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Bonnes Feuilles

André Tardieu, l'homme qui avait compris le danger que représentait Hitler avant les autres

Dans "André Tardieu l'incompris" publié aux éditions Perrin, Maxime Tandonnet revient sur la vie méconnue de ce ministre à qui la France doit pourtant beaucoup. Extrait 2/2.

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet, universitaire, essayiste, auteur de nombreux ouvrages, dont Histoire des Présidents de la République (Perrin 2013 et 2017)

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Depuis l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, nommé chancelier le 30  janvier 1933, la dénonciation de la barbarie nazie, qui se déploie dans toute sa férocité en Allemagne9 , s’impose comme le thème central de ses écrits et de ses prises de parole. Dans La Liberté, le 24  août 1933, il le proclame haut et fort : « Le danger, c’est Hitler ! » Puis, dans L’Illustration du 25 novembre 1933, il publie un pamphlet aux accents étrangement prophétiques  :

 

Dans les rues de Berlin, on a brûlé des livres, comme Omar avait brûlé la bibliothèque d’Alexandrie. Depuis lors, on a chassé et tué des Juifs, comme les peuples de l’ancienne Asie immolaient les étrangers. Depuis lors, la barbarie s’est réveillée. Elle est à nos portes. Elle s’est orgueilleusement installée dans une doctrine de supériorité des races, qui lui permet de voir en nous de justes victimes […]. M. Adolphe [sic] Hitler nous classe, en vue de ses prochains achèvements, au nombre des races inférieures. […]. Si nous restons tels que nous sommes, il nous arrivera quelque jour de nous retrouver à Paris sous le même régime qu’à Berlin, avec la bâtonnade [sic], les camps de concentration, l’antisémitisme, les lois de stérilisation, et quand nous en serons là, la nuit de la servi‑ tude aura tôt fait de s’étendre sur toute l’Europe continentale.

 

Le Belfortain, en cette période, endure la souffrance d’un homme qui sait avoir raison mais prêche dans le désert.

 

Ses cris d’alarme trouvent peu d’échos dans la presse et encore moins dans le discours politique. A Paris, le 19 jan‑ vier 1934, devant la salle de la société de géographie, il lance aux Français un nouvel avertissement solennel  : « Nous sommes devant une armée reconstituée avec tout ce que le traité de paix leur avait interdit. Pourquoi cette armée ? Pour faire la guerre ! Si vous ne voulez pas l’entendre, cela vous regarde ; mais quand on me demande de parler, je le dis, parce que, le jour où l’événement prouverait que les Français se sont obstinés à ne pas l’entendre, je voudrais, du moins, avoir l’avantage d’avoir parlé pour essayer de les obliger à entendre. »

 Aussi isolé soit-il, le Belfortain ne laisse passer aucune occasion d’assener son message visionnaire : « L’Allemagne, en ce début de 1934, est en incubation d’une guerre, qu’elle fera […]. Perdue pour la France, cette guerre serait un drame sans précédent. L’Allemagne de Guillaume II nous eût pris des provinces. L’Allemagne de Hitler nous prendrait notre raison de vivre. Par ce qu’ils infligent à leurs concitoyens, les nationalismes voisins révèlent le sort qu’ils réserveraient à leurs adversaires vaincus. L’esclavage au mieux ; peut-être, comme il est dit dans le livre du chancelier, l’anéantissement (Vernichtung). Je sais que je heurte ici une opinion répandue. N’aurait-on rien lu, rien vu10? » Esclavage, anéantissement : les mots détonnent. Tardieu ne cherche pas à faire peur mais à éveiller les consciences endormies. Dans la tradition républicaine de Clemenceau et de Poincaré, il assimile la cause de la France à celle de la justice. Elle est, dans son esprit, à l’avant-garde de la lutte éternelle de la civilisation contre la barbarie dont le nazisme est la quintessence. Il s’exprime en disciple d’Albert Sorel, dont les enseignements prophétiques ont nourri sa pensée11. Sa condamnation radicale de l’hitlérisme, qui mêle intuition de l’histoire, passion nationale et défense des libertés, a peu d’équivalent, à ce moment, dans les élites politiques ou intellectuelles françaises. Certes, nombre de responsables publics et de journalistes observent avec inquiétude les événements en cours outre-Rhin, mais ils sous-estiment la menace hitlérienne et se méprennent sur la nature du régime dont ils ne sentent pas, comme Tardieu, le caractère intrinsèquement criminel et sanguinaire. En témoigne un éditorial du Temps, symptomatique de l’aveuglement qui domine, à la même époque, les esprits de l’intelligentsia française dans son ensemble : « Il est possible que M. Hitler ne soit pas insincère quand il proclame, comme il l’a fait encore vendredi dernier à Hambourg, sa volonté de paix. Peut-être pense-t‑il véritablement que le premier et le principal objet de sa révolution est d’assurer à l’Allemagne, hors des succès guerriers, la liberté, la santé et le bonheur12. » Léon Blum et la SFIO mènent une croisade sans concession contre les crimes du régime hitlérien : « Le spectacle [de l’Allemagne en 1933] est plus atroce encore que celui du fascisme mussolinien », constate le ténor de gauche. Cependant, son interprétation du national-socialisme diverge de celle d’André Tardieu. Ancré dans sa confiance rousseauiste en la nature humaine, le leader socialiste veut croire que le régime du Führer finira par plier sous la pression de la communauté internationale : « Si quelque chose peut déterminer les chefs racistes à reprendre en main la cruauté déchaînée de leurs bandes, c’est précisément la conscience universelle […]. Aucune puissance au monde ne peut rester indéfiniment en rébellion contre l’opinion du monde, contre la raison et la morale universelle13. » Bien au contraire, pour le Belfortain, seule la force peut faire reculer la terreur hitlérienne.

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