’ont cependant pas disparu. Si je me réfère à ma pratique, il y a eu une mode, pas si lointaine : celle des personnalités multiples. Les psychiatres anglo-saxons en décrivaient précisément les caractéristiques, mais si les cas semblaient fréquents aux Etats-Unis, en Angleterre et au cinéma, ils paraissaient singulièrement absents en Europe, et notamment en France. Pour ma part, il m’est arrivé d’en rencontrer un cas, un seul : c’était une femme qui – coïncidence ? -  avait vécu quatre ans aux Etats-Unis. On voit donc combien certaines constructions culturelles peuvent propager des épidémies plus sournoises que celles du TOC de Tik Tok. L’expression de la souffrance est souvent modelée par la représentation de la maladie à la mode :   c’est sans doute la raison pour laquelle les pseudo-crises d’épilepsie ont disparu aujourd’hui de nos consultations alors qu’elles étaient si fréquentes lorsque l’épilepsie demeurait mystérieuse et spectaculaire. Si l’on poursuit sur ce thème, on pourrait encore opposer aux épidémies de troubles incompréhensibles les épidémies de guérisons incompréhensibles : notamment les innombrables guérisons par le magnétisme qui, en son temps, ont fait la fortune de Messmer en lui assurant un succès planétaire - de lourds fers à repasser placés dans une bassine d’eau soulageaient tous les maux.

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Peut-on penser que le média social qu’est Youtube favorise ce genre de phénomènes ? D’autres réseaux sociaux peuvent-ils avoir des effets similaires ? L'époque actuelle y est-elle propice ? 

Tout ce qui concerne la suggestion et le mimétisme peut donc nous entraîner loin, comme on le voit. L’anthropologue René Girard a fait du mimétisme un des ressorts centraux de la dynamique des interactions humaines. On pourra trouver son point de vue un peu systématique. Il n’en reste pas moins que l’imitation joue un rôle fondamental dans le développement du bébé, et que la neurophysiologie a identifié des neurones – plaisamment qualifiés de « neurones miroirs » - qui s’activent lorsqu’on observe un geste chez autrui. On voit donc que le mimétisme a des bases solides. Chacun d’entre nous a au fond de lui un imitateur qui sommeille. Ce mimétisme peut même nous amener à nous conformer à des modèles de comportement dont les bases sont avant tout imaginaires et culturelles.

On admettra toutefois que l’image porte avec elle une plus grande force de persuasion et que son impact émotionnel est puissant. L’impact émotionnel est indispensable pour que se cristallise un comportement irrationnel qui trouve sa justification dans une identification. Pour mieux m’expliquer, je vais prendre l’exemple d’une épidémie restreinte et prosaïque : celle qu’a déclenché autour de lui un patient affabulateur qui expliquait qu’il n’avait pas pu se rendre à son travail la veille en raison d’une forte grippe intestinale. Ce pieux mensonge lui a valu de nombreuses questions auxquelles il a répondu sans ménager ses efforts d’imagination. J’imagine que la description devait être apocalyptique car dans l’heure qui a suivi, trois de ses collaborateurs ont disparu aux toilettes pendant un bon moment, déclarant qu’ils se sentaient mal. Sans doute avait-il su se montrer convaincant, et ceci, joint à la peur de la contagion, a fait son effet… Bref, là encore, il y avait tous les ingrédients.

Pour reprendre votre question, je crois donc qu’il faut reconnaître à Youtube ou aux réseaux sociaux, deux avantages sur mon patient qui peuvent en majorer les effets : la force de l’image quand elle appuie la démonstration, et l’extension à un large public – bien au-delà des quelques collaborateurs concernés par l’anecdote ci-dessus. On peut également se demander si l’information par l’image n’alimente pas un imaginaire mal limité et peu propice à l’expérimentation qui la rend plus dangereuse que la rencontre réelle, celle dont on fait l’expérience : y aurait-il eu tant de TOC si le public avait eu un contact réel avec un patient atteint de maladie de La Tourette ?

La question est importante : nous vivons aujourd’hui dans un monde d’image qui devrait nous ouvrir plus largement le grand livre du réel, mais qui en fait nous éloigne du réel. Cela répond à votre dernière question. Je crains que nous vivions dans une époque qui, à son insu car elle se sent protégée par son rationalisme, est propice aux croyances plus qu’à l’expérience. Certes, il n’y aura pas de retour à une chasse aux sorcières stricto sensu, mais les croyances peuvent prendre bien d’autres formes que celle de Dieu et du Diable – peut-être même sont-elles moins dangereuses quand elles sont encadrées par une religion. Aujourd’hui chacun, seul devant son écran, peut se prendre pour un toqué, ou se piquer d’en déceler un peu partout et animer un groupe qui les pourchasse…

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