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Aller simple pour le traumatisme : comment aider les ados confrontés au détournement de leurs selfies dénudés
©Reuters

Dépouillement

Aller simple pour le traumatisme : comment aider les ados confrontés au détournement de leurs selfies dénudés

Les cas d'adolescentes de plus en plus jeunes (entre 11 et 12 ans) se retrouvant nues sur le Web contre leur volonté suite à un acte malveillant de leur ex-petit ami sont désormais légion, tous milieux sociaux confondus. Pour faire face à cette folie numérique, moyens juridiques et soins psychologiques se développent.

Dan Véléa

Dan Véléa

Le Docteur Dan Véléa est psychiatre addictologue à Paris.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les addictions, dont Toxicomanie et conduites addictives (Heures-de-France). Avec Michel Hautefeuille, il a co-écrit Les addictions à Internet (Payot) et Les drogues de synthèse (PUF, Que sais-je ?, Paris, 2002).

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Pauline  Escande-Gauquié

Pauline Escande-Gauquié

Pauline Escande-Gauquié est sémiologue, auteur de "Tous Selfie!",  publié aux éditions François Bourin.

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Aroua  Biri

Aroua Biri

Aoura Biri est spécialiste du cyber-harcèlement.

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Delphine  Meillet

Delphine Meillet

Delphine Meillet est avocate au Barreau de Paris, notamment spécialisée dans le droit d'internet.

Elle est titulaire d'un Master II en Sciences Politiques obtenu à l'Université Panthéon Sorbonne, ainsi que d'un Master en Droit privé général obtenu à l'Université Paris 2 Panthéon - ASSAS.

Elle débute sa carrière juridique en tant qu'attachée parlementaire à l'Assemblée Nationale et au Sénat, où elle est au plus près de la prise de décision politique. Elle prête serment au Barreau de Paris en 2007, et travaille dans ce cadre au sein du cabinet ZAOUI & LITZLER. Elle collabore alors étroitement avec Maître Michel ZAOUI. Elle intègre ensuite le prestigieux cabinet d'avocats MAISONNEUVE, dans lequel elle reste pendant 5 ans. Elle développe une grande expertise en droit pénal général, et plus particulièrement en droit de la presse, notamment à travers la prise en charge de dossiers hautement médiatisés.

Forte de cette expérience, elle décide d'ouvrir son propre cabinet en 2012, où elle défend entreprises comme particuliers, en français comme en anglais.

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Catherine Pierrat

Catherine Pierrat

Catherine Pierrat est psychologue clinicienne, spécialisée dans la prise en charge des couples en difficulté. 

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Atlantico : Un sondage (voir ici) démontre que 81% des filles françaises de 15 à 19 ans se sentent oppressées par le fait que leur petit ami leur demande avec insistance de leur envoyer des selfies d'elles nues ou en tenue très légère. Par ailleurs, les cas de jeunes filles se retrouvant nues sur le Web contre leur volonté suite à un acte malveillant de leur ex-petit ami sont de plus en plus nombreux. Avez-vous déjà entendu des jeunes filles se plaindre de ce genre de problèmes lors de vos consultations ?

Dan Véléa : Oui, bien sûr, et ce de plus en plus. Je soigne régulièrement des adolescentes qui se font harceler sur les réseaux sociauxDes selfies érotiques ou casi-pornographiques rendus publics sur les réseaux sociaux par un ex-petit copain qui n'a pas supporté de se faire larguer par exemple, détruisent parfois complètement l'e-reputation et la personnalité de jeunes adolescentes

Catherine Pierrat : Oui, il m'arrive régulièrement de recevoir des jeunes filles dont les selfies dénudés envoyés à leur petit ami se retrouvent sur le Web, devenant ainsi visibles par tous ses camarades. Il est intéressant de noter que ce genre d'affaires touche désormais toutes les sortes d'établissements scolaires - publics/privés/urbains/citadins/zep/prestigieux - et des filles de plus en plus jeunes (certaines vivent ce traumatisme dès leur première ou deuxième année de collège). 

Quelles peuvent être les conséquences de la diffusion de selfies à caractère sexuel de jeunes filles sur le Web, initialement destinés à un usage privé ?

Dan Véléa : L'adolescence est une période où les jeunes filles sont psychologiquement très fragiles. 

Certaines font alors des dépressions sévères, qui peuvent, dans certains cas, aller jusqu'au suicide, même si je n'ai heureusement pas encore connu de tels cas au cours de mon expérience professionnelle.

Catherine Pierrat : Se retrouver nues sur le Web contre sa volonté est un événement extrêmement violent à vivre pour des jeunes filles de 12-13 ans, qui ont déjà du mal à gérer leur image lorsqu'elles vivent une adolescence normale. Cela peut conduire à développer de véritables phobies sociales (quand les adolescentes se replient complètement sur elles-mêmes et se réfugient dans des mondes virtuels comme celui de Minecraft, par exempe), à des ruptures scolaires (quand les jeunes filles ne veulent plus aller à l'école), et, dans les cas les plus graves, à des dépressions, des scarifications, des tentatives de suicice, et des troubles de leur future sexualité.

Ce genre d'événement peut aussi avoir un impact dramatique sur toute la famille de la jeune fille, de part la présence de frères et soeurs dans le même collège par exemple, qui peuvent très mal vivre l'humiliation de leur soeur (honte, colère...), ou quand la violence des réactions de l'entourage social est telle que la seule solution est de déménager, notamment quand on vit dans une petite ville où tout le monde se connait.

Comment aider psychologiquement les jeunes filles qui se retrouvent nues sur le Web contre leur volonté ? 

Catherine Pierrat : Il faut d'abord qu'elles retrouvent une image positive d'elles-mêmes. En ce sens, il faut les déculpabiliser, les rassurer, leur expliquer qu'il ne s'agit pas d'un acte anodin, les pousser à porter plainte, les aider à renouer la communication avec leurs proches, etc. 

D'un point de vue plus médical, des thérapies ou des traitements médicamenteux peuvent être mis en place pour aider l'adolescente à surmonter son traumatisme. 

Comment expliquer que les jeunes filles cèdent à cette demande alors qu'elles se disent mal à l'aise ?

Pauline Escande-Gauquié : Parce que ces adolescentes sont soumises à une injonction paradoxale de la société française actuelle.

 

D'un côté, la diffusion de selfies érotiques par des stars suivies par des milliers d'adolescentes sur les réseaux sociaux telles que Kim KardashianMiley Cyrus ou Rihanna, les héroïnes ultra-sexy de la téléréalité, et l'accès aux sites pornographiques dès le plus jeune âge, ont complètement banalisé le phénomène, qui est devenu une norme dans le processus de séduction des adolescents. En d'autres termes, si une jeune fille refuse d'envoyer un selfie d'elle nue à son petit copain, celui-ci ne comprendra pas le motif du refus et mettra probablement un terme à leur relation. Au même titre qu'aller voir un film au cinéma ou qu'une sortie à la patinoire, le selfie érotique, voire pornographique, est devenu une sorte de passage obligé, et l'adolescente qui ne joue pas le jeu se coupe de très nombreuses relations sentimentales potentielles.

D'un autre côté, elles se disent mal à l'aise car le cliché de "la fille bien", qui ne couche pas avec beaucoup d'hommes, qui se maquille peu, qui ne s'habille pas de manière sexuellement provocante, est encore très ancré dans les mentalités françaises, et la fille en question très mal vue lorsque ce cliché n'est pas respecté.

 

Les adolescentes d'aujourd'hui sont donc amenées à se "sur-sexualiser" dans le monde virtuel alors qu'elles ne souhaitent pas forcément l'être dans la vie réelle, ce qui les amènent à devoir répondre à une injonction sociétale et personnelle très paradoxale.

 

Juliette, 15 ans, s'est donnée la mort après la publication de ses selfies dénudés. Son petit ami l'aurait menacée de la décrire comme une "salope" si elle ne lui envoyait pas un selfie d'elle-même dénudée. Pourquoi les jeunes hommes considèrent-ils ces clichés comme un dû ?

Pauline Escande-Gauquié : Comme je vous l'ai expliqué plus haut, ce sont des demandes qui se sont complètement banalisées. Les adolescents ne comprennent donc pas le motif du refus, ce qui les pousse parfois à avoir des attitudes très agressives.

 

Dan Véléa : Les adolescents qui formulent ce type de demande sont généralement des garçons qui manquent de confiance en eux. Avoir une photo de sa copine nue fortifie selon eux leur virilité. Ils considèrent donc normal que leur copine les aide à avoir confiance en eux, et s'énervent quand elle refuse d'envoyer le fameux selfie, car ils le prennent comme un manque d'attention.

 

La mère de la jeune Juliette disait pourtant surveiller les actions de sa fille sur les réseaux sociaux, en consultant régulièrement sa page Facebook par exemple, lui demandant de retirer des photos où elle apparaissait trop maquillée. Comment protéger son adolescente des ravages que peut provoquer le harcèlement moral sur les réseaux sociaux ?

 

Pauline Escande-Gauquié : C'est compliqué car, contrairement à des époques beaucoup plus machistes qu'a pu connaître la société française, personne n'oblige ces jeunes femmes à se mettre en scène sans arrêt sur les réseaux sociaux, et à prendre et envoyer des selfies d'elles sexy à leur petit copain. Elles le font d'elles-mêmes, parce que c'est la norme et qu'elles n'ont pas conscience que ce qui relève tacitement d'un contrat d'exclusivité peut tomber d'un coup dans le domaine public.

 

Il faut donc leur expliquer les risques qu'elles prennent à jouer ainsi de leur image, les bases du respect de la vie privée et du droit à l'image, et pour ce qui est de la pression masculine, leur rappeler le combat des féministes des années 1960 : "C'est mon corps, et j'en fais ce que je veux, ou pas".

 

Il faut que les adolescentes comprennent que leurs selfies dénudés ne sont pas des clichés normaux, comme veut leur faire croire la société actuelle, mais des clichés à risque mis en ligne par une très petite quantité de personnes (les stars, les vedettes de la téléréalité), qui sont complètement hors de toute vie réelle.

 

Catherine Pierrat : Il faut d'abord que la prévention se fasse au niveau des parents. C'est important qu'ils expliquent à leurs filles qu'il ne faut jamais envoyer un selfie d'elles nues à leur petit ami, en leur montrant bien les conséquences dramatiques que cela peut avoir. Et comme la génération Z n'a connu que le monde numérisé, il faut, je pense aussi, leur ré-expliquer les bases d'une relation amoureuse "normale", avec la pudeur et la morale que cela implique.

 

Plus généralement, pensez-vous qu'il faut intégrer la dimension des réseaux sociaux dans l'éducation sexuelle à l'école ?

Pauline Escande-Gauquié : Oui, et ce dès la sixième, car c'est souvent à cet âge que les pré-adolescents reçoivent leur premier smartphone, tablette, ordinateur...

 

Catherine Pierrat : Mettre en place un programme de prévention scolaire me parait aussi essentiel.

 

Comment punir les adolescents auteurs de harcèlement moral sur les réseaux sociaux ? Plus globalement, comment peut-on faire pour stopper la diffusion de selfies à caractère sexuel sur le Web ?

Pauline Escande-Gauquié : Il faut jouer sur le droit à l'image et l'atteinte à la vie privée, comme dans les affaires de célébrités qui attaquent les paparazzis, sauf que dans ces cas-là il s'agit d'anonymes.

 

Aroua Biri : Ce n'est pas impossible de limiter la progression des photos/vidéos intimes. Certes, les personnes qui déjà ont téléchargé ces photos/vidéos peuvent toujours les partager mais il est possible de réaliser les actions suivantes pour circonscrire les dégâts:

 
  • Signalez les messages contenant les photos/vidéos en question aux plateformes (Facebook, Twitter, Instagram, etc)  qui sont en train de les véhiculer. Et n'hésitez pas à demander à votre entourage bienveillant de les signaler avec vous. En effet, plus il y aura de signalements, plus votre demande sera traitée de façon plus prioritaire ; 
 
  • Contactez des sociétés spécialisées dans la gestion de la réputation numérique. En effet, ces sociétés disposent de techniques permettant de "noyer" ces contenus intimes dans un ensemble de contenus positifs vous concernant. Vous pouvez aussi le faire vous même si vous disposez du temps nécessaire et d'un peu de technicité ;
 
  • N'hésitez pas à porter plainte et faire appel à un avocat(e). En effet, suivant la "loi sur le Numérique", le "revenge porn" sera bientôt passible de deux ans d'emprisonnement et 60 000 euros d'amende ;
 
  • Par ailleurs, il est intéressant de préciser qu'il est nécessaire de désactiver le GPS avant de prendre des photos afin de ne pas divulger vos adresses en ligne. Ainsi vous contribuez à la protection de votre vie privée.
 
Delphine Meillet : Tout d'abord, en amont, il faut que les adolescents et les parents prennent conscience qu'à chaque fois qu'ils envoient un selfie à une autre personne, ils prennent un risque important. De plus, il est important d'inculquer à cette génération du tout numérique que le fait de publier publiquement une image sans le consentement de l'auteur est une infraction, ce dont les adolescents d'aujourd'hui n'ont absolument pas conscience.
 
Ensuite, si le mal est déjà fait, la victime peut tout d'abord porter plainte au commissariat ou à la gendarmerie, en précisant bien que l'infraction réside dans la diffusion publique d'une image à caractère privé, sans consentement de celle qui l'a envoyée (beaucoup de policier ne sont pas encore formés à reconnaitre ce type d'infraction). La jeune fille peut aussi contacter directement un avocat spécialisé dans le droit à l'image. Vous pouvez également aller devant le juge civil par voie de refere pour contraindre l'auteur de la diffusion de l'image illicite ou le site sur lequel est diffusé cette image de la supprimer, si cette diffusion vous préjudicie.
 
Sur le papier, cela à l'air simple, mais c'est beaucoup plus compliqué dans la réalité. Il faut d'abord connaître l'identité de celui qui a diffusé publiquement le selfie. Ensuite, il faut prouver que le selfie est diffusé publiquement dans l'intention de nuire à la personne photographiée. De plus, les procédures juridiques pour ce type d'affaires sont très longues, et peuvent prendre plus d'un an avant d'arriver au jugement définitif. Lorsqu'il s'agit de mineurs, les peines tournent autour d'un mois de prison avec sursis et de 1 000 euros d'amende.

 

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