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100 000 morts du Covid : la science du deuil et de ses impacts existe, il est temps de s’y intéresser.
100 000 morts du Covid : la science du deuil et de ses impacts existe, il est temps de s’y intéresser.
©Thomas COEX / AFP

Traumatisme pour les familles

100 000 morts du Covid : la science du deuil et de ses impacts existe, il est temps de s’y intéresser

Des milliers de Français ont perdu des proches des suites de la pandémie de Covid-19. Il est important de prêter attention à la science et aux conséquences du deuil. Pour une grande partie d’entre eux, le travail de deuil n'a pas pu être effectué dans de bonnes conditions, pouvant entraîner des conséquences sur le plan psychologique.

Xavier Briffault

Xavier Briffault

Chargé de recherche au CNRS (INSHSSection 35).
Habilité à diriger des recherches (HDR).

Membre du conseil de laboratoire du CERMES3.
Membre du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Commission Spécialisée Prévention, Education et Promotion de la Santé.
Expert auprès de la HAS, de l’Agence de la Biomédecine, de la MILDT, de l’ANR, d’Universcience.

Chargé de cours à l’Université Paris V Paris Descartes, à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis. 

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Atlantico : Avec la pandémie, des milliers de Français ont perdu des proches. Pour une grande partie d’entre eux cela produit des épisodes de deuil qui ne sont forcément pas traités pour un nombre important, comme le souligne une étude la portée du phénomène est large. La société néglige-t-elle le travail du deuil actuellement ?

Xavier Briffault : Il y a environ 100.000 morts du Covid en France actuellement. L’estimation donnée dans l’étude est que chaque mort laisse neuf personnes endeuillées. Vu la structure des populations qui meurent, des personnes très âgées, de plus de 70 ans, cela va toucher de plein fouet leurs enfants et petits-enfants. Cela voudrait dire à peu près un million d’endeuillés directs en France, juste pour cause de Covid. A cela il faudrait rajouter les morts d’autres pathologies et ceux morts de ne pas avoir été soignés ou dépistés. Si l’épidémie continue, cela va augmenter mathématiquement. Le deuil est inévitable, le problème est quand il se sédimente et se prolonge. Il y a trois niveaux dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ndlr) : le deuil, le deuil prolongé et le trouble du deuil persistant complexe. Ce dernier génère divers symptômes :  la dépression, la désocialisation, etc. Il y a aussi des éléments de stress post-traumatique avec l’évitement du souvenir ou au contraire l’engloutissement dans une muséification. Cela s’accompagne de problèmes émotionnels parfois graves. Un article du Journal of affective disordersfait la comparaison entre les deuils survenus par des morts naturelles, non-naturelles et en raison du Covid. Les chercheurs trouvent un risque augmenté de présenter un deuil prolongé et un deuil persistant complexe chez les personnes endeuillées d’un décès par Covid. Dans cette étude, on observe chez les endeuillés par Covid une augmentation de la moyenne des scores de deuil persistant complexe au sens du DSM-5 d’environ 4 points. C’est signifiant mais pas non plus exceptionnel. L’étude montre que 2/3 des gens ne s’attendaient pas au décès de leur proche, c’est ce qui change la donne pour une bonne part. Ils ont été frappés par une mortalité inattendue donc l’augmentation du risque est similaire à l’augmentation du risque par mort non naturelle (accident, meurtre, suicide, etc.). Dans les mois et années à venir, cela va représenter un nombre relativement conséquent d’individus. Cela signifie qu’il faut mettre des moyens pour une psychothérapie de soutien. Il faut récréer des liens, que les gens soient entendus dans leur douleur.

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Le deuil peut avoir un impact différent sur la santé et le bien être selon les âges auquel il survient. Comment gérer ce phénomène ?

C’est vrai non seulement en fonction de l’âge mais également selon les conditions du décès. Quand la personne décède seule chez elle ou dans un hôpital sans que ses proches puissent la visiter, c’est très dur pour la personne mourante et ses proches. Donc il faut arrêter cela. Aller voir ses proches pour leur dire au revoir est sans doute plus important que les rituels post-mortem. On a interdit de toucher le corps, de fermer le cercueil, c’est traumatogène. Mais je pense que ne pas pouvoir rendre visite à ses proches alors qu'ils sont en train de mourir l’est encore plus. Le moment des obsèques est souvent un moment soulageant. S’il n’a pas lieu ou qu’on ne peut pas s’y rendre c’est un problème.

L’expérience de catastrophes naturelles peut-elle nous permettre d’appréhender mieux le deuil qui va suivre la crise du Covid-19 ?

Je pense que non. On ne peut pas comparer avec les catastrophes naturelles. Lors de Katrina par exemple, il y a sans doute eu un manque d’accompagnement, mais cela reste une catastrophe naturelle où s’est structurée une communauté sociale. Il y a un sentiment d’être partie prenante d’un même problème. Le Covid est plus complexe car une bonne part des conséquences psychologiques n’est pas liée au virus lui-même. Il y a une dimension traumatogène liée aux politiques de santé, à leurs incohérences, etc. Cela diminue donc le tampon que permet normalement le lien social, quand il fonctionne correctement. Il est devenu difficile de faire confiance aux politiques, voire aux médecins. De plus, les catastrophes naturelles frappent de façon relativement uniforme là où le Covid crée des tensions intergroupes qui tendent à disloquer la société. Cela n’est pas bon pour les procédures de deuil, cela aggrave le problème. Cela génère de la colère qui peut dégénérer en rage, en haine ou en ressentiment. De plus, il n’y a jamais eu de catastrophe mondiale de cet ordre. Lorsque celle-ci est locale, on peut se reconstruire dans un ailleurs. Cette possibilité est promotrice de santé mentale. Son impossibilité a un effet très dégradant. Je pense aussi qu’il y a un deuil global de tout ce qui n’est plus là : la sécurité, la confiance, un certain avenir.

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