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Education : les applications mobiles peuvent-elles réussir là où les parents échouent ?
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Education : les applications mobiles peuvent-elles réussir là où les parents échouent ?

Les applications mobiles liées à des questions d'éducation sont parmi les plus populaires sur les magasins en ligne. Elles redéfinissent la relation entre l'enfant et le tuteur, mais sous certaines conditions.

Steven Andlauer

Steven Andlauer

Steven Andlauer est président de Tilidia. Il a exercé une dizaine d’années en cabinets de conseil, dont McKinsey & Company. Il travaille sur l'impact des nouvelles technologies sur la société.

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Atlantico : Les application mobiles « éducatives » se multiplient depuis quelques temps et certaines sont même recommandées par des spécialistes de l’éducation. Quels sont les principaux domaines que couvrent ces applications ? Que permettent-elles d’améliorer ou de faciliter dans l’éducation des enfants ?

Steven Andlauer : L’usage du numérique pédagogique n’est pas tout à fait nouveau, à titre d’illustration, le plan « Ceibal » a équipé les 350 000 écoliers uruguayens d’un ordinateur portable, et ce depuis 2008.

L’apparition des smartphones puis des tablettes a cependant relancé l’intérêt pour la pédagogie par le numérique, comme c’est souvent le cas avec chaque vague de nouveauté technologique. La télévision devait bouleverser l’enseignement, les dessins animés devaient bouleverser l’enseignement, l’ordinateur devait bouleverser l’enseignement, les jeux vidéo devaient bouleverser l’enseignement, etc.

Ce qui différencie cette vague des autres, c’est que les enfants se sont approprié très naturellement les jeux sur les smartphones et les tablettes de leurs parents, un phénomène qui avait commencé avec les jeux vidéo et que le tactile a étendu. Il s’agit probablement de la première vague de technologie numérique qui procure une utilisation très sensorielle, haptique en particulier.

Si ces applications se multiplient c’est donc d’une part parce qu’elles sont populaires, et d’autre part parce qu’il est relativement simple d’en produire et d’en publier à bas prix, en comparaison du coût de publication d’un atlas sur papier glacé par exemple.

Sur ce point on peut remarquer que les applications éducatives constituent l’une des catégories les plus populaires sur l’App Store, à pied égal avec les livres numériques. C’est peut être ce qui a conduit Apple a créer une nouvelle catégorie « Kids » en septembre dernier.

J’apporterais toutefois quelques bémols à cet enthousiasme : d’une part l’immense majorité de ces applications se trouve en anglais, pour des raisons commerciales évidentes, et d’autre part beaucoup devraient être qualifiées de distrayantes plutôt que d’éducatives. Enfin, la soudaine popularité de ces applications trouve aussi sa source dans une forme d’angoisse parentale pour l’avenir de leurs enfants, nourrie par un contexte économique incertain. Par crainte, on souhaite rendre ses enfants hyper-performants, peut être plus encore que dans les générations précédentes.

Quant au champ que couvrent ces applications, il est très vaste, uniquement limité par la créativité des éditeurs : apprendre à lire l’heure, connaître son alphabet, explorer le système solaire, jouer avec les mathématiques, la table des éléments, faire la cuisine...

Plusieurs études indiquent que ces applications parviennent à faire faire aux enfants des choses que des générations de parents ont eu des difficultés à faire appliquer chez eux (alimentation saine, exercices physique, corvées domestiques). Comment expliquer ce phénomène ? Quelle méthode utilisent-elles pour convaincre les enfants ?

Scientifiquement, plusieurs études ne prouvent rien si d’autres études prouvent le contraire, et c’est souvent le cas dans les applications du numérique, que ce soit dans l’éducation ou la santé. Ces applications fonctionneront dans certains cas et pas dans d’autres.

Les résultats varient en effet considérablement en fonction du contexte d’utilisation, d’une famille à l’autre, d’une classe à l’autre, d’un système éducatif à l’autre, et je me garderai bien de généraliser l’efficacité pédagogique de ces outils.

Ces applications ont d’ailleurs intéressé les spécialistes de l’enseignement, en particulier ceux qui travaillaient déjà sur les applications pédagogiques numériques par l’ordinateur et le téléphone portable, et malgré de très nombreuses utilisations et applications dans le monde, il n’existe pas de réponse définitive.

Cela dit, de nombreuses expérimentations en milieu scolaire, souvent en partenariat avec des industriels, ont permis de dégager quelques pistes sur leur efficacité pédagogique et sur les bonnes pratiques à adopter dans l’utilisation avec et par les enfants.

Le premier élément à souligner, c’est que les outils numériques dans l’éducation, comme dans tout autre usage, n’amènent de bénéfices que lorsque l’organisation autour de ces outils les prend en compte. Poser une tablette garnie d’applications en libre service ne suffit pas à éduquer un enfant. Installer des tablettes dont l’éducateur ne sait pas ou ne veut pas se servir n’apportera rien de bon non plus. L’organisation doit s’adapter.

Autre élément fréquemment observé :  l’enfant gagne en autonomie dans ses tâches, aidé par les menus et l’interactivité des contenus, il explore plus facilement et plus longtemps, l’adulte lui sert alors seulement de référent lorsqu’il se retrouve bloqué dans sa progression. On voit alors apparaître des adultes dépassés par les compétences techniques des enfants, qui doivent alors aider leur éducateur sur telle ou telle fonction technique. Ce phénomène n’est pas sans conséquences sur la notion d’autorité et de crédibilité de l’adulte.

Le mécanisme utilisé pour capter et conserver l’intérêt des enfants repose me semble t-il sur cinq éléments :

  • L’attractivité de l’interface : des approches très visuelles, interactives, avec peu de latence, proche de l’univers du jeu vidéo, et qui permettent une utilisation artistique.
  • La qualité des chemins d’apprentissage : l’enfant peut naviguer seul dans sa progression, choisir ses modules, revenir en arrière. Le cas échéant l’application s’adapte à sa vitesse d’apprentissage et à ses préférences.
  • La constance des réactions : la constance dans les réactions de l’application a été remarquablement utilisée pour les enfants autistes. Ces enfants parviennent mal à anticiper les réactions émotionnelles de leur entourage. Pour eux la tablette est rassurante, strictement logique, et ne s’impatiente jamais, ce qui ne peut pas être le cas pour un éducateur vivant.
  • L’utilisation de récompenses : l’application ne gronde pas, ne s’impatiente pas, elle est constamment amicale, et lorsque l’enfant parvient à passer une étape, il gagne un badge, un bon point, qu’il peut dans certain cas afficher avec fierté dans une communauté.
  • La sélectivité des pédagogues : derrière les contenus et les méthodes utilisés se trouvent des hommes et des femmes. Or ces applications permettent de sélectionner à l’échelle mondiale les meilleures équipes. Par conséquent, un enfant, n’importe où dans le monde, peut bénéficier de techniques pédagogiques de premier plan mondial, ce qui peut légitimement l’inciter à utiliser la Khan Academy plutôt que d’en appeler à son enseignant de collège ou à ses parents pour aborder l’endocrinologie ou le langage de programmation Python.

 

N’est-il pas dangereux de s’en remettre à des applications pour éduquer ses enfants ? Que se passe-t-il quand les parents et l’application ne disent pas la même chose ?

Votre question interroge la validité scientifique des enseignements. Cela peut paraître simple au pays de Descartes et de la loi de 1905 mais, pour prendre une illustration, on rencontre toujours des oppositions fortes dans certaines régions entre partisans du créationnisme et ceux du Darwinisme, ou entre partisans du code civil et ceux d’une conception religieuse du rôle de la femme.

A qui appartient-il en France de trancher la validité d’un contenu produit par un éditeur privé américain et téléchargé dans un cadre familial ? Je ne pense pas qu’il existe de réponse parfaite et définitive. Le problème se pose de la même manière depuis des années avec les livres, la radio, la télévision, la presse ou les sites Internet, et les solutions apportées seront probablement les mêmes : éducation au sens critique, rôle de référence des instances nationales d’éducation, contrôles par les régulateurs...

Enfin, surtout il parait évident que laisser nos enfants trop longtemps seuls face à des écrans ne leur apporterait rien de bon. Dans ce type de scénario je crois que les applications éducatives leur feraient probablement moins de mal que la forme de solitude qui en découlerait.

Comment doivent être utilisées ces applications pour optimiser leurs fonctions sans pour autant prendre le pas sur la parole parentale ? Y a-t-il des méthodes ?

Je ne crois pas qu’il existe de solutions simples ou faciles à ces questions. Votre question pose tout à la fois le dilemme de la libéralisation de l’éducation, et celui de la référence de la connaissance. État, parents, secteur privé, institutions religieuses ?

Tout d’abord, en dehors de milieux éduqués, la parole parentale ne constitue pas vraiment une référence. Les adultes français sont arrivés 20ème dans le récent sondage de l’OCDE (OECD Survey of Adult Skills 2013) qui teste le niveau de connaissances des adultes. Ce mauvais résultat ne plaide pas en notre faveur en tant que parents.

Quant à l’Etat, il faut se rappeler que bien des petits français ont eu un premier accès à l’éducation sous Bonaparte, qui n’a pas fait grand cas de la parole parentale, y compris sur les questions morales. Était-ce un progrès ou une violation de l’autorité parentale ?

Le secteur privé peut-il être à l’abri de conflits d’intérêt ? C’est possible mais très difficile à garantir et à maintenir dans le temps sans un arbitrage étatique comme c’est le cas pour les manuels scolaires.

Les institutions religieuses diffusent pour leur part à la fois des croyances, des valeurs, des idées, et de la connaissance. Il est donc difficile de généraliser une approbation de ces contenus qui peuvent convenir à certains et en choquer d’autres.

Face à ce déferlement d’informations la détention de connaissances ne suffit plus à faire un éducateur. Le parent ne peut plus tout savoir, il ne peut plus répondre à toutes les questions de ses enfants.

Son rôle de référent va probablement s’orienter vers les stratégies de recherche : enseigner le sens critique face aux intérêts cachés, ce qui caractérise une source fiable (université, agence de presse indépendante, personnalité non partisane...), comment recouper l’information, comment s’assurer de disposer de plusieurs points de vue... C’est une mission que les parents et l’école détiennent déjà et qu’ils devront probablement renforcer.

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