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Ce que pourrait être le programme économique d’une droite française (vraiment) ambitieuse
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Ambition

Ce que pourrait être le programme économique d’une droite française (vraiment) ambitieuse

Il faut défendre le capital, préserver le patrimoine : la droite classique gagnerait à retrouver quelques accents gaullistes ou gaulliens au cours de la campagne de mai et juin, quitte à en rajouter un peu.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Il faut partir d’un principe simple : tout le monde en France fait désormais référence et déférence au général De Gaulle. Même les antigaullistes historiques et viscéraux de l’extrême gauche et de l’extrême droite. Le contraste, après les années Flamby, est manifeste. Donc, avant de trianguler dans tous les sens, il faut défendre le capital, préserver le patrimoine : la droite classique gagnerait à retrouver quelques accents gaullistes ou gaulliensau cours de la campagne de mai et juin, quitte à en rajouter un peu. C’est-à-dire : insister sur les aspects régaliens (la grande faiblesse de Macron, ça saute aux yeux), ne pas exclure a priori une politique de la chaise vide si la BCE ne revient toujours pas à sa cible d’inflation et fait mine d’arrêter ses achats, promettre un retour de la participation et trouver une façon fiscalo-sociale de la stimuler au-delà des grands groupes (thème du capitalisme populaire, en opposition au capitalisme mi-enarchiquemi-managérial de Macron, ou au capitalisme étatique de Mélanchon et le Pen), et défendre les bases les plus sûres de la Ve République face à un certain nombre de projets flous (et fort peu populaires) de bricolages institutionnels : sans même parler de la « constituante » de Mélanchon, il faut taper sur les magouilles proportionnalistes de Macron, et sur les avancées fédéralistes qu’il a en tête pour l’Europe (avec son allié Bayrou, desinistremémoire).

Si on n’imagine pas le général mis en examen, on ne l’imagine pas non plus s’occuper de micro-arbitrages sur la CSG, ou se présenter régulièrement devant Merkel comme un bon élève, ou traiter le risque terroriste comme un quasi-équivalent du risque météo.

A partir de ce socle plutôt défensif j’en conviens, on peut construire et se projeter.

Parlons justement des investissements publics. Je ne suis pas trop fan, mais ils ont été massacrés sous Hollande. On peut dire ce qu’on veut de Sarkozy, mais il avait pris soin de lancer un certain nombre de chantiers, par exemple avec le grand emprunt. Vus les niveaux de taux d’intérêt, un certain nombre de projets deviennent intéressants même quand leur utilité publique intrinsèque est assez douteuse. Il faudrait là viser non les infrastructures physiques traditionnelles mais des choses plus immatérielles, la recherche médicale, le numérique, le spatial, etc. Pas l’usine à gaz du Plan Junker, pas les dépenses idiotes du Grenelle de l’environnement, pas les conflits d’intérêts de la BPI ou de la CDC. Il faut absolument que notre droite se démarque dans les jours qui viennent de l’austérité pour l’austérité, de la comptabilité à courte vue, et fasse la liste des priorités pour construire à long terme (je place le spatial au cœur car c’est l’intergouvernemental européen dans ce qu’il a de meilleur, à rebours de l’Europe supranationale qui ne fonctionne pas et qu’adore Macron : le pacte de stabilité, l’euro, la CJCE, l’harmonisation fiscale, etc.). Macron est déjà sur orbite, on ne va pas le faire redescendre sur terre avec des projets ras-des-pâquerettes de non-remboursement à la sécu.

Dans le même esprit, toute réduction des impôts est bonne à prendre. On se moque du déficit quand on peut se financer à 5 ans à 0,1%. Le projet Fillon d’une hausse de 2 points de la TVA est abandonné, il était bien temps. Inutile de surenchérir sur la baisse de l’IS avec Macron, la moitié sera captée par les actionnaires déjà plutôt bien servis depuis quelques semaines (Macron a fait bondir le CAC40…) : mieux vaut cibler l’IR, et ne pas se perdre dans les sujets qui fâchent, qui divisent et qui sont lilliputiens (l’ISF par exemple). S’attaquer aux taxes cachées de la complexité législative (dans l’immobilier par exemple) fait sens, et peut rapporter gros ; c’est aussi une façon de rappeler l’échec de Hollande en la matière (Hollande dont le ministre à Bercy se nommait ??...).

Attention à bien se focaliser sur une ou deux mesures, pas plus, pour faire ressortir le gros point faible technique de Macron (point faible qui ne va pas aller en s’améliorant, vue la composition hétéroclite des ralliés) : la propension au catalogue à la Prévert (n’était-il pas le rapporteur de la grosse commission Attali avec ses 842 articles ? et les lois fourre-tout Macron et El-Komeri, combien d’articles ?). Le thème est évident : nous, à droite, on a peut-être moins d’idées issues de l’Institut Montaigne et d’autres officines, mais nous sommes plus concrets, et nous savons d’expérience que qui trop embrasse mal étreint, et que les conseilleurs ne sont pas les payeurs en matière de flexibilisation du marché du travail (depuis quand est-il efficace d’en parler quand on n’a pas eu à envoyer un CV de sa vie ?).A ce propos, la flexi-sécurité des Scandinaves c’est très bien, mais la plupart de ces gens n’ont pas la camisole unique de l’euro, ça aide.

Nous avons aussi perdu aux présidentielles parce qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, et le moins que l’on puisse dire c’est que les « 60 milliards d’économies » de Macron n’ont pas été explicités (idem sur les régimes spéciaux de retraite). En bref, à droite, nous sommes des lourdauds, mais avec nous au moins on ne titre pas, comme l’Agefi hier : « Macron veut un contrôle du nucléaire (sic) dans un mix énergétique rénové (re-sic) ». Avec nous, on construit des prisons, on ne renforce pas la sécurité partagée dans un cadre coercitif équilibré. Etc.

Un point essentiel à mettre en avant est la morale publique, honteusement confisquée pendant la campagne par un pantouflard de première catégorie. Il nous faut une loi contre les conflits d’intérêt, et une sévère, pas des comités de déontologie qui laissent tout passer et des juges qui n’arrêtent que ce qu’ils comprennent (parenthèse : la professionnalisation des juges serait un programme urgent et compréhensible par les électeurs, il est hallucinant que des juges passent du terrorisme aux affaires économiques tous les 5 ans ou presque, bref).

On se souvient des accusations sur l’Etat RPR jadis, puis sur l’Etat PS, mais quand Macron parle de s’assurer de la loyauté de 4000 hauts fonctionnaires… ça ne choque pas trop… Le« spoil system » se justifie assez bien aux USA, en France ce n’est guère compatible avec l’esprit des institutions, avec le rôle de ces gens dans l‘économie (si vous voyez ce que je veux dire) et avec notre statut de la fonction publique.Tout cela est dangereux, c’est trop de pouvoirs pour un seul homme (a fortiori quand cet homme on ne le connait pas bien, au fond).

L’idée directrice devrait être : Macron parle convenablement anglais, il est jeune et plutôt charismatique, il est déjà Président hélas, alors utilisons-le pour ce qu’il sait faire, bien représenter la France dans des sommets inutiles, dans des inaugurations ennuyeuses et pour rassurer nos maitres allemands (ce qui nous permet de canaliser les écarts de taux entre une obligation française et une obligation allemande) : un nouveau Trudeau, une vitrine marketing, on lui demande juste de ne plus trop évoquer à l’étranger nos nombreux crimes contre l’humanité. Mais, pour ce qui est des choses sérieuses, il ne faut pas un enfant-roi, il faut des gens enracinés, avec une ligne claire, qui gouverneront en débattant (pas de monoculture méthodologique de la réforme à LR…) et surtout en rendant des comptes(quels contrepouvoirs dans « En marche » d’un seul pas ??). L’approche trop ouvertement « top-down » de Macron, son entourage peuplé de bac+8, voilà ce qui lui nuire dès juin, si on insiste un peu : l’économie politique de la réforme nous enseigne que réformer sans coalition, sans compensation, sans dévaluation et sans évaluation occasionne le plus souvent des échecs cuisants. Les « 100 jours », oui, mais avec la droite, pas avec 300 députés REM inconnus au bataillon. 

Enfin, les attaques personnelles. Je ne vois pas pourquoi il faudrait être smart, soft et cool. Les adversaires de Fillon n’ont pas été très sympathiques en 2017 (quid de la présomption d’innocence ? quid du secret de l’instruction ? etc.), et ils n’avaient pas été tendres avec Sarkozy (imaginez les titres de la presse lundi matin si ce dernier avait fait le même numéro, seul, devant une pyramide, sur fond d’hymne à la joie). Avec Toutanmakron, le risque de dérive mégalomaniaque est important. Il faut en parler, évoquer super-Giscard, et noter qu’un statut de première dame pour Brigitte américaniserait encore un peu plus la vie politique française.

Ce n’est certes pas la première fois après tout que la gauche accouche à l’Elysée d’un super-diplômé aux dents longues (Laurent Fabius). Mais cette fois il va falloir jouer serré, en attendant que l’usure du pouvoir et le cycle des médias (« je lèche, je lâche, je lynche ») s’accomplissent. Consolider les fondamentaux. En finir avec les mesurettesaustéritaires. Envoyer les stégosaures du parti (Larcher, Raffarien…) partout à la montagne mais surtout pas sur les plateaux TV. Se préparer à des débauchages honteux. Faire face.

Ensuite, après les législatives (si après il y a), viendra le temps d’un aggiornamento conceptuel plus profond (espérons). Là, il faudra remettre les leaders de la droite classique non pas en face de communicants mais en face des idées, des livres, des faits. Economiste proche des marchés, je me demande souvent dans quelle galaxie intellectuelle flottent nos politiques quand je les entends parler de l’euro, du chômage, de la fiscalité. Ils n’ont rien compris aux taux d’intérêt et plus généralement à la politique monétaire, ce qui est assez gênant, surtout depuis 2008. La moraline sur les aspects structuralo-budgétaires est trop dégoulinante, alors que les questions cruciales sont le plus souvent mises sous le tapis (comment bien challenger la BCE, comment la laisser autonome tout en supprimant son indépendance ?). Les besoins du secteur privé ne sont pas appréhendés de la bonne façon. Il nous manque un Rueff. On ne peut pas continuer longtemps avec des gens qui pensent à la micro-économie comme les notaires ou les pharmaciens alors qu’ils doivent gérer un pays qui dépense 1050 milliards d’euros chaque année pour l’ensemble de ses administrations publiques et qui prétend encore à un rôle significatif en Europe et dans le monde. Nous verrons cela fin juin, si vous le voulez bien, en attendant notre pharaon va nommer son vizir et ses scribes, le spectacle continue.

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