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Une bonne ou mauvaise idée ?

Après janvier sans alcool ou sans viande, janvier sans dopamine : faut-il vraiment vous inspirer de la résolution de nouvel an venue de la Sillicon Valley ?

Une dose modérée de dopamine influe positivement sur une personne. Mais un trop plein de ce neurotransmetteur peut être néfaste pour la santé du patient. Une question se pose quant à cette substance : doit-on la bannir ou reste-t-elle une alternative intéressante ?

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : De nombreux employés de la Silicon Valley ont décidé de se priver de certains plaisirs - donc de réduire leur production de dopamine - car ils n'arrivaient plus à apprécier les "petites choses" de la vie. Ils appellent cela "Janvier sans dopamine".

Atlantico : Comment fonctionne la dopamine ? Que pensez-vous de cette idée de "Janvier sans dopamine" ?

Stéphane Gayet : La dopamine est une substance endogène, produite et utilisée par notre corps. La phonétique des termes joue un rôle important dans leur perception : le mot dopamine évoque le dopage, alors qu'il n'en est rien. Il ne faut surtout pas s'imaginer que la dopamine soit une amine (base organique azotée dérivant de l'ammoniaque) dopante. Car « dopage » provient du mot anglais « doping », alors que « dopamine » provient du mot anglais « dopa » qui un synonyme abrégé du terme « DihydrOxy Phényl Alanine ». La tyrosine (acide aminé aromatique non indispensable) peut être transformée en dopa, qui peut être transformée en dopamine, elle-même pouvant être transformée en noradrénaline et en adrénaline.
C'est la notion de précurseur : la dopa est un précurseur de la dopamine, elle-même un précurseur de…

Donc, pour appréhender convenablement le terme dopamine, il faut déjà s'enlever de l'esprit qu'il s'agit d'un dopant.

La dopamine n'est pas une amine dopante ; alors, à quoi sert-elle dans notre corps ?

La dopamine du corps humain a une double fonction.
Premièrement, c'est une catécholamine ; il en existe trois, à savoir la dopamine, la noradrénaline et l'adrénaline. Les catécholamines sont des amines qui augmentent la fréquence cardiaque et la pression artérielle (amines dites vasopressives). Elles activent le système nerveux sympathique, parfois appelé système nerveux végétatif de l'éveil et de l'action. Les catécholamines sont sécrétées et excrétées par les glandes surrénales, et plus précisément leur partie centrale (glandes médullosurrénales). Elles sont sécrétées lorsque le corps a besoin de réagir à une situation préoccupante (émotion, danger, stress…).
Deuxièmement, elle joue un rôle de neurotransmetteur dans certaines régions du cerveau. Un neurotransmetteur est une molécule biochimique qui est secrétée par une terminaison nerveuse et qui permet à l'influx nerveux -qui est parvenu à cette terminaison- de déclencher une action. Sans neurotransmetteur, l'influx nerveux est vain. Or, et aussi étonnant que cela puisse paraître, tous les neurones ne communiquent pas avec le même neurotransmetteur. Certains neurones ont la sérotonine comme neurotransmetteur, d'autres la noradrénaline, d'autres l'acétylcholine (pas dans le cerveau) et d'autres encore la dopamine. Des neurones dits dopaminergiques sont impliqués dans la maladie de Parkinson (ils sont déficients).

En quoi consiste l'auto-toxicomanie à la dopamine ?

En réalité, quand on parle d'auto-toxicomanie à la dopamine, cela signifie que le cerveau active d'une façon inhabituelle et déséquilibrée les neurones à dopamine du cerveau ; il s'agit notamment d'une petite mais déterminante zone se trouvant dans le lobe temporal de chaque hémisphère cérébral (zone appelée hippocampe du fait de sa forme). Cette petite région est activée en cas de plaisir et de satisfaction.
Les personnes auto-droguées à la dopamine ne sont pas nombreuses. Ce sont des personnes auxquelles tout réussi, car il existe chez elles une conjonction de qualités naturelles rarement réunies (beauté, intelligence, aptitudes physiques, santé) et de circonstances de la vie particulièrement favorables (jeunesse, travail, revenus, amour, logement, enfants, passions…). On a décrit de tels individus dans la Silicon Valley : jeunes sujets brillants et performants en informatique, vivant de façon presque idéale. A tel point que ces individus en arrivent à être saturés de satisfaction et de plaisir, jusqu'à ne plus éprouver véritablement de satisfaction ni de plaisir qui sont devenus trop habituels.

Alors, se sevrer ou ne pas se sevrer de dopamine en début d'année ?

Cette auto-toxicomanie à la dopamine est encore plus d'actualité en début d'année. Car les fêtes de fin d'année viennent de se dérouler, avec de nombreux plaisirs : repos, rassemblement familial, parents, enfants en vacances, nourriture de luxe, cadeaux, ambiance, musique, jeux de société, télévision, films, etc. Chez certaines personnes gâtées par la nature et par les circonstances, cette période de fêtes de fin d'année peut activer fortement les neurones dopaminergiques, jusqu'à ce qu'il existe une saturation en dopamine. D'où l'idée pertinente d'effectuer un sevrage de dopamine.
Le sevrage en dopamine consiste à s'imposer une forme d'austérité rigoureuse pour éviter des satisfactions en excès. Cette austérité concerne le lever, la nourriture, la ponctualité, les distractions, les tâches à faire mais peu agréables, etc. C'est un peut comme si, par analogie avec le clergé chrétien, on passait du siècle à la règle.
Sans aucune arrière-pensée de puritanisme moral, ce sevrage de satisfactions et de plaisirs a certainement du bon, ce qui est le cas de tout sevrage en cas d'accoutumance (ce qui est l'état d'un organisme devenu presque insensible à l'effet d'une substance en raison de sa forte consommation prolongée de cette substance).
Les personnes auto-droguées à la dopamine et qui pratiquent ce sevrage, s'en trouvent effectivement bien.

Est-il possible - voir important - de contrôler notre dopamine ? Existe-t-il des dangers ou des bénéfices liés à cela ?

Tout ce qui est excessif devient lassant. Les personnes qui vivent dans un luxe presque sans limites en arrivent à s'ennuyer à longueur de journée. Lorsqu'il n'y a plus d'efforts à faire, que tout est d'accès facile et rapide, la vie perd de son intérêt. Car ce qui est motivant dans la vie, ce sont les difficultés et les problèmes à résoudre, les défis, les risques, les imprévus, à condition bien sûr que leur issue soit favorable.
Chacune et chacun se fixe des objectifs dans sa vie ; lorsqu'il les atteint, c'est une satisfaction et un encouragement à s'en fixer d'autres, plus ambitieux. On est loin de l'overdose de dopamine. Sortir de son périmètre de confort, donc prendre un risque, puis réussir et gagner en confiance en soi et en expérience, ensuite continuer et ainsi de suite.
On se rend compte que l'overdose de dopamine ne menace pas tout un chacun. Elle ne menace véritablement que celles et ceux pour qui tout est facile et accessible, qui n'ont pratiquement pas d'efforts à faire, ont essentiellement des réussites et des satisfactions. Cela dit, chacune et chacun d'entre nous doit avoir à l'esprit que les efforts sont indispensables à une vie équilibrée et épanouissante. Il est indispensable de faire des efforts qui coûtent vraiment, qui font un peu souffrir, mais pas trop bien sûr. Le confort en excès et le luxe ne sont sans doute pas des circonstances épanouissantes.
On peut sans doute retenir qu'il faut un minimum de discipline, de rigueur et d'austérité pour parvenir à une vie vraiment équilibrée et agréable. Et cela sans aucune arrière-pensée moralisatrice.

La société de consommation est-elle responsable de ce "trop plein" de dopamine ?

Il est évident que le confort en excès et a fortiori le luxe procurent de la satisfaction et souvent du plaisir. Notre société de consommation qui propose pratiquement tout ce que l'on peut souhaiter, incite à la paresse, à faire le moins d'efforts. Et ce comportement active certainement les neurones à dopamine.
On peut affirmer en effet que notre civilisation hyper consumériste tend à nous rendre veules et c'est bien préoccupant. Il peut s'ensuivre chez certaines personnes peu volontaires une recherche systématique de la satisfaction et du plaisir dits faciles, que l'on obtient avec un minimum d'efforts (sucreries, aliments sucrés et gras, drogues, jeux, sexe…).
Les facilités et les plaisirs proposés par la société de consommation tendent en somme d'une certaine façon à nous aveulir. Et c'est la porte ouverte à une hyper production de dopamine, en effet.
On voit que la biologie corrobore ce que l'expérience nous avait appris.

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