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"Fils d'Adam"

Benoît Rayski : "Il y a aujourd'hui des centaines de milliers de Juifs en Allemagne. Aucun d'entre eux n'insulte et ne conspue la terre qui les a accueillis"

Notre chroniqueur s'explique ici sur ses tourments et ses interrogations. Un hommage rendu à un héros de notre temps : son père.

Benoît Rayski

Benoît Rayski

Benoît Rayski est historien, écrivain et journaliste. Il vient de publier Le gauchisme, maladie sénile du communisme avec Atlantico Editions et Eyrolles E-books.

Il est également l'auteur de Là où vont les cigognes (Ramsay), L'affiche rouge (Denoël), ou encore de L'homme que vous aimez haïr (Grasset) qui dénonce l' "anti-sarkozysme primaire" ambiant.

Il a travaillé comme journaliste pour France Soir, L'Événement du jeudi, Le Matin de Paris ou Globe.

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Atlantico : Le sous-titre de votre livre est "Nostalgies communistes". Un peu provocant non ?

Benoît Rayski : Non. "Nostalgies communistes" est une formule poétique et non pas politique. On aurait pu me faire le reproche qui est dans votre question si j'avais écrit "nostalgie du communisme". La nostalgie à laquelle je fais allusion c'est la mémoire des chansons de mon enfance. Chez moi à la maison, on me faisait chanter Le chant des Canuts, La Varsovienne, Bella Ciao. D'autres chantaient En passant par la Lorraine ou Auprès de ma blonde. Je les voyais comme des lointains voisins. Il m'est arrivé de les envier. Mais si vous voulez connaître mon seul et vrai catéchisme, ce n'est ni Marx ni Lénine ni Staline. Ce sont Les Misérables de Victor Hugo. J'ai été formé par ce livre.

Et que vous ont apporté les Misérables comme vision du monde ? En quoi est-ce toujours d’actualité ?

Les Misérables, c'est comme l'Ancien Testament, comme le Nouveau Testament. Tout y est. La droiture nécessaire incarnée par Jean Valjean, la révolte incarnée par Gavroche. La bonté incarnée par Monseigneur Bienvenu. Ce livre parle des gens de peu, des petites gens. Il dit ce qui n'est plus supportable, ce qui n'est plus acceptable. Il forge une morale la plus belle qu'il soit dans le monde d'aujourd'hui pourris par l'extrémisme religieux, abimé par l'argent. La révolte n'est-elle pas nécessaire ?

Mais aujourd'hui, vous êtes devenu anticommuniste ?

Non plus. Il n'est pas dans mes principes de piétiner un cadavre. Mais je sais, je l'ai appris, je l'ai lu, qu'à une certaine époque des dizaines de milliers d'hommes et de femmes, droits et courageux, se sont engagés avec passion dans l'aventure communiste. Ils croyaient aux lendemains qui chantent, à un avenir radieux. Parmi eux, il y a eu nombre de martyrs, torturés, fusillés, décapités. Les bourreaux communistes – et ils ne manquaient pas – se recrutaient ailleurs. Les gens dont je parle, dont mon père, se voyaient en semeurs. Jamais en moissonneurs.

Dans votre livre, la part juive est très importante. Pourquoi ?

Pour une raison évidente. Dans le mouvement révolutionnaire, anarchiste, socialiste révolutionnaire, bolchévique puis communiste, il y a eu de nombreux Juifs. Ils voyaient dans l'idéal communiste l'accomplissement d'une promesse messianique. Pendant des générations et des générations, et pendant des siècles et des siècles, les Juifs attendaient le Messie. Pour beaucoup d'entre eux, le communisme a été ce Messie. Il promettait dans ses énoncés qu'un jour il n'y aurait plus ni Juifs ni chrétiens. Rien que des hommes libres et égaux. Qu'on en pouvait ramener à leurs origines ethniques ou religieuses. Les Juifs en avaient tellement souffert.  Le communisme fut, comme l'a écrit Raymond Aron, une utopie du Bien. Et il fut aussi et en même temps la tragédie du siècle et le mensonge du siècle.

Vous dites que beaucoup de Juifs ont vu dans le communisme une forme de messianisme, pourtant, le communisme par les présupposés qu’il fait sur la nature humaine n’est pas franchement compatible avec la théologie juive. Pour les communistes, le mal ne vient que de structures sociales qui oppressent. La Bible considère plutôt que le mal est très humain. Y-avait-il une envie de rejeter le judaïsme chez ces juifs communistes? Que vous a appris l’héritage de vos parents là-dessus ? Comment conjuguaient-ils concrètement leur judaïsme, leur culture juive et leurs espoirs communistes ?

Si beaucoup de Juifs ont plongé dans le communisme et de façon plus générale dans tous les mouvements révolutionnaires c'est que le judaïsme dans lequel ils avaient été élevés ne leur apportait pas de réponses ici et maintenant. Ils ne rejetaient pas le judaïsme et savaient que pour faire venir la révolution à laquelle ils aspiraient, ils devaient s'en éloigner. La casquette de l'ouvrier plutôt que la kipa. La faucille et le marteau plutôt que l'étoile de David. Mes parents étaient communistes. Ils n'étaient pas juif au sens religieux du terme ils étaient juif par leur appartenance au peuple Juif. Un peuple qui croyait, grâce au communisme, être enfin accepté par les autres.

Avec près d’un siècle de recul sur les passions suscitées par le communisme, que pensez-vous de l’identité juive aujourd’hui en Occident ? Vous dénoncez souvent un nouvel anti sémitisme venu du monde musulman, à quoi les Juifs d’aujourd’hui peuvent-ils se raccrocher pour se construire un sens de l’histoire qui ne soit pas seulement celui des cycles de persécution ?

Les Juifs d'aujourd'hui doivent se raccrocher à leur identité. Ils doivent être fiers de ce qu'ils sont. Le monde d'aujourd'hui est traversé de différente façon par des pulsions identitaires. Pourquoi les Juifs n'en auraient-ils pas une ? Contre le nouvel antisémitisme venu du monde musulman, les Juifs doivent se tenir droit. Compter sur eux-mêmes certes, mais pas seulement. Ils savent que la haine du Juif est aujourd'hui une haine du monde occidental en général. Ils sont dans ce monde. Avec ce monde, avec tous les peuples qui composent ce monde et qui sont leurs voisins, leurs cousins, leurs amis.

Vous écrivez que les Juifs s’aiment entre eux car sans amour de soi et des siens, on ne peut aimer les autres et que cela représente une des clés de la destinée juive. Et l’une des raisons pour lesquelles les autres ne les aiment pas car ils ne s’aiment pas eux-mêmes. N’avez-vous aucun espoir sur le fait que l’anti sémitisme soit un jour vaincu ?

L'antisémitisme est de toujours. Et il va le rester encore sans doute longtemps. En effet, le Juif est autre, ce qui ne veut pas dire meilleur ou différent. Mais l'antisémitisme que vous évoquez, l'antisémitisme musulman donc, est celui qui, paradoxalement, sera le plus facilement vaincu. Il se nourrie de l'islamisme. De certains textes du Coran et la guerre engagée contre l'islamisme est la guerre de tous. Tous sont menacés même si ce sont les Juifs qui paraissent le plus explosés. Quand l'ennemi est identifié, ce qui est le cas, il est plus facile à vaincre.

Et votre père dans tout ça ?

Mon père était comme de milliers de jeunes Juifs polonais. Il avait choisi de voir la vie en rouge. Tout comme les FTP-MOI de l'Affiche Rouge, fusillés par les nazis. Ses copains. Ses amis. Ses camarades. Dans Paris occupé il fut leur chef. Et c'est pourquoi j'ai fait graver sur sa tombe les mots suivants : "Il fut terroriste et communiste quand il fallait l'être".

Dans votre livre, vous reprochez à votre père de ne pas vous avoir offert la gloire d’une mort en martyr, que pensez-vous que vos propres enfants auront à vous reprocher ?

Lisez-moi avec plus d'attention, cette allusion s'inscrit dans un contexte particulier. Quand j'étais petit j'avais honte d'être le seul à avoir des parents au milieu d'une foule d'orphelin. Je ne reproche pas à mon père de n'être pas mort en martyr. J'aurai voulu vivre sa vie. Et si nécessaire en mourir. Quant à mes propres enfants ils ont de milliers de choses à me reprocher. Mais il faudrait un livre pour ça. Peut-être vais-je l'écrire un jour.

Dans le livre, vous revendiquez le droit à entretenir des sentiments de vengeance « historique », vous parlez d’aller pisser sur la tombe de Goring et vous exprimez des sentiments moyennement pacifiques vis à vis des Polonais par exemple : avec l’héritage familial qui est le vôtre, vous auriez pu avoir une forme de compréhension pour le ressentiment de jeunes issus de l’immigration face à la société française, pourtant il n’en est rien. Comment expliquer ce paradoxe ?

Le massacre des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale est un phénomène unique dans l'Histoire. Vous savez, 1 500 000 enfants assassinés dans les chambres à gaz… La Pologne a été pendant longtemps un pays de Pogrom affreux. Il n'y a pas d'esprit de vengeance chez moi. Juste une colère douloureuse. Le ressentiment des jeunes issus de l'immigration ? Laissez-moi rire. Vous pensez que ce qui s'est passé en Algérie et en Afrique noire est comparable avec ce qui s'est passé à Auschwitz ? Il y a aujourd'hui des centaines de milliers de Juifs en Allemagne. Aucun d'entre eux n'insulte et ne conspue la terre qui les a accueilli. 

Fils d'Adam : Nostalgies communistes

 

 

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