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Apprentissage du digital à l’école : la fracture entre enfants défavorisés et enfants riches ne se joue pas du tout de la manière dont vous croyez

Dans son livre "Le désastre de l'école numérique", paru en 2016 aux Éditions du Seuil, Philippe Bihouix avait évoqué le phénomène des parents qui travaillent dans la Silicon Valley et qui inscrivent désormais leurs enfants dans des écoles sans écran. L'exposition des enfants aux appareils connectés est devenue une source d'inquiétude et révèle des éléments fascinants sur le plan de la société.

Philippe Bihouix

Philippe Bihouix

Philippe Bihouix, 43 ans. Ingénieur centralien, il a travaillé, en France et à l'international, dans différents secteurs industriels comme ingénieur-conseil, chef de projet ou à des postes de direction. Il est l'auteur de L'Âge des low tech, vers une civilisation techniquement soutenable (Seuil, " Anthropocène ", 2014 ; Prix de la Fondation d'Ecologie Politique 2014). 

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Atlantico : Dans votre ouvrage paru en 2016, Le désastre de l'école numérique (Éditions du Seuil), vous releviez que les parents qui travaillent dans la Silicon Valley inscrivent désormais leurs enfants dans des écoles sans écran, comment expliquez-vous ce phénomène ?

 
Philippe Bihouix : Je ne pense pas que le critère « sans écran » soit à l’origine déterminant. Le buzz est parti, entre autres, d’un article du New York Times paru en 2014, sur le fait que Steve Jobs et d’autres patrons limitaient l’accès des technologies à leurs enfants.
 
Aux Etats-Unis, le réseau d’écoles Steiner-Waldorf est plutôt bien développé. On y met l’accent sur les activités manuelles, on y jardine, sculpte, tricote… et l’usage des technologies y est très limité. Ceux qui en ont les moyens envoient leurs enfants dans des écoles privées ; c’est ainsi qu’on retrouve les enfants des cadres de la Silicon Valley dans des environnements moins numérisés qu’ailleurs.
 
Depuis, les choses évoluent, car les études concluant à la nocivité des écrans se multiplient, notamment pour ce qui concerne la petite enfance, et les parents les plus attentifs et les plus informés commencent à limiter fortement les écrans.

 

D'où vient alors que l'introduction des outils numériques soit généralement associée au développement de la créativité et à des capacités cognitives augmentées ?

 
Il faudrait poser la question justement à ceux qui font la promotion des outils numériques ! Il n’existe à ma connaissance aucune étude scientifique qui associe l’usage du numérique et le développement de la créativité ou des capacités cognitives – comment mesurer « scientifiquement » la créativité d’ailleurs ? Il est très probable qu’on développe aussi bien sa créativité, voire mieux, en construisant des cabanes dans les arbres ou en s’ennuyant parfois dans sa chambre.
 
Même l’augmentation des performances est aujourd’hui très contestable : il est difficile de construire des groupes témoins, de suivre les évolutions dans la durée. Il peut y avoir des exceptions, peut-être par exemple pour l’apprentissage des langues. Mais d’une manière générale, on n’observe aucune amélioration après l’introduction des outils numériques. Il y a par contre une corrélation négative entre le temps d’exposition aux écrans et les résultats scolaires. Au-delà d’un certain point, ces derniers chutent de façon notable.

 

Les enfants ayant des parents moins au fait des risques auxquels exposent la numérisation de l'environnement scolaire et parascolaire ne sont-ils pas dès lors défavorisés ? Peut-on parler d'une fracture numérique inversée ?

 
La fracture numérique n’est plus sur le taux d’équipement ou l’accès internet à haut débit. Les familles qui exercent un contrôle parental plus important, qui s’impliquent davantage dans la vie scolaire, sont sans doute plus conscientes des risques d’un usage incontrôlé des écrans et d’internet. On limite, on négocie, on recule l’âge du premier équipement, on accompagne et on discute, on ne met pas l’ordinateur en accès libre dans la chambre à coucher.
 
Il y a donc une fracture « cognitive », sur les compétences, plutôt que matérielle. L’école numérique promet de la réduire en formant tout le monde. Mais elle induit des pratiques qui réclament une attention parentale accrue , comme aller chercher des informations sur internet pour un exposé, regarder sérieusement une vidéo de son prof en classe inversée, se connecter tous les soirs au cahier de textes numérique dès la 6e… La numérisation du travail à la maison exige un suivi parental plus appliqué. Toute demande de travail sur écran à la maison est susceptible de creuser les inégalités.
 
 

Dans votre ouvrage, vous vous prononciez en faveur d'une « école refuge », protégée de l'omniprésence des outils numériques. Les parents doivent-ils agir dans le même sens ? Quelles sont les difficultés qu'ils rencontrent sur cette voie ?

 
Eviter à nos enfants l’addiction numérique dans le monde actuel n’a rien d’évident : les outils sont fascinants, l’illusion de gratuité donne un sentiment de liberté, les mécanismes d’imitation et de rivalité mimétique jouent à plein au moment de l’adolescence. L’école doit s’appuyer sur le soutien éducatif des parents, car les professeurs ont besoin qu’on leur envoie des élèves, pas des badauds incapables de se concentrer. En numérique comme ailleurs, il faut savoir poser des règles, mettre des limites ; mais ce sera d’autant plus difficile que l’école se met à en promouvoir l’usage à tout-va.
 
A l’inverse, l’école pourrait jouer un rôle de contrepoids à l’injonction numérique permanente, d’apaisement, de mobilisation des familles des familles sur le sujet. Cela pourrait être fait, dans un premier temps, en généralisant les « semaines sans écran », une expérience déjà menée dans des centaines d’établissements, très inspirantes et qui rencontrent un vrai succès. Et, bien sûr, en arrêtant la numérisation à marche forcée de l’enseignement là où son intérêt n’est pas clairement démontré.
 
 

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